Livre premier
CHAPEERE: PREMIER
En Allemagne.
I. 1. Origines de la caricature ! religieuse. 2. La caricature et la Réforme. — II. Première période : La caricature avant la Réforme. 1. Au moyen âge. 2. Les Réformateurs avant la Réforme. — III. Seconde période : 1. La caricature luthérienne. 2. L'antechrist. 3. La femme. 4. Le but de la caricature. 5. Tendances sociales. — IV. Troisième période : La caricature hollandaise.
À caricature, la satire religieuse par l’image, est aussi vieille que les abus de la religion. Dès qu’on à fait des images, on a fait des caricatures : et la première des caricatures religieuses, la caricature en pierre, se trouve un peu partout au moyen âge, dans les églises elles-mêmes, « sur les basreliefs, les chapiteaux, les modillons, les corbeaux, les gargouilles, les
accoudoirs des stalles et les vitraux des églises ?. »
Différence curieuse : En France, cette caricature se cache, ou s'étale, dans les cathédrales et dans les hôtels de ville; en Allemagne, dans les cathédrales, mais pas dans les hôtels de ville. — « Les Allemands réservent pour la maison commune des sujets d’un ordre plus élevé... Ici l’on rit toujours et quand même. L’on a fait du grotesque dans les églises ; pourquoi n’en ferait-on pas sur les hôtels de ville? C’est le pays de Rabelais. — Là-bas, l’on
rit bien aussi, mais avec le fouet de la satire; rire strident qui laisse de son passage des traces
1. D'après Viollet le Duc (Encyclopédie d'architecture, janvier 1872), la caricature est une #ransposilion : vêtir un loup d'un froc de moine ; la charge est une exagération : faire traîner à un bonhomme son ventre trop volumineux dans une brouette ; la satire est une Wagellation publique d'un vice, d'un travers: montrer un prêtre caressant une femme. — Mais nous ne nous astreindrons pas à une terminologie aussi précise.
2. J. Grand-Carteret, Les mœurs et la caricature en Allemagne, en Autriche, en Suisse, 1885. — Les citations sont prises dans le chapitre Ier : < Réforme, guerre de Trente ans » (p. 4-16). Le volume Georges Veyrat, La caricature à travers les siècles, 1893, donne seulement à propos de la sculpture de Toulouse un renseignement qui n'est pas tout à fait exact, car il cite ainsi l'inscription: « C'est Calvin le porc preschant », p. 12. — Nous ne trouvons rien de spécial à notre sujet dans le volume : Malcolm, An historical sketch of the Art of Caricaturing, 1813. L'auteur note que le mot caricature vient de l'italien.
sanglantes. On caricature l'Eglise, chez elle, avec une pointe de verve raisonneuse. C’est le pays de Luther !. »
Mais, naturellement, la satire et la caricature prirent un essor jusque-là inconnu, lorsque, avec la prodigieuse commotion religieuse de la Réforme, apparut le prodigieux moyen de propagande, imprimerie.
« Alors prit pied la véritable caricature. À de rares exceptions près, jusqu’à cette époque elle n’avait fait que balbutier. Comme un enfant, elle mit quinze siècles à apprendre à parler. On Pavait vue faire ses premiers pas timidement en Grèce, et pendant la décadence romaine; hybride et confuse au moyen âge, elle ressemblait aux animalcules qui rampent et grouillent sous terre.
Rome, sans le vouloir, l’arma en guerre et décida de sa puissance ©. »
2. Ici nous trouvons dans un volume d’Audin, — lhistorien catholico-romain du dixneuvième siècle, qui continue Bolsec et a l’honneur de devancer Janssen et Denifle, — nous trouvons, dis-je, dans son Histoire de Léon X3, tout un chapitre intitulé : « Du rire, employé par la Réforme comme instrument de propagande »: « Il nous semble qu’on n’a pas suffisammient étudié le rôle que le Rire joua dans le drame de la Réforme. Un moment, il fut en chaire, dans le dialogue, dans la polémique dogmatique, un grand instrument de polémique. Le boïs et la pierre s’en servirent pour parler au regard et achever l’œuvre insurrectionnelle #. »
Et, à en croire notre auteur, la Réforme allemande dut le plus clair de ses succès à ce rire, à cette charge grossière, à cette farce populacière, cynique et méchante, qui souleva contre Rome tous les instincts les plus bas.
Audin termine son chapitre par ce contraste :
D'un côté, la Réforme : « L’historien ne saurait être blâmé, parce qu’il a soulevé, comme la fille du patriarche, un pan de la tunique luthérienne.... [Exemple, cependant, dont il vaudrait peutètre mieux ne pas trop se prévaloir.] L'histoire, cette fille de la vérité, porte aussi un miroir où Hutten apparait avec son dialogue obscène, Luther avec ses causeries trempées de vin et de bière, Mélanchthon avec sa légende comico-sérieuse, pour nous montrer jusqu'où peut s’abaisser lintelligence qui n’écoute que le mensonge 5. » — Et de l’autre côté, la papauté : « Pendant que Luther, Mélanchthon et Hutten s’étudient ainsi à dégrader la papauté, que fait cette fille du ciel? Elle inspire Bramante, qui pose les fondements de l’église de Saint-Pierre, Raphaël qui peint la transfguration, Michel-Ange qui trace sur les murs de la Sixtine la création de l’homme : ces
images valent bien celles que la Réforme a produites 6. »
1. Nous ne contesterons pas le rôle important de la caricature au seizième siècle, — rôle trop
oublié, trop ignoré et que nous allons précisément mettre en lumière. Le contraste selon Audin