SAINT-ESPRIT EN DIEU DE L'INTELLIGENCE ET TENANT UN LIVRE
Miniature française du xiv" siècle ^
Au centre de cette Trinité , Dieu le père tient le globe , attribut de sa toute-puissance et de la création , dont il est l'auteur. Le Fils , qui est assis , àuivant la loi , à la droite de son Père, tient la croix où il est mort et qui est surmontée quelquefois d'un pélican s'ouvrant les entrailles pour ressusciter ou nourrir ses petits ^ : cette croix est le symbole de l'amour.
* Manuscrit français , Bibl. roy. fonds LavaH.
^ Voyez un remarquable dessin à la couleur noire , sur soie, qui appartient à M. Jules Boilly. Cette pièce, longue de deux mètres cinquante centimètres, sur soixante et dix centimètres de haut , vient des environs de Narbonne et a dû être exécutée en Allemagne ; elle a servi sans doute de parement d'autel. Au centre , Jésus meurt entouré de sa mère , de saint Jean évangéliste , de la Religion chrétienne personnifiée et d'Isaïe, de la Synagogue personnifiée et de David. Au pied sont agenouillés un roi et une reine qui ressemblent à Charles V de France et à sa femme, qui sont aujourd'hui à Saint-Denis et qu'on prend bien à tort pour saint Louis et pour Blanche de Castille. Le K de Karolus sert d'ornement
Le Saint-Esprit, à la gauche du Père, aussi âgé que le Père et le Fils, et couvert symboliquement de leur propre manteau, tient un livre ouvert, qui est l'attribut de l'intelligence et qui a la forme des tables de la loi. Constamment le livre désigne l'intelligence, l'étude, la science. Un texte de Guillaume Durand, que nous avons donné plus haut, ne laisse aucun doute là-dessus. Le rouleau signifie la science incomplète; le livre, la science parfaite. On devrait toujours donner le livre aux apôtres et le rouleau aux prophètes, pour, marquer le degré de connaissance des uns et des autres \ Le Saint-Esprit est donc ici la source, la cause de l'inteUigence, et c'est ainsi principalement qu'il devra être figuré dans favenir.
Les honneurs extérieurs rendus au Saint-Esprit, moindres que ceux du Christ, surpassent ceux qu'on attribue à Dieu le père. L'art figure le Saint-Esprit plus rarement que Jésus, mais beaucoup plus souvent que Jéhovah.
Sous le nom de Saint-Esprit et sous celui de Paraclet, beaucoup d'églises et de couvents ont été élevés à la troisième per-
au cadre. A droite et à gauche du cruciliement sont l'arrestation de Jésus au jardin des Oliviers, la flagellation, le portement de la croix, la sépulture, la descente aux enfers et l'apparition à Madeleine. Au sommet de la croix le pélican se perce le ventre. C'est du xiv' siècle et d'une fort remarquable exécution. Un pélican est posé de même sur la cime de la croix dans les crucifiements qui ornent beaucoup de manuscrits à miniatures. Le pélican, image du dévouement absolu, devait accompagner le crucifiement; on le voit sur des vitraux du xiif siècle qui décorent la chapelle du fond de l'abside, dans l'ancienne église abbatiale d'Orbais (Marne, arrondissement d'Epernay).
' Voyez ce que nous disons à ce sujet, page 266. Du reste, voici le texte de Durand ;on ne sera pas fâché de le connaître : « Ante Christi adventum fides figurative ostende- « batur, et quoad multa in se implicita erat. Ad quod ostendendum patriarchae et pro- <i phetae pingunlur cum rotulis, per quos quasi quaedam imperfecta cognitio designatur. « Quia vero apostoli in Christo perfecte edocti sunt, idco liljris, per quos designatur con- « grue perfecta cognitio, uti possunt. i» [Hationale div. ojfic. lib. T, cap. m.)
sonne divine. En Italie, à Florence, c'était une église et un cloître qui furent peints par Cimabue^; à Rome, une église et un hôpital construits et sculptés par Marchione d'Arezzo, sous le pape Innocent IIF; à Arezzo , c'était l'oratoire du Saint- Esprit, dont le maître-autel fut peint à fresque par Taddeo Gaddi, élève de Giotto^. A l'entrée de Palerme, l'église de Santo-Spirito, bâtie en iiyS'', est célèbre dans les annales du pays; car là se passa l'événement qui fit éclater la vengeance méditée depuis longtemps par Jean de Procida^. Le Campo-
' Vasari, Vies des peintres. Vie de Cimabue. L'église fut rebâtie pai' Brunelleschi.
" Idem, ibid. Vie d'Arnolfo di Lapo. Au Borgo-Vecchio existaient cet hôpital et cette église de Sanlo-Spirito-in-Sassia. (Voyez dans les Mémoires de la commission des antiquités de la Côte- d'Or, in-A°, tome I, pages S-gg , l'Histoire de la fondation des hôpitaux du Saint Esprit de Rome et de Dijon , par M. G. Peignot.) L'hôpital du Saint-Esprit fut fondé à Rome en 1198, par le pape Innocent III; mais ce fut une restauration à nouveau, car l'origine en remonte au viii" siècle. Sur ce modèle fut fondé à Dijon, en i2o4, par Eudes Ilîl^duc de Bourgogne, un hôpital également dédié au Saint- Esprit. Une bulle de i24i résume les privilèges accordés par les papes à l'ordre hospitalier du Saint-Esprit en général. Dans l'énumération des contrées , provinces et villes où l'ordre avait des possessions et des hôpitaux , on nomme Dijon , Dôle , Tournus , Besançon, etc. Les hospitaliers du Saint-Esprit portaient sur leur habit religieux, en signe distinctif, la croix d'argent à double traverse, espèce de croix de Lorraine. Nous en avons donné plusieurs exemples plus haut, pages 96, 98, planches 366, 872. Cette croix double des hospitaliers du Saint-Esprit fut montrée en révélation par un ange au pape Innocent III , fondateur de l'ordre. La robe des religieux était bleue ; le manteau , qui était noir, portait cette double croix. Dans les hôpitaux de Rome et de Dijon on recevait les orphelins, les enfants trouvés, les malades pauvres et les pèlerins ; on y exerçait les sept œuvres de miséricorde. Cet hôpital a existé jusqu'en 1 790. A la bibliothèque de la ville de Troyes existe un curieux manuscrit rempli de dessins à la main ; le texte contient l'histoire et la description de cet hôpital du Saint-Esprit, dont les dessins présentent des vues de toute nature. Un manuscrit semblable est à Dijon , et c'est d'après ce bel ouvrage que M. Peignot a fait son travail.
^ Vasari, Vies des peintres , Vie de Taddeo Gaddi.
* Fazellus dit : « Gualterius Panormitanus cœnobium S. Spiritus , Cisterciensis ordinis , « condidit anno 1 173. »
^ C'était la coutume, à Palerme, d'aller entendre la messe à Santo-Spirito le mardi de Pâques. Le dernier jour du mois de mars de l'année 1282 , les Palermitains se trouvaient réunis en très-grand nombre dans l'église , comme à l'ordinaire. Un des soldats
Santo de Palerme dépend de cette église. En Allemagne, une église de Cobourg s'appelle Saint-Esprit. En France, dans le département de la Somme, une chapelle de l'église paroissiale de Rue a le nom de Saint-Esprit; dans le même département, une abbaye, fondée en 1218, s'appelle Paraclet-des- Ghamps'. L'abbaye du Paraclet, à Nogent-sur-Seine , est célèbre par Abailard qui l'a fondée, et parHéloïse qui en fut la première abbesse^. Des abbayes du Saint-Esprit existaient à Béziers et à Luxembourg; des abbayes de Sainte-Colombe (la colombe est le symbole du Saint-Esprit) existaient dans le diocèse de Limoges, dans le territoire d'Ardres, près de Vienne en Dauphiné, près de Sens et dans le diocèse de Chartres^. Ainsi la troisième personne divine avait, sous ses deux noms de Saint-Esprit et de Paraclet, et sous celui de Sainte-Colombe, des établissements considérables, églises et chapelles, cloîtres et monastères, qui lui étaient consacrés. On se contentera des faits qui précèdent, sans en signaler de semblables ni en Anfrançais, nommé Droet, qui étaient venus se mêler aux fidèles, insulta une jeune fille de Palerme, distinguée par ses vertus et sa beauté. Ses parents accoururent à ses cris et massacrèrent le soldat brutal. Le peuple, qui haïssait les Français, se jeta sur ceux qui étaient dans l'église et les égorgea tous. La nouvelle du massacre se répandit bientôt dans toute la ville, et alors commencèrent les vêpres siciliennes. (Gally Rnigth, Excursion monumentale en Sicile, et Bulletin monumental de M. de Caumont, 5' vol. p. 198.)
