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EN FRANCE II

imagination gracieuse et riante, ce théologien fut, en Suisse romande, au milieu d’un temps de luttes et de déchirements, le sourire de la Réformation !. »

Il vaut la peine de résumer aussi l’opinion de M. Lenient : « Fils d’un tondeur de laines, Viret continue dans le camp des protestants l’éloquence des Maillart et des Menot. Hardi, caustique, familier, il agit puissamment sur la foule, dont il soulève le gros rire et le lourd bon sens. Son style prolixe, ses facéties souvent pesantes sont loin d’égaler la nerveuse concision de Calvin et la vivacité maligne de Bèze. Mais Viret a ses lecteurs et son public, auprès desquels sa vulgarité même est un charme de plus ?.... Malgré sa causticité naturelle, il est au fond bonhomme, doux et tolérant, même pour ses ennemis #.... »

« Parmi les ouvrages de Viret, il en est deux qui peuvent nous donner une idée complète de son talent comme écrivain et comme pamphlétaire : les Disputations chrétiennes et le Monde à Pempire *. »

« Le Monde à l'empire n’est point une satire purement religieuse, mais un vaste et confus traité de théologie, d’histoire, de morale, de politique, une revue et une critique générale de la société. Le titre, où se réflète l’esprit prècheur de l’auteur, roule lui-même sur un gros calembour, obstinément répété par tous les écrivains et prédicateurs calvinistes durant plus de cinquante ans. Le Monde à l'empire n’est autre que le Monde allant pire. »

Mais « le meilleur ouvrage » de Viret, ce sont les Dispulations chrétiennes, dialogue entre quatre personnages que Viret aime à mettre en présence : Eusèbe, Théophile, Thomas et Hilaire (hilaris), « le moqueur de la société ». — « Les quatre personnages se rencontrent au sortir d’un sermon, où ils ont entendu un prédicateur catholique, si bon géographe des enfers, qu’il doit en revenir assurément. » « Il n’y a salle, chambre, ne cabinet, poelle, cuysine ne cave, cheminé, ne cramailliere, chaudière ny chaudron, chaînes ne crochetz, et autres utensiles infernaux, qu’il ne nous ayt descrit si vivement, qu’il sembloit que je visse la chose devant mes yeux, en sorte qu’encore ay-je horreur quand j'y pense 7. »

Et Viret de gratter, d’écorcher, d’éplucher les minuties du rituel, du cérémonial romain dans

son premier dialogue, L’alchimie du purgaloire.

2. Et Calvin? Il serait fort curieux de savoir ce qu’il pouvait bien penser de cette façon de raisonner à coup de « joyeusetés », en guise d’arguments. — Or il se trouve qu'il nous est très facile de contenter notre curiosité. Calvin a pris la peine de s’expliquer, tout au long, et cela précisément dans une préface qu’il a mise au livre de Viret, aux Dispulations chréliennes. Calvin

approuve et complètement.

1. Philippe Godet, p. 157, 158. — Voir aussi Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française, p. 70-82. — E. Doumergue, Jean Calvin, I, p. 185 et ss. — < Viret seul, dans un assez grand nombre de ses ouvrages, a adopté la satire de propos délibéré comme méthode et comme moyen d'enseignement. » A. Sayous, Etudes littéraires sur les écrivains français de la Réformation, 1841, p. 201. à

2, Lenient, I, p. 194. — 3. Jbid, p. 195. — 4. Le monde à l'empire et le monde démoniacle fait par dialogues, 1561. (Bibl. nationale.) — 5. Lenient, p. 196.

6. J. Cart, Pierre Viret, le réformateur vaudois, 1864, p. 250, dit au contraire que < le plus intéressant et peut-être le meilleur des écrits satiriques de Viret, c'est le Monde à l'empire. » Sayous dit aussi du Monde à l'empire : « l'un des meilleurs dialogues plaisants de notre auteur, » p.211.

