ESPRIT DU MAL, ÂME D'UNE IDOLE
Miniature française, xvi° siècle'.
Outre les exemples qui précèdent , on voit souvent dans les vitraux, dans les manuscrits à miniatures et les tapisseries, Jésus-Christ, les saints, les apôtres chassant les mauvais esprits qui habitent des démoniaques ; alors on remarque un ou plusieurs oiseaux s'échappant de la bouche des possédés, et
' Hermas dit dans le Pasteur : a Tu autem crede Spiritui venienti a Deo, habenti « virtutem. Spiritui autem terrestri vacuo, qui a diabolo est, in quo fides non est neque « virtus-, credere noli. » (S. Hermae Pastor, lib, II , mandata g , apud Fabricium, Codex apocryphus Nov. Test. IIP pars , pag. goS.) ^
' Saint Augustin, Cité de Dieu, ms. de la biblioth. Sainte-Geneviève, fol. 21.
toujours ces oiseaux sont noirs. Dans l'histoire du diable on trouvera une grande quantité de textes où Satan est appelé Éthiopien, noir, enfumé, ténébreux, tandis que les bons génies, les anges, sont blancs et illuminent, presque autant que le Saint-Esprit lui-même, tous les lieux où ils passent. C'est au Saint-Esprit surtout qu'il faudrait appliquer ce que Dante dit des anges : « Plus s'approchait de nous l'oiseau divin, plus brillant il apparaissait, de sorte que de près les yeux ne pouvaient soutenir sa splendeur ^ »
Le Saint-Esprit prend souvent une forme moins commune , mais plus curieuse que celle de l'oiseau , c'est la forme humaine. La colombe, depuis les vi^ et vii^ siècles jusqu'à nos jours, a constamment représenté le Saint-Esprit; mais vers le x^ siècle, à ce qu'il paraît, on lui donne un symbole rival. Ce nouveau type n'a jamais joui d'une grande faveur; la durée en a été plus courte que celle de la colombe et l'usage beaucoup plus restreint. C'est au x"^ siècle seulement qu'on commence à figurer le Saint-Esprit en homme, et, vers la fin du xvi% on en revient exclusivement à la colombe que , du reste , on n'avait pas cessé de représenter. «Quand on approche des temps modernes, dit M. Cyprien Robert, le génie de l'invention cherche à représenter l'Esprit saint comme un beau jeune homme, comme l'éternel adolescent dont est éprise la nature^. Mais le pape, dans un bref qu'on verra cité ailleurs, prohiba cette icône comme contraire aux traditions. A la rigueur, il n'y a que le Verbe qui devrait revêtir la forme humaine; car toute révéla.tion extérieure de la divinité se fait par lui : le créateur dans
' Divine comédie j Purgatoire, chant. II.
* « Chronique de Strasbourg, année i4oA. » C'est M, Robert qui fait la citation.
le Paradis terrestre, et le Jéhovah du Sinaï ne sont que luimême. Pourtant, on comprend qu'alors il apparaisse sous la figure d'un vieillard et soit ainsi confondu avec le Père éternel. Mais, pour le Saint-Esprit, il n'est aucun moyen de lui donner la forme humaine sans tomber à l'instant dans les méprises les plus graves. Ainsi la papauté eut raison de tenir ferme et de maintenir l'antique colombe ^ »
L'un des premiers et des plus célèbres exemples du Saint- Esprit fait homme par la puissance de l'art est déposé dans le manuscrit anglais attribué à saint Dunstan, mort en 988, et qui fut archevêque de Cantorbéry. Les trois personnes sont représentées sous forme humaine dans ce curieux volume. Le Père est en empereur et vieux ; le Fils , en Christ et tenant sa croix, est plus jeune et peut n'avoir que trente ans ; le Saint- Esprit, sans attribut, est jeune et presque imberbe^. Au xii^
^ Cours d'hiéroglyphique chrétienne, dans l'Université catholique, t. VI, p. 352. La représentation du Saint-Esprit en homme est plus ