‹ Iconographie calvinienne :Chapitre 74 sur 221 · Champfleury, p · texte numérisé non relu

Champfleury, p

2. Si l'on date du commencement du quinzième siècle la caricature religieuse anti-romaine, on croit pouvoir dater de la fin la caricature politique. «< Une des premières gravures à laquelle on puisse donner le nom de caricature, — la plus ancienne peut-être de nos caricatures modernes connues, — est certainement française, et appartient à l’année 1499. » C'est la gravure qui a pour titre: Le Revers du Jeu des Suisses, et représente une sorte de scène diplomatique, dans laquelle on joue aux cartes. — Th. Wright, Histoire de la caricature et du grotesque (trad. Octave Sachot), 1875, p. 317.

3. Carl Friedrich Flôgel, Geschichte der komischen Litteratur, 1786, II.

k. C. F. Flôgel, I, p. 143, 144. — 5. 1bid., p. 145-148. — 6. Jbid., p. 163, 164, et 178, 179. — Pour Ulrich de Hutten, nous pensons surtout à son /w/ius, imprimé déjà en 1517, « une des satires les plus violentes qui aient été jamais écrites contre les papes.» — 7, Ibid., p. 200.

Puisque toutes ces satires ont paru avant Luther, on comprend que les Réformateurs purent se borner à traduire. Plusieurs des écrits dont nous venons de parler parurent en français ou en hollandais, ou même dans les deux langues à la fois. En effet, qu'est-ce que la Réforme pouvait inventer de plus violent, de plus grossier, de plus terrible ?

Voici du reste un fait topique et typique. Une des plus violentes caricatures luthériennes anti-papistiques est celle qui porte le nom de l’Ane-pape, 1523 : « Interprétation de deux monstrueuses figures d’un âne-pape, trouvé à Rome, el d’un veau-moine trouvé à Fribourg en Misnie, par Ph. Mélanchthon et Martin Luther !. » (Wittemberg, 1523, in-4° de 8 pages.) — La traduction de la légende constitue à elle seule tout un pamphlet. — « Ces explications, appuyées de citations empruntées aux Ecritures, allaient si directement au but, que ce dessin acquit une popularité immense. On le voyait dans les plus humbles chaumières, et je crois, dit Wright, qu’on le trouve encore sur plus d’une muraille dans certaines parties de l’Allemagne. Il était en son temps considéré comme un chef-d'œuvre de satire ?. »

Naturellement Audin s’est emparé de cette caricature, et voici ce qu’il en dit:

«A Nuremberg, la ville des flèches ailées, etc., était un atelier de graveurs qui, avant la Réforme, gagnaient leur vie à peindre, sur une planche de buis, ces fleurs aux corolles épanouies, ces séraphins aux ailes déployées, ces vierges aux blanches tuniques, ces pères éternels à la barbe soyeuse, et ces mille figures dont l’art d’aujourd’hui peut à peine reproduire les charmants caprices. La guerre déclarée aux images par Carlstadt avait nui à leur commerce. L'atelier fermé, les ouvriers, ou les poètes plutôt, se mirent à parcourir l'Allemagne. Quelques-uns arrivèrent à Wittemberg, où Luther ne tarda pas à utiliser leur talent. Leur couteau, car ils ne se servaient pas d’un autre instrument pour évider le bois, catholique d’abord, se fit luthérien, pour ne pas manquer d'occupation. Le grand artiste [Luther] était là, qui, avec sa verve intarissable, leur fournissait chaque jour de nouveaux sujets. Mélanchthon.. aida son maïtre dans la composition d’une caricature dont la vue seule devait faire rire, aux dépens de la papauté, tous les buveurs de bière de l’auberge de l’Aigle-Noir, à Wittemberg. On se mit à l’œuvre. Luther, qui savait un peu de dessin, traça le croquis de l’image. Callot n’eût pas mieux fait ÿ. »

Selon son habitude, Audin est parfaitement inexact. L’image de 1523, gravée sur bois, n’était que la copie d'une eau-forte de 1496; cette eau-forte existe au British Museum, signée du mono-

gramme W (Wenceslas d’Olmütz), 1496 #! C’est donc, antérieurement à la Réforme, « la symbo-

1. Il n'est pas dit que les figures ont été trouvées, — il est dit que l'interprétation a été donnée — par Mélanchthon et Luther. E. Fuchs, à propos de cette caricature, dit que « peut-être Luther croyait ce qu'il disait. » Il ne voit pas moins dans cette caricature une preuve intéressante de la manière dont Luther utilisait < sans scrupule » tout ce qu'il pensait devoir faire impression sur le peuple. Eduard Fuchs, Dre Karikatur der europäischen Vülker vom Alterthum bis zur Neuzeat, 1901, chap. IV, Die Reformation. Deutschland, p. 69, 68.