' Cette abbaye, qui élait de femmes, fut fondée par Enguerrand, seigneur de Boves; deux des filles d'Enguerrand en furent les premières abbesses. Cette abbaye était de l'ordre de Cîteaux; c'est une ferme aujourd'hui, et elle n'a conservé que peu de restes de ses anciennes constructions. Je dois ces renseignements à M. Goze, correspondant du comité des arts et monuments, à Amiens. On remarquera que cette abbaye du Paraclet était de l'ordre de Cîteaux, comme celle de Santo-Spirito, à Palerme.
^ Le Paraclet de la Picardie et celui de la Champagne étaient tous deux des couvents de femmes. Le nom de Paraclet, qui signifie consolateur, l'avait peut-être voulu ainsi. C'est sous les ailes de la divine colombe qu'Héloïse abrita sa douleur et chercha à se consoler.
' Monastères de France, par M. Louis de Mas-Latrie, dans l'Annuaire historique pour l'année i838.
gleterre ni en Espagne ^ En France, on a même dédié une petite
ville de Provence et une autre de Gascogne au Saint-Esprit ^.
Enfin, dans la liturgie, il existe un office entier en l'honneur du Saint-Esprit. On a composé des hymnes, des proses, des litanies, des prières, en son honneur; on lui a consacré une des plus belles fêtes, la Pentecôte, qui se célèbre en mai, dans la plus belle saison et dans le plus beau mois de l'année. Ce sont là de grands hommages, grands surtout quand on les met en regard de ceux rendus au Père, auquel pas une église, pas un office , ne sont dédiés ^. Comme nous l'avons dit , un ordre célèbre de chevalerie a été institué portant le nom de la troisième personne divine. L'ordre du Saint-Esprit, ordre privilégié et réservé aux plus hautes notabilités de l'aristocratie, fut fondé en i352; réorganisé en lôyg, il a existé jusqu'en i83o. Voilà, dans le culte religieux ou civil, à peu près tous les honneurs rendus au Saint-Esprit ; voyons maintenant ce que l'histoire rapporte, ce que l'art a fait pour lui. La part de la troisième personne divine a été belle assurément dans la
' M. Cyprien Robert [Cours d'hiéroglyphique chrétienne , dans l'Université catholique, tome VI% page 266) dit ; «Les premières basiliques, placées ordinairement sur des hauteurs, s'appelèrent Domus Columbœ, demeures de la Colombe, c'est-à-dire de l'Esprit saint. Elles recevaient les premiers rayons de l'aurore et les dernières flammes du couchant. » Je n'ai pu vérifier ce fait ni savoir sur quoi on le fondait. D'ailleurs , si des basiliques élevées sur des hauteurs ont été nommées maisons de la colombe , c'est peut-être parce que les colombes et les pigeons ramiers y faisaient leur demeure, plutôt qu'en vue du Saint-Esprit. J'émets un doute , sans rien affirmer , parce que , je le répète , je ne connais pas les faits énoncés par M. Robert.
^ Le pont Saint-Esprit est célèbre en Provence. La terre du Saint-Esprit est la plus grande des nouvelles Hébrides.
' Qu'on se rappelle, relativement à la différence des honneurs rendus à chacune des personnes divines, la note 1, p. 218. Cette différence s'explique et se justifie par l'histoire. On n'a pas vu le Père; mais le Fils, qui nous sauve, et le Saint-Esprit, qui nous guide, se sont manifestés visiblement. Nous devions donc les représenter plus souvent et les honorer plus tendrement que le Père : c'était plus facile et plus naturel.
narration historique comme dans les œuvres de la peinture et de la sculpture.