‹ Iconographie calvinienne :Chapitre 90 sur 221 · Opera NII, p. 666, n. 3 et XXII, p · texte numérisé non relu

Opera NII, p. 666, n. 3 et XXII, p

3. Interim adultero-germanum (1549). < L'Interim, c'est-à-dire provision faite sur les différens de la Religion en quelques villes et païs d'Allemagne, avec la vraye façon de réformer l'Eglise chrestienne, et appointer les différens qui sont en icelle. » — Voir Opera VIL. Prol., p. XXXIX-XLIV.

4. Opera VII, p. 666 et ss. Opuscules, p. 112. — 5. Ibid., XNI, p. 363.

ils sont bien dignes de s’entrelouer, car on ne sauroit trouver une paire de sots mieux accoupplée, quand on les auroit choisi de toute France et Allemagne !.

» Il dit qu’on ne doit point souffrir que les Protestants retiennent les biens de l'Eglise... Et que veut-il qu’on en face ?.. Il insiste sur ce poinct que les Prestres et Moynes soyent remis en leur entier, pour bien farcir leur ventre comme devant. Combien nostre maistre Cenalis eust-il esté meilleur porcher qu'Evesque, veu qu’il est si songneux de ce bestail ?. »

Naturellement l’évêque d’Avranches avait combattu le mariage des prêtres.

« Après qu’il a foudroyé selon le style de son éloquence, c’est-à-dire qu’il a desgorgé toutes les injures dont les harengères [nous disons aujourd’hui les Poissonnières, ou les Dames de la Halle] se pourroyent adviser, finalemeent il crie alarme, à ce que la terre soit plustost couverte de sang, que de voir une telle énormité.. : le mariage des prestres #.….

» L'esprit, dit-il, eslevé à Dieu, et les délices de mariage ne conviennent pas bien, et ne se peuvent loger en une maison. Ainsi, selon ceste pécore, ni les Prophètes, ni les Saincts-Pères,

ni les Apostres, ni des martyrs infinis, n’ont jamais eslevé leur esprit au ciel #...

» Nostre maistre Cenalis. nous advertit que si on ne défendoit les mariages, pour empescher que le monde ne se peuple trop, la terre seroit tantost couverte d’habitans.. Chacun sait ce qui en est advenu jusqu'ici: C’est que la terre est contrainte, au lieu de deux enfans légitimes, nourrir trois bastards : Que si Cenalis eust eu le sens aussi aigu, qu’il a sa mitre, jamais il ne se

fust ainsi fait mocquer .... »

Ce sujet de la vie scandaleuse du clergé était inépuisable pour la satire protestante, et l’évèque d’Avranches avait eu la sottise de vouloir justifier l’injustifiable. Calvin insiste, à son tour, et volontiers :

« Au reste attendu que le nom de Cenalis vaut autant que souppier [de cena : souper, cenalis, qui soupe, souppier], afin de monstrer qu’il n’est pas ainsi appellé sans propos, il retourne derechef à la cuisine. Et dit que si trois bénéfices ne suffisent point à un homme seul, à grand peine un seul suffira-il à une grande famille. S’il n’estoit plus que fol, ne penseroit-il pas bien à la response qui est toute preste ? à savoir que la sobriété qui est coustumière aux pères de familles, lesquels savent que c’est que de gouverner leur petit mesnage, sert de bien grand revenu : mais aussi que ceux qu’il appelle solitaires, sont tousjours plus accompagnez que les gens mariez. Un mari, di-je, vivra sobrement avec sa femme et ses enfans, en sorte que du peu qu’il aura, encore luy restera-il quelques sols au bout de l’an. Au contraire, devant que les Prestres de la Papauté ayent fourni ce qu’il faut à leurs meretrices, spurios, lenones et lenas, un plus grand revenu sera consumé qu’il n’en faudroit pour entretenir plusieurs honnestes familles 5, »

Le livre de Calvin eut un grand succès. Bullinger se fit l'interprète de l’opinion publique en écrivant, le 15 mars (?) 1549, à notre Réformateur une lettre, où il disait entre autres :

« Ce qui me plaît surtout, ce sont les deux dernières feuilles, qui contiennent la réfutation de Pévêque d’Avranches : Il serait étonnant que la peau lui démangeit encore après avoir été si vivement frottée et même déchirée 7. »

Or, contrairement aux prévisions de Bullinger, l’évêque d’Avranches eut encore la déman-

1. Opuscules, p. 1113. — 2. Ibid. — 3. Ibid, — 4. Ibid., p. 1114. — 5. Jbid., p. 1115. — 6. Ibid., p. 1116. — 7. Opera XIII, p. 222.

geaison d'écrire. Au bout de cinq ans, il publia une réfutation du traité de Calvin. Cette fois-ci, ce fut Bèze (très probablement) qui prit la plume pour répondre, et qui composa, dans le style macaronique du temps, un de ses spirituels pamphlets 1.

La donnée est ingénieuse. L’évêque est censé avoir envoyé à la Sorbonne son livre et lui avoir demandé son avis. La Sorbonne répond par la plume de Bèze, et on a le spectacle d’un ami, d’un bon ami, qui se répand en éloges, entrecoupés des critiques les plus violentes, mais à bonne intention, pour être utile à son ami. Les compliments et la volée de bois vert, appliquée à lPévèque, se mêlent avec la critique souvent amère que la Faculté fait d’elle-même sous la forme d'aveux grotesques : c’est un pot pourri vraiment risible, qui rappelle du reste, par certains endroits, le Passavant.

« Vous savez, commence la Faculté, que tous ses membres sont vraiment vos amis, et que tout notre collège vous entoure de son grand amour, de toute sa faveur. » À l'amour se joint la reconnaissance. L’évêque a touché au vif les hérétiques, et la Faculté souscrit à tout ce qu'il a dit contre cet hérésiarque et ses complices. Seulement... Ah! il y a un seulement!

« Votre paternité n’ignore pas quel nez ont ces hérétiques (quam nasuli), c’est-à-dire combien subtils. Aussi la Faculté a toujours pensé, qu’au lieu de chercher à les convaincre par des raisons, ce qui est impossible, il valait mieux se borner à les condamner au nom de l’Eglise et de la Faculté elle-même. »

Certes, la démonstration de l’évêque est excellente. Mais les hérétiques répliqueront. Et la Faculté a jugé bon de chercher à deviner quelle serait cette réplique, pour mieux aider l’évêque à y parer. Dès lors notre satirique se donne libre carrière.

« Le titre convient bien à votre livre, parce que vous les couvrez convenablement d’insultes appropriées et de toutes espèces d’injures. Et même nous nous sommes demandés avec admiration où vous en aviez pu découvrir une telle variété. Nous n’aurions jamais pensé que dans le cerveau d’un seul homme on pût trouver une si mirifique collection d’objections, de récusations, de tours, de détours, d’apostrophes (peu importe qu’ils les appellent des injures et des outrages)... Seulement nous aurions aimé que vous eussiez gardé quelque chose pour la réplique... C’est une règle à observer dans ce combat, où la défense consiste dans l’injure ?...

» Nous avons été étonnés que vous vous intituliez Docteur parisien, selon l’ordre et lorigine. Pour l’ordre, oui. Mais pour l’origine, c’est impossible. Personne, comme vous le savez bien, ne naît clerc, ni docteur. C’est en effet une qualité qui s’ajoute, une qualité ascititia (acquise) ou adventice (adventitia). Et ce n’est pas comme lorsque saint Paul disait qu’il était né citoyen romain. Ceux qui ne vous connaîtraient pas bien soupçonneraient, d’après ce mot, que vous n’ètes pas né d’un mariage légitime, que vous êtes le fils d’un Docteur et prêtre, duquel vous avez ainsi reçu le doctorat. S'il en était ainsi, — Dieu vous en garde! — que deviendrait votre épiscopat ?...

» Abordons votre premier livre : Là certes apparaît la liqueur dorée et melliflue de votre discours, et la pointe de votre esprit subtil. Cependant, — sauf votre honneur, — vous avez paru vous oublier quelquefois... Il est ridicule certainement que vous placiez parmi les encapuchonés

(cucullalori), en rupture de vœu, Calvin, qui n’a jamais porté le capuchon : de plus que vous le

1. « Lepidum », disent les éditeurs des Opera, «à la manière des Lettres des hommes obsçurs. » Opera XNI, p. 351-368. — 2. Jbid., p. 353.

dépeignez laissant croître ses cheveux, frisé, portant un habit à la militaire. Car nous savons tout

. le contraire, et nous voyons que vous prêtez l'oreille aux calomniateurs, qui vous font croire ce qu’ils veulent, et prennent plaisir à vous tromper. Loin de nous l’idée que ce sont là de vos inventions. Mais.nous voulons vous avertir, révérend Père, que vous ferez bien rire ceux qui savent que Calvin porte les cheveux coupés (tonso capite), vous qui l’appelez frisé. Ils diront qu’en lui prêtant des frisures, vous avez voulu friser votre style. Il faut toujours faire attention et dire, sinon des choses vraies, au moins des choses probables et vraisemblables, sans quoi nous passons pour des effrontés. »

Puis Bèze discute, à sa façon, les principales affirmations de l’évêque.

« Le divin Paul, dans les Actes, par la révélation d’un ange, apprend : « Voici Dieu t'a donné » tous ceux qui naviguent avec toi. » D’où, concluez-vous, le sacrifice de la messe vaut pour celui qui l’offre, et pour ceux au nom desquels il est offert. Vous auriez dû mieux amalgamer tout cela, pour les ignorants, et montrer comment ce sacrifice est applicatif de la grâce de Dieu, comment les âmes sont données au prêtre, de même qu’à l’apôtre, et comment une révélation spéciale a lieu quelquefois. Que serait-ce si l’apôtre chantait la messe dans le bateau, au moment du danger, et s’il lui avait été révélé, quand il tenait l’hostie, qu’à cause de lui personne ne périrait ? Car sans doute il avait avec lui quelqu'un qui pouvait remplir l'office de clerc. Vous auriez dû mieux considérer tout cela 1...

» Pour l’eau bénite vous en faites une brève mention. — Serait-ce parce que une fois, avec Veau bénite, vous n’avez pu chasser un diable qui était entré dans le corps d’un homme, diable que vous vouliez conjurer et exorciser? Il ne faut pas que pour cela vous attribuiez moins de vertu à l’eau sainte, et que vous doutiez de son pouvoir. Vous savez bien que si vous n’avez pu chasser le démon, la cause était différente. Vous n’étiez pas en bon état, et c’est ce démon qui vous a fait honte (exprobravit), parce que vous sortiez d’une nuit de débauche. [Le latin est plus cru.] Vous vouliez le faire taire, il n’a pas voulu. Et il y eut un grand rire à la cour du Roi, que nous suivions... Mais c'était votre faute ?.….

» Du reste, personne de notre société, qui ne loue beaucoup votre travail, et votre zèle fervent pour la sainte Eglise romaine. et nous ne doutons pas que si le bruit en vient aux oreilles de la sainteté de notre très sacré Seigneur le pape, il ne vous récompense et ne vous pourvoie, ou ne vous fasse pourvoir, de aliqua bona abbatia, et ne vous donne un triple bénéfice trois fois gras. Vous n’avez pas. à vous faire scrupule à ce sujet, quoique disent et protestent ces maudits schismatiques, qui glapissent de ces choses dont ils n’ont eu ni provision ni jouissance. Restez ferme dans votre opinion. Si ce n’est pas pour vous (parce que vous approchez du tombeau), ce sera pour vos neveux et vos parents 5. »

On peut se donner le plaisir de comparer la satire de Calvin et la satire de Bèze. Evidemment

celle-ci est plus comique.

3. En passant de Cenalis à Catelan, nous descendons d’un degré, et même de plusieurs: « diffamateur de bas étage (c’est ainsi que Lenient caractérise le nouveau champion qui prend en main, contre Calvin, la cause de l'Eglise catholico-romaine), anecdotier, brochurier et professeur

ambulant #. »

1. Opera VI, p. 358. — 2. bid., p. 363. — 3. Jbid., p. 366. — 4. Lenient, I, p. 182,

Cet Antoine Catelan fit imprimer une épitre, intitulée : À Messeigneurs les syndicques de Genève !. Calvin y répondit en 1556, évidemment tout de suite.