2. Th. Wright, p. 231, 232. — 3. Audin, Æistorre de Léon X, I, p. 517.

k. Elle a été reproduite et décrite dans le Musée de la caricature. — «La gravure qui porte la date de 1496 est une caricature religieuse et politique, une attaque dirigée contre l'Eglise romaine. Elle y est représentée en monstre, avec une tête d'âne et deux mamelles ; un de ses bras se termine par une patte de lion, l'autre par une main de femme ; la jambe droite, qui a une forme humaine, repose sur un pied d'âne; la gauche est complétée par une griffe de vautour ; le corps est tout couvert d'écailles ; son derrière est couvert d'un masque barbu, et, en place de queue, on voit un cou de chimère avec une tête bizarre ayant une langue de serpent. Dans le fond, sur la gauche, s'élève le château Saint-Ange, sur lequel

EN ALLEMAGNE IOI

lisation satirique de la Rome papale, Rome, tête du monde!.» Luther n’eut qu’à appliquer au pape de Rome ce qui avait été dit de la Rome du pape ?.

Voici ce que les historiens disent de la fin de cette première période anté-réformatrice :

« On ridiculise, on caricature réellement les membres du clergé, moines noirs qui, suivant un prédicateur du temps, sont le diable, moines blancs qui sont la femelle du démon, moines de toutes espèces qui sont leurs petits. Vaste ventre, dos d’âne, bec de corbeau, voilà, dit un contemporain, leur portrait, et on les chargera ainsi. C’est le moment où... apparait la plus célèbre des publications dans le domaine de la littérature satirique, l’Eloge de la folie, d'Erasme, avec les estampes de Holbein.…. La croisade contre l’empire de la folie continue avec Luther, c’est-à-dire que l'Eglise romaine se sert de cette arme si commode, contre le moine réformateur, et, naturellement, la gravure joue un grand rôle dans les nombreux écrits, injurieux ou satiriques, qui se publient à son adresse ÿ. »

Le plus célèbre des satiriques de cette époque est Thomas Murner, dont nous avons parlé plus haut. Né à Strasbourg en 1474, il entra dans l’ordre des Franciscains, fut couronné par l’empereur Maximilien en 1519, et se décida contre Luther. Il publia son pamphlet le plus populaire : Von dem grossen lutherischen Narren wie ibn Doctor Murner beschworen hat, soit : « Du grand fou luthérien et comment il fut exorcisé par le D° Murner, orné de planches dans lesquelles l’auteur figure sous la forme d’un frère franciscain, à tête de chat, tandis que Luther est invariablement présenté en gros moine jovial coiffé d’un bonnet de fou et jouant des rôles ridicules. Une des premières gravures montre le chat franciscain serrant une corde si étroitement autour du cou du

grand fou luthérien qu’il le force à dégorger une foule de petits fous 6. »

Vient ensuite la caricature allemande de la Réformation proprement dite. « Chose assez singulière, dit Grand-Carteret, les réformateurs n’eurent pas recours à cette Folie

qui se fut, cependant, si bien prètée à leurs attaques contre la papauté. » — N'est-ce point parce

flotte un étendard, où sont brodées les clés de Saint-Pierre. Sur les murs du château, on lit cette inscription : Castel Saint- Agno.... En tête de l'estampe, on a placé cette sentence : Roma. caput. mundi ; au bas de la planche, la date : /anuarii 1496. On pourrait croire que cette caricature appartient à la Réforme, alors l'explication serait facile ;… mais cette date de 1496, qui est antérieure à la Réforme, vient détruire la supposition, et le commentaire n'ose se risquer... L'original se trouve au cabinet des estampes du British Museum. » — M. Duchesne, aîné, dans son Voyage d'un iconophile, dit : « Cette gravure allégorique a certainement été faite lors des discussions qui eurent lieu, vers cette époque, entre quelques princes d'Allemagne et la cour de Rome. La marque W est celle de Wenceslas d'Olmutz.» — E. Jaime, Musée de la caricature, tome I°r, 1838, p. 1, 2.

