EN FRANCE II
quelque variété de matières, et par quelque manière qui ne soit point du tout si grave, qu’il n’y ait quelque 7oyeuselé meslée, pour esveiller le lecteur sans l’offenser toutefois par parolles deshonnestes ou pleines de blasphèmes, en la manière que plusieurs ont accoustumé de faire !. »
Cette théorie nous révèle déjà le style dont Viret use, avec pleine conscience et volonté. Il nous le dit en ces termes charmants de bonhomie, de sa bonhomie habituelle, caractéristique : « Jay voulu escrire au langage, avec lequel j’ay plus de convenance et de familiarité selon ma naissance et nativité.... Si je ne parle pas le langage attique, ne fort orné et rhétorique, ains m’advient souvent que je retombe en mon patois ; ou si je me fourvoye en France, et que je revienne au païs, je pense que le lecteur favorable et équitable supportera bien telles fautes... ? »
Un connaisseur, comme M. Philippe Godet, a porté ce jugement : « Littérairement, ce passage fait date, pour la Suisse romande : Viret est notre premier écrivain franchement du cru, notre premier écrivain national. »
Nous allons seulement citer deux ou trois morceaux, entre beaucoup d’autres, qui nous fourniront de suffisants spécimens du résultat satirique auquel ces théories et ce style conduisent notre auteur, pendant des pages et des pages.
À la fin du premier dialogue sur L’alchimie du purgatoire, nous lisons : « Thomas. Je voy que le soleil est desja fort haut, et semble que nous ayons oblié le disner. Mais j'ay un estomach qui abbaye comme un leurier affamé, qui me garde bien de le mettre en obly. — Hilaire. Quant à cecy, je suis bien trop compaignon, par quoy je trouve bon ton advis. Je ne say pas comment vous autres vous trouvez, mais quant à moy, j’ay bon appetit de boire... Car nous avons tout le jour esté autour de ce feu de purgatoire, qui n’a mis en telle altération, que je ne pense point que toute l’eaue bénite des prestres peust esteindre le feu et la soif qui est en ma gorge. — Eusèbe. Je croy bien que tu aymes mieux le vin que l’eau, et que c’est l’eau bénite que tu demandes. — Hilaire. Je ne say pas comment les âmes de purgatoire se trouvent de l’eaue, mais je me trouve mieux du vin, et s’il me faut boire d’eaue, j’ayme mieux mesler de vin avec, que du sel, comme les prestres font en leur eaue bénite..….. Mais puisque vous estes tous de cest advis, allons donc disner. » — C’est le mot de la fin, le mot vaudois par excellence : « Allons prendre un verre. »
Nous allons abrégzr le second passage, car Viret est volontiers un peu prolixe, même long, comme un vrai conteur populaire. Il prend le fidèle « depuis que nous sommes conceuz au ventre de nostre mère, jusques à cinq cens ans après nostre mort et encore d’aventage. » Et toujours, pour tout, revient le refrain : « il faut conter, — il faut conter’. » La mère fait des vœux pour son futur enfant, et porte déjà « argent au prestre ». Quand l'enfant est né il ne peut être chrétien « si on ne desbourse » pour lui. « Faut-il enchresmer et confirmer l'enfant ? Il faut conter... Se veut-il confesser ? Il faut conter. Veut-il faire chanter des messes et dire des oraisons ? Il faut conter. Veut-il recevoir la Cène? Il lui faut acheter Jésus-Christ à beaux deniers contens.... Se veut-il marier ? Il ne se pourra espouser qu’il ne faille conter. Se veut-il faire prestre ? Dieu sait combien de foys il faut mettre la main à la bourse, avant qu’il ayt passé par tous
leurs ordres. Mais aussi les se fera-t-il bien rembourser aux povres gens par après. » Le
1. De la source et de la différence et contenance de la vieille et nouvelle idolâtrie et des vrayes et fausses images et reliques, ét du seul et vray médiateur, par Pierre Viret, reveue et augmentée par luymesme, 1559. p. 5. — 2. Jbid., préface, p. 17, 18. — 3. Philippe Godet, Pierre Viret, 1892, p. 105, 106.