7, Lenient, p. 197.

« IF y en a plusieurs, dit-il, et quasi la plus-part, qui seront beaucoup plus aises qu’on les enseigne avec une façon joyeuse et plaisante... Ceux qui ont la grâce de tellement enseigner, qu’ilz délectent quant et quant [en même temps], et induisent les lecteurs à profiter par le plaisir qu'ilz donnent, sont doublement a louer. » Et voilà sur la figure de Calvin le sourire authentique d'Horace : omne tulit punclum qui miscuit utile dulci.

Calvin donne ici, — ex professo, — une théorie de la facétie: « Un homme qui veut user de facéties se doit donner garde de deux vices. L’un est qu’il n’y ait rien de contraint, ou tiré detrop loing : comme il y en a aucuns qui ont des froides risées, les quelles il semble advis qu’on leur ayt arraché du gosier par force. L'autre est de ne point décliner à une jaserie dissolue, la quelle en latin se nomme scurrilité, en nostre langage plaisanterie... » Il faut « tenir le moyen », c’està-dire « savoir bien à propos, et avec grâce et par mesure, parler joyeusement, pour récréer tellement [de telle sorte] qu’il n’y ait rien d’inepte, ou jetté à la volée, ou desbordé. »

C’est ce milieu qu'a précisément tenu Viret, dont les dialogues nous apportent « instruction bonne et solide », mais tout en nous « donnant occasion de rire ». Et c’est ce rire que Calvin approuve : « Viret a prétendu à la doctrine, comme à son droit but, meslant cependant avec icelle les facéties, comme un accessoire... Car la matière de soy est joyeuse, et est déduicte avec telle grâce, qu’il ne se peut faire qu’on ne prenne grand plaisir à la lecture. »

Il est vrai que certains esprits moroses font des objections : ne faut-il pas traiter «les matières de la chrestienté avec une gravité correspondente à leur dignité et hautesse ? » Calvin ne se laisse pas arrêter par cette pruderie timorée. Il distingue. Oui, quand nous parlons de Dieu, « nulle facétie ne doit entrer en noz propoz. » Mais quand nous racontons « des resveries si sottes et des badinages tant ineptes » — comme les superstitions papistiques — nous pouvons fort bien user « de mocqueries telles qu’ilz les méritent, » car «en descifrant les superstitions et folies dont le povre monde a este embrouillé par cy devant, il ne se peut faire qu’en parlant de matières si ridicules on ne s’en rie à pleine bouche. » Et le sourire d’Horace cède bel et bien place au gros rire & à pleine bouche » de Rabelais. Puis Calvin conseille aux autres d’en faire autant. « Je ne crains pas, conclut-il, d’avoir aucune reproche entre gens de bon esprit et sain jugement, d’avoir recommandé

la lecture de ce livre, comme d’un livre auquel le temps sera bien employé !. »

1. À côté de Viret, Théodore de Bèze. À côté du bon Vaudois, qui représente l’élément bourgeois, même populaire, voici le joyeux enfant de la Bourgogne, paré de toutes les grâces de la bonne humeur, de la santé, beau, riche, fêté, qui représente le gentilhomme et le diplomate de la Réforme. Le nombre des satires qu’il a composées est considérable, en latin, en français, et dans cette langue macaronique qui tient des deux. Sa plaisanterie va jusqu’à la farce inclusivement. Ainsi, dans son Ane logicien, il représente son contradicteur, Hesshusius, sous les traits d’un âne, qui, traqué de tous côtés par les arguments et les citations, lesquels pleuvent sur lui dru comme les coups de bâton de son maitre, finit par s’échapper en lançant deux ou trois ruades sonores au nez de ses adversaires. En même temps, il leur crie d’un accent tudesque: « Bene falete [valete], falele, inquam, ut digni estis, cum vestro molitore. » À quoi il lui est répondu :

@ Tu manebis asinus per omnia secula seculorum ?. »

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