LE PORTRAIT DE LA TOURAINE ET
Mais cette Légende s’est évanouie. En particulier le fameux ascétisme, timoré, morose et acariâtre, n’est plus à l’usage que des pamphlétaires ignorants et mal intentionnés.
Sans doute, Calvin fut sobre et tint toujours son corps « en bride ». Il avait commencé, comme étudiant, par « manger bien peu au souper », pour pouvoir mieux étudier jusques « à la minuict » et se réveiller de bonne heure. Ces jeûnes et ces veilles lui détraquèrent l’estomac, et alors il jeüna encore plus pour éviter les migraines !.
« Une faute y a eu, dit son biographe, c’est qu’en labstinence il a eu trop peu d’esgard à sa santé, se contentant par plusieurs années d’un seul repas pour le plus en vingt-quatre heures, et jamais ne prenant rien entre deux : tellement que tout ce que les médecins lui ont peu persuader quant à ce poinct, a esté que, environ demi an devant sa dernière maladie, il prenoit parfois quelque petit de vin, et humoit un œuf environ le midi. Ses raisons estoyent l’imbécillité de son estomach, et la migraine, à laquelle il disoit avoir expérimenté ne pouvoir remédier que par une diète continuelle : de sorte que quelquefois je lay veu faire entière abstinence jusqu’au deuxième jour ?. »
Il n’en est pas moins vrai que ce grand travailleur et ce grand jeüneur, pendant sa jeunesse, fut un étudiant brillant, recherché de nombreux amis, qui lui restèrent exceptionnellement fidèles, plein d’entrain dans les discussions, séduisant. Et, toute sa vie, il garda son tempérament. Il blâme tous les excès; mais, excès à part, il approuve les festins d'amis. « La loi divine permet d’inviter ses amis à un festin (convivium) et de les traiter plus libéralement que d’ordinaire (/iberalius ; comme qui dirait: de faire un extra). » Une fois de plus, il répète: « La libéralité de Dieu envers le genre humain est si grande qu’il nous fournit non seulement ce qui est nécessaire à la nourriture de notre corps, mais même ce qui nous apporte abondance et plaisir (jucunditatem). Ainsi le vin a été donné non seulement pour fortifier le cœur de l’homme, mais même pour le rendre joyeux (ad illud exhilarandum). » 11 faut seulement « que la gaieté (hilaritas) et la volupté (voluptas), que nous procure le vin, ne troublent pas (inferturbel) notre culte à Dieu. » — Ainsi parle Calvin en chaire, dans une de ses homélies $.
Et c’est dans sa Dogmatique, dans son Institution chrétienne, qu'il place ces lignes : « Certes, et Pyvoire, et l'or, et les richesses sont bonnes créatures (bonæ creaturæ, choses créées) de Dieu, permises, et mesmes destinées à l'usage des hommes, et n’est en aucun lieu défendu, ou de rire, ou de se saouler (saturari, c’est-à-dire: de se rassasier), ou d’acquérir nouvelles possessions, ou de se délecter avec instrumens de musique (concentum musico delectare, assister à un concert) ou de boire vin ‘. » Tout dépend des sentiments qui sont dans le cœur.
Il faut donc le reconnaître, Calvin est bien un homme du seizième siècle, l’époque où lon n’a pas peur de trois verres de vin et des repas plantureux et gais.
Du reste, en laissant de côté la réalité psychologique, et, pour nous en tenir à la réalité physiologique, il est incontestable que Calvin, dans sa jeunesse, n’a pas eu la figure qu’un peintre plus ou moins habile (et dont l’œuvre a encore été gâtée) lui a donnée à la fin de sa vie de labeur et
de souffrance. Il n’est pas né vieux et moribond. Et il faut, — d’une nécessité naturelle, —