L’épitre est perdue, disent les éditeurs des Opera. Mais, pour la remplacer, nous avons un pamphlet qui date aussi de 1556, et qui peut largement nous en tenir lieu. Il est intitulé : « Passevent parisien ?, respondant à Pasquin romain, de la vie de ceux qui sont allez demourer à Genève et se disent vivre selon la Réformation de l'Evangile, au pays jadis de Savoye et maintenant soubz les Princes de Berne, et seigneurs de Genève, faict en forme de dialogue, 1556 Ÿ. »

Le Passevent parisien est évidemment une imitation du Passavant de Th. de Bèze. L’auteur veut raconter ce qu’il a vu à Genève, pendant un séjour de dix-huit mois. Quelques lignes donneront une idée du genre.

Calvin est devenu «le grand Satrapas de Genève #, » et il stupéfie le monde par les scandales de son immoralité. « C’est celuy en personne, qui ha tenue une nonnain, qui est sortie de l’abbaie de Vieïlmur en Albigeoïis, l’espace de cinq ans hors de son logis, à deux escus le mois de pension, de la bourse des pauvres de Genève . » Puis il a fait venir un chanoine d’Albi, et lui a fait épouser celle qui avait besoin d’un mari pour elle, et d’un père pour l’enfant qu’elle allait mettre au monde. Le mariage est célébré à Lausanne, où Calvin se rend «desguisé en coureur de poste 5.» — Et puis le Réformateur court après La Charbonnière, autre « jeune nonnain, de Milau, en Rouergue, » enlevée par un jeune homme de la ville, auquel Calvin veut Penlever à son tour 7... — Du reste, ce même Calvin, l’an 1554, est allé « en une grosse ville de France, habillé en gentilhomme, à six chevaux de poste, » dogmatisant le jour, « souppant » la nuit, etc. — Tous les autres Réformateurs sont traités de la même façon.

Lenient dit: « Catelan sait parfaitement qu’il calomnie ses adversaires ; mais il pense qu’il en restera toujours quelque chose, et il a raison. Bolsec et bien d’autres, après lui, viendront glaner sur ses pas $. »

C’est vrai. Il faut toutefois remarquer que le Passevent dit : « Du reste de sa vie, je m’en remetz à ce que ceux de Noyon en Picardie en disent, que quand le bon sainct homme Calvin s’en alla de la chrestienté, il s’oublia du tout, sauf que de vendre tous ses bénéfices argent content . » Il n’est pas dit un mot de ses vices contre nature, et de la marque du fer rouge. Preuve suffisante que cette calomnie n’était pas encore inventée; et surtout nouvelle preuve (qui ne

semble pas avoir encore été enregistrée) de la fausseté de la calomnie elle-même.

1. Vie de Calvin. Opera XXI, p. 81. — 2. Nous citons la réimpression. Paris, Isidore Liseux, 1873.

3. On s’est demandé si ce pamphlet est bien de Catelan. L'édition de Lyon porte son nom. Et l'un des traits que relève Calvin : « Il dit que j'ay entretenu une nonnaïin, » est précisément le trait principal mentionné par le Passevent parisien. « Il ha tenue une nonnain.… » (p. 6). — Il est vrai que la Comédie du pape malade, de Badius, après avoir nommé Artus Désiré, ajoute : « Ce grand poète est fort savant qui a fait ce beau Passavant. » Et Brunet conclut : L'auteur est A. Désiré. — Nous ne sommes pas en mesure de trancher cette petite difficulté. — Du reste, peu importe. Les deux auteurs étaient également capables de cette œuvre. — On a aussi discuté sur la date de la réponse de Calvin. La vie de Calvin dit : 1556. Mais comme l’exemplaire de l'édition princeps a disparu, les éditeurs des Opera, tenant compte de la place que le traité de Calvin occupe dans le Recueil des opuscules, croient pouvoir le reculer jusqu’en 1561. (Opera IX. Proleg., p. XXv.) — 11 nous semble que l’épître de Catelan, et très certainement le Passevent parisien, ayant paru en 1556, ce n'est pas cinq ans plus tard que l'indignation aura mis la plume à la main de notre Réformateur. — 4. Liseux, p. 70. — 5. Jbid., p. 6. — 6. Jbid., p. 8. — 7. Jbid., p. 13. — 8. Lenient, I, p. 231. — J, LISEUX, D. 15. | | |