4. Disputations chrestiennes, p. 109-111. — 5. Jbid., p. 149.
ICON. CALV. 15
fidèle continue à « conter », s’il est malade, s’il meurt. « Il faut conter ! Je ne say comment nous ne sommes tous bons arithméticiens, quand nous n’aurions jamais veu ne arithmétique ne jettons. Car nous ne practiquons toute nostre vie autre science avec eux !. » Et la mort ne met pas fin à cette arithmétique. Il faut payer au cimetière. « Si tu débourses beaucoup, il te sera loysible de pourrir auprès du grand autel. Si tu débourses peu, tu seras en la pluye avec le populaire ?. » Et. enfin voilà le purgatoire. Il a fallu payer pour y entrer; il faut payer pour en sortir. « Purgatoire est donc en nos bourses ! Nous l’avons assez expérimenté. Car ilz les nous ont si bien purgées, que tu diroys qu’elles sont de peau de diable... Il le faudra donc appeler dorénavant Pagatoire ou Purge-bourse. »
Dans ce genre, Viret est intarissable. Quels éclats de rire devaient secouer le bon peuple de Vaud lorsque le soir, en famille, on lisait les syllogismes si risiblement triomphants, à la façon de Sganarelle. « Selon le témoignage des bonnes vieilles qui aiment le piot.. le bon vin fait le bon sang, et le bon sang fait la bonne âme, et la bonne âme est en voye de salut. Dont elles concluent, en conclusion de commères, par un beau sorite de dialectique, qu’il faut bien boire pour être sauvé ?. »
Et encore quels éclats de rire de l’auditoire, lorsque le petit prédicant d'Orbe racontait l’histoire d’un curé du voisinage. « Il exhortait ses paroissiens à bien payer les dimes. Et pour les mieux inciter, il leur proposait l’exemple d’Abel et de Caïn, disant: gardez vous bien de faire comme ce maudit Caïn qui ne voulait point payer les dimes ni aller à la messe. Mais suivez l’exemple du bon Abel qui les payait volontiers, et ne faillait jamais d’ouir messe tous les jours. » Quelqu'un dans lauditoire soulève une objection décisive: « Je ne puis entendre cet exemple, car, en ce temps, ils n'étaient que quatre personnes au monde. Cain ne chantait et n’oyait point la messe. Puis donc qu’Abel loyait, il ne la pouvait pas chanter et répondre... Il fallait donc qu’'Adam la chantât et qu'Eve tint la torche : de quoi il s’ensuivrait aussi que les prêtres, pour lors, étoient mariés !. »
Cette anecdote eut tant de succès qu’on la retrouve dans l’Apologie pour Hérodote et dans dix autres pamphlets huguenots *. C’est naturel. Et pendant que tout le monde riait, parce que tout le monde comprenait, la conviction entrait au fond des âmes les plus naïves, les plus simples. La vérité, semblait-il, sautait aux yeux des moins clairvoyants.
Viret a créé un type, Tobie, un des interlocuteurs de ses dialogues, « une des créations, dit M. Philippe Godet, les plus originales de la littérature romande... qui représente le bon Vaudois du seizième siècle et peut-être de tous les siècles 6. »
« Le bonhomme Tobie, ajoute M. Lenient, est un de ces types qui, aux mains d’un homme de génie, deviennent immortels comme Panurge et Sancho Pança. Tel que Viret nous la donné, mème faiblement esquissé, avec son court bon sens, son langage pittoresque et familier, son air guilleret et narquois, il a sa date et sa place parmi les portraits du siècle 7. » <
Et M. Philippe Godet résume toute son étude dans cette conclusion : « Esprit aimable, enjoué,