1. Champfleury, p. 67. — La gravure avait été déjà décrite par Sébastian Brandt, mort en 1520. Jbia., p. 68. — 2. Notons enfin que les Pasquinades sont, à l'origine, des railleries contre l'Eglise, d'abord railleries de Pasquin, et puis railleries mises sous le nom de Pasquin, qui fut un tailleur et une manière de Diogène du quatorzième siècle, à Rome. (Champfleury, p. 70.) — 3. Grand-Carteret, Les mœurs et la caricature en Allemagne, ch. I.

4. Le premier, a-t-on dit, qui chanta la marotte fut un Strasbourgeoïis, Sébastien Brandt, 1494, dans son Varrenschiff (Esquif des fous), que commenta en chaire le célèbre prédicateur de Strasbourg, Geiler de Kaisersberg. Pour Brandt, le vice est ridicule; #/ veut corriger l'homme en réveillant dans son cœur le sentiment de la dignité plutôt que le remords de sa conscience.

5. Dans les Menus propos de Mère sotte, de Pierre Gringoire, 1505, on voit une gravure représentant la Mère sotte, qui est l'Eglise, entre deux petits fous de chaque côté ; et on lit: Zouf par raison, Raison par tout, Par tout raison. — 6. Thomas Wright, p. 227.

que la folie est surtout un travers, une maladie de l'esprit et que pour les Réformateurs il s’agissait de quelque chose de plus profond, d’une maladie et d’un vice du cœur et de la conscience! ? À la première période de la caricature succède donc la seconde : celle de la Réformation.

L'époque était rude et grossière; de plus, le peuple ne savait guère lire. Or la Réformation, pour toutes sortes de raisons, religieuses d’abord, sociales ensuite, devait être populaire ou ne pas être. La Réformation fit donc des images, beaucoup d’images, et ces images, livres du peuple, furent

selon le goût du peuple qui devait les regarder ©.

1. Luther a pleine conscience de ce rôle de la satire. « Peu de grands conducteurs de’peuples ont aussi clairement compris que Luther l'influence si

importante de la caricature ?. »

« Pour la première fois, en vertu d’un plan suivi, la caricature est mise au service d’un grand mouvement et officiellement élevée à la hauteur d’une arme de combat. Dans la Réformation sa mission historique est de servir à chaque adversaire d’arme tranchante ; et l’on peut dire qu’elle a rempli cette mission d’une façon classique #. »

Déjà en 1525, dans sa Lettre à l’archevêque Albert de Mayence et de Magdebourg, Luther constate l'effet produit par les caricatures contre les membres du clergé. « Maintenant l’homme du commun a été mis au clair et a compris que le clergé n’est rien, comme le montrent bien, et de reste (all zu vil), tant de chansons, de paroles, de railleries. Sur tous les murs, sur toute espèce de feuilles, finalement sur des cartes à jouer, on peint des prêtres et des moines si bien qu'on a fini par avoir du dégoût dès qu’on voit ou entend un membre du clergé. Qu’est-ce à dire, sinon qu’on veut lutter et résister contre un courant qui ne peut et ne veut pas être arrêté ? On peut le comprendre, le clergé est sorti du cœur du peuple et en est profondément méprisé. Il n’y a pas lieu de supposer que cela s’arrête, ni cesse... 5 »

Il est difficile de croire que cet état d'esprit et de choses fut, déjà en 1525, l’œuvre des seuls protestants. Ils avaient trouvé un terrain tout préparé, et des devanciers tout disposés à être leurs aides. — Il est vrai que Luther, loin d’arrêter attaque, l’excite.

Citons le pamplet de 1526: « La papauté et ses membres, peinte et décrite. » Ce sont 65 figures de moines, de différents ordres, au-dessus de chaque planche il y a le nom de l’ordre ; au-dessous il y a huit vers, qui naturellement formulent des critiques. Tout cela n’a rien de très extraordinaire ; mais à la fin on lit les explications suivantes: « Quelques-uns pensent qu’on devrait maintenant cesser de se moquer de la papauté et de ses membres. On en a assez parlé; il

y a tant d’écrits, de livres, de papiers, qui blâment, décrivent, chantent, dessinent, peignent et de

1. Cependant Champfleury (Æistoire de la caricature au moyen âge et sous la Renaissance, 2° éd. (préface datée 1867-1871), a pu dire avec juste raison: « Le fou, chassé des églises, fut mêlé dès lors à d’autres questions religieuses plus palpitantes. Les protestants, s'emparant de ce type, le burinèrent sur des médailles pour la plus grande injure des catholiques » (p. 281, 282). Voir plus loin le chapitre sur les médailles satiriques.

2. Nous n'avons pas trouvé d'ouvrage protestant traitant la matière du point de vue religieux.

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