CALVIN 135 Ce pamphlet eut, — signe des temps! — une très grande vogue parmi les catholiques. Car il eut la même année, en 1556, au moins cinq éditions, à Paris, à Lyon et à Toulouse !! — On

comprend jusqu’à quel point il est nécessaire de connaître l’attaque pour juger de la réponse de Calvin.

Les éditeurs des Opera disent : « Dans ce tout petit écrit (scriptiuncula), 1 y a de quoi te plaire et beaucoup, à savoir la plaisanterie mordante et plaisante (/epida) du style français, qui fait que même ceux qui sont le moins curieux des choses théologiques, et sont surtout préoccupés d’étudier l’histoire de leur langue nationale, pourront faire dans la lecture de ces petites pages, une assez ample moisson de termes et de proverbes, qui aujourd’hui ne sont plus en usage ?.

» Je seroye bien aise, dit Calvin, que tous les jours la Papauté eust une centaine de pareils advocats *.

» …. Il n’est pas possible de choisir gens à louage qui mettent en plus grand opprobre tout le clergé du Pape, que ne fait ce belistre [homme de rien, imbécile] f.

» …. Il était arrivé à Genève en la compagnie d’une p. {fille publique] qu’il trainoit partout ; il commença par demander l’ausmone... En attendant qu’on se fust enquis de luy, je croy bien qu’on luy donna quelque repas.

» [Mais] les gestes et propos de la damoiselle. monstroyent bien qu’elle avoit trop hanté le monde; car il n’y avoit celuy tant asseuré auquel elle ne fist honte par son impudence. Puis ils ne se purent tenir de diabler en lostelerie, et se prendre au poil pour essayer qui seroit le plus fort.

» …. Du commencement ils faisoyent bien semblant d’estre mariez, mais quand on les interroga, à part, de la paroisse [où avait eu lieu la bénédiction du mariage] l’un nous mena à Sainct Honoré, et l’autre à Saint Séverin ©. »

Chassé de Genève, Catelan trouve moyen d’aller à Lausanne, où il stupéfie le recteur, de Bèze, par son ignorance : « Le Recteur, estant fasché de telle asnerie, luy remonstra qu'il devoit estre envoyé aux verges 6. »

Et finalement le « galand » fut « banni sur peine du fouet, » raconte la Wie de Calvin. Or cela le « despita tellement » qu’il retournat en France, et envoya de là son Epitre aux syndics de Genève ?.

C’est ce « beau livre, farci de mensonges, » que Calvin a entre les mains.

« Il me fait manger du rosti de quelques nopces qui se sont faites à une bonne journée loin de moy, où j'estoy autant prié que celuy qui demeure outremer. Il dit que j’ay entretenu une nonnain, laquelle on m'a dit que j’ay vue une fois seulement, demi cart d’heure, en présence de

plus de dix tesmoins À. »

Ainsi attaqué, Calvin répond de sa bonne encre, d’autant plus que le pauvre Catelan parait avoir eu autant de science que de moralité. Il mêle tout, brouille tout, fait continuellement dire à Calvin le contraire de ce qu’il n’a cessé de prècher et d'imprimer, etc.

« Quant à sa préface, je ne say si jy doy toucher. Car en la plus grand’partie, je n’y enten que

1. Liseux, p. VI, note. — 2. Opera IX. Proleg., p. XXV. — 3. Jbid., p.125. — 4. Jbid., p. 126. — 5. Ibid. — 6. Jbid., p. 127. — 7. Ibid., XXI, p. 81. — 8. Lbid., IX, p. 127.

le haut allemand, comme on dit. Et je croy de faict qu’elle a esté composée après avoir beu sur le marché, voire quelque coup de trop ; car le cerveau luy voltige tellement, que sautant du coq à Pasne, il s’oublie en moins de quatre mots !, » |

Et les apostrophes violentes et les proverbes savoureux de pleuvoir drus comme grêle :

« Ivrogne ?! » — « En ceci veut-on que ce rustre trousse ses quilles [prendre ses hardes et s’en aller], voyant bien qu'il n’y a plus d’escot [personne qui paie] franc pour luy, quand il eust brouillassé encore une demi fueille de papier *. »

« Ceste beste, ne sachant à quel propos les choses se disent, jette les propos rompus à la volée #. » — « Je touche ces choses en un mot, pour monstrer que ce vilain est autant digne de response que le cri d’un asne. » — « Et ce vilain gueux de l’hostière, en routtant le vin qu'il a beu cuide persuader que vessies sont nuées ?. »

Tout cela au milieu d’explications et de discussions théologiques :

«Ce maraut n’y regarde pas si profond ; et cependant, pour gagner son procès en injuriant, il dit que je ne croy pas que Jésus-Christ ait esté fait homme. »

Voici la fin du pamphlet :

« Qu'est-ce que lEucharistie? C’est un sacrement que le Fils de Dieu a establi, auquel il accomplit en vérité ce qu’il y promet par figure. Qu'est-ce que la messe ? Une fripperie de blasphèmes, laquelle n’a rien de commun avec les promesses de Dieu, non plus que les enchantemens de sorciers. Voylà comment ce tavernier ou marmiton de cloistre a bien apprins à arguer. Il y a, en la fin, un bon petit mot qui sert de saupiquet pour donner goust au reste : C’est que Jay grand tort de prophaner les accoustremens de la messe. Il adjouste que les femmes en ceci me monstrent bien ma leçon, lesquelles ne prophanent pas, aux jours ouvriers, leurs habillements de festes. Si la saincteté de la messe est fondée sur les cottes, robes, manchons, collets et affiquets des femmes, je quitte le jeu. Toutesfois j’ay ma réplique, que, quand ce belistre est comparu par deçà, ce n’estoit pas en tel équipage. Ainsi, il n’y avoit rien en luy, ni en sa paillarde pour honnorer la messe, veu que n’y avoit nulle réserve pour les Dimanches : mesme que son chappeau à lambeaux n’estoit pas trop honneste pour le plus maigre jour de la semaine. — J’ay bien voulu donner ce brief advertissement à ceux qui seront capables d’en faire leur profit, et cependant faire honte à ceux qui s’arment de tels boucliers en la Papauté. Si ce belistre poursuit à babiller en son impudence, je le pourray aisément despriser avec d’autres bestes qui valent encore cent fois plus que luy; car il n’est pas à moy de faire taire tous les chiens qui abbayent parmi le monde 7. »

4. Nous voici en 1561 et à Gabriel de Saconnay, sur lequel la Wie de Calvin nous donne tous les détails nécessaires :

« Calvin, la mesme année (1561), composa par manière de passetemps le petit livret intitulé : Congratulation à vénérable prestre Messire Gabriel de Saconnay, précenteur de P Eglise de Lion, touchant la belle préface, et mignonne, dont il a remparé le livre du Roy d'Angleterre, C’est lé livre qui, trente ans auparavant, avoit esté fait sous le nom du Roy d'Angleterre, Henri huictiesme, contre Luther, lequel ce vaillant prestre fit réimprimer à Lion avec sa préface. Je croy qu’il s’en

est mors la langue, car Calvin en sa Congratulation luy gratta bien sa rougne À. »

1. Opera IX, p. 128. — 2. Jhid. — 3, Ibid., p. 131. — 4, Ibid., p. 132, — 5, Ibid,, p. 134. — 6. Jbid. — 7. Ibid, p. 135, 136. — 8. Jbia., XXI, p. 93.

Voici de quoi il s’agissait. Au début des discussions soulevées par Luther, les défenseurs de la papauté en Angleterre se sentirent menacés. Ils songèrent à se mettre à l’abri sous l’autorité royale. Quelques moines composèrent un traité, et le roi Henri VIIL, mal conseillé, consentit à le laisser publier sous son nom. Mais ensuite il se repentit de son ardeur inconsidérée et craignit que la niaiserie de l’ouvrage ne fit le plus grand tort à sa mémoire. Pendant trente ans, l’ouvrage resta enseveli dans le plus profond oubli. G. de Saconay eut l’idée de le rééditer et de le pourvoir d’une préface, estimant presque royal l'honneur de mettre son nom à côté de celui d’un roi !.

Nous ne connaissons ni l'ouvrage du roi, ni la préface du précenteur. Mais nous pouvons nous faire une idée du genre, — ce qui seul nous importe ici — en parcourant deux autres ouvrages de G. de Saconay.

L’un est intitulé : « Discours des premiers troubles advenus à Lyon, avec l’apologie pour la ville de Lyon contre le libelle faucement intitulé : La juste et saincte défence de la ville de Lyon, par M. Gabriel de Saconay, prœcenteur et comte de l'Eglise de Lyon, à Lyon, par Michel Jove, 1569 ?.»

Là préface de l’auteur dit que le livre a été écrit en 1563.

Quelques extraits vont nous permettre de juger l'esprit et la manière de l’auteur :

« Ils ont ainsi parfaictement réformé les pouvres églises, que les Turcs et les mescréans n’y sauroyent que plus diformer. Aussi est-ce la doctrine de leur M. Calvin en son Jnstitution, parlant de la distinction des péchez, qui maintient par la parole de son Dieu (qu'est l’idole forgée en son cerveau) qu'homicide, adultère, brigandage, volerie, sacrilège et tout crime que ce soit, n’est que péché véniel en un prédestiné . » — «Le nouveau Consistoire (ou plustost synagogue de Sathan et Conseil des malins) ou (comme dit S' Jérôme, que se doivent appeler les conciliabules des hérétiques, spélonques de larrons) basty et composé des chefz de la faction, allemans et autres estrangers, sans y estre appelez que deux ou troys des vrays et naturelz citoyens. Les autres westans que métifs issus de parens étrangers #. »

On voit que le « nationalisme » et ses excitations contre les « métèques » datent de loin. Ce n’est pas nous qui lui contesterons le droit, ni l’honneur, de éompter parmi ses pères-fondateurs le précenteur de Lyon. Il continue :

«Leur grand patriarche Calvin voulut bien au commencement s'emparer de la Seigneurie de Genève, souz le prétexte que l’évesque d’icelle en estoit seigneur temporel, auquel il se disoit

1. Opera IX. Proleg., p. XL. C’est l'opinion des éditeurs des Opera. Ce n’est pas l'opinion des écrivains catholiques, même de notre époque. Ceux-ci trouvent que «l'élégance de la forme est aussi remarquable que la solidité du fond. » Et encore : < Ce livre, qui est peut-être le meilleur ouvrage de controverse qui parut alors, doit être attribué à Jean Fischer [évêque de Rochester, et qui avait été précepteur du roi}, comme vient de le prouver Mgr l'évêque de la Rochelle, dans la savante dissertation qui sert d'introduction à la Défense des sept sacrements. >» Noir un article de M. Etienne Cartier fils, intitulé < Recherches sur quelques médailles historiques du seizième siècle » dans la LRevue numismatique, 1851, p. 45. Le pamphlet attribué au roi a été traduit de nouveau en 1850: Défense des sept sacrements, publiée contre Martin Luther, par Henri VILL roi d'Angleterre et seigneur d'Irlande; traduite par KR. J. Pottier, précédée d'une Préface par M. l'abbé Maupoint, d'une Introduction sur l'authenticité de ce livre par Mgr l'évêque de la Rochelle, et suivie de la Constitution de Pie VI, Auctorem fidei, traduite par le même prélat. In-8° de 31 ‘/ f., 1850. Angers, Lainé. (Catalogue Lorenz, II, p. 581.) Malheureusement il ne nous a pas été possible de

consulter cet ouvrage.

2. Bibliothèque de la ville de Lyon. — 3. Discours, etc., p. 34, 35. — 4. 1bid., p. 10, 11.

ICON. CALV. 18

succéder ; mais il fallut qu’il se contentast d’y estre comme le duc à Venize et un peu moins. Il a voulu estre spectateur (la vieille volpe) [renard] non oculaire, mais loin des coups !. »

Ce qui est curieux, c'est que ce « nationaliste » ne se soucie pas beaucoup plus de l'amour de la patrie que de la véracité historique :

« Il est vrai, dit-il, que l'amour et devoir qu’on doit à sa patrie a esté de tous temps estimé et jugé grand : Mais deux choses sont encores à préférer à iceluy : assavoir l'honneur de Dieu, et la fidélité qu’on doit à son prince et seigneur; et qui ne préfère ces deux choses à l'amour de la patrie ne peut éviter de tumber en infidélité et félonnie... La vraye patrie du chrestien est celle de Iassus, qu’il s’acquiert en lobéissance des commandemens de Dieu et en l'union de l'Eglise catholique. La vraye patrie du fidèle françoys est par tout où l’on demeure en l’obéissance du roy ©. »

On voit où en était l’idée de patrie chez les « nationalistes » du seizième siècle! Et voici où en était l’idée de la « liberté de conscience » :

« C’est liberté de conscience, diront-ilz. Mais de quoy sert d’adjouster ce mot de conscience, à ceux qui n’en ont point, et ausquelz l’autheur de la secte fait faire profession expresse de n’en

point avoir *? »

Il était indispensable de nous faire une idée de la polémique anti-calviniste pour être à même de porter un jugement équitable sur la polémique calviniste elle-même. — Ajoutons que ce langage n’a pas été trouvé fort naturel, fort louable, seulement par les catholiques contemporains. Deux siècles plus tard environ, les prêtres lyonnais l’admiraient et en vantaïent la « candeur » : « Ce livre du Précenteur, dit le P. de Colonia, de la Compagnie de Jésus, qui porte pour titre: Discours des premiers troubles, etc., est écrit avec cet air de candeur et de vérité, qui se concilie d’abord la créance du lecteur #. » — Il est difficile toutefois de ne pas être de l’avis d’un autre auteur, très peu favorable au calvinisme, Philareste Chasles, pour lequel G. de Saconay a été « le Père Duchesne et le Marat ÿ » de la polémique catholique à cette époque. — D'autant plus qu’en 1573, un an après la Saint-Barthélemy, G. de Saconay publia un nouvel ouvrage : La généalogie et fin des huguenaux, dans lequel il accumulait tout ce que son impudence et sa haine purent trouver et inventer afin de pousser à l’extermination des calvinistes.

Voilà l'écrivain. — Nous le retrouverons à propos de la caricature dont il a orné ses deux

ouvrages.

Maintenant nous pouvons écouter Calvin :

« Ce chantre ou précenteur (comme il se nomme)... s’est mis en avant comme s’il fust monté sur un eschauffaut. Ainsi s’étant dressé sur ses argots, ou bien estant monté sur des eschasses,

traitte hardiment et avec une audace asseurée des sacrez mystères de l’Escriture,.… comme sil

1. Discours, etc., p. 145. — 2. Jbrd., p. 191, 192. — 3. Jbid., p. 217.

&. P. de Colonia, Æistoire littéraire de la ville de Lyon, etc., 1730, Ile partie, p. 631. — Voir encore: l'abbé Pernetti, Recherches pour servir à l'histoire de Lyon ou les Lyonnois dignes de mémoire, Liv. I, 1757, p. 383 : « G. de Saconay a illustré Lyon par ses écrits et par ses vertus. [Calvin va nous dire qu’en effet celles-ci étaient dignes de ceux-là.] Il passa sa vie à défendre la foi. »

5. « Le Père Duchesne et Marat, en France, Sacheverell et les Millenaires, d'Angleterre, ne se sont pas servis d'un autre langage. » Ph. Chasles, article du Musée de la caricature, publié par Jaime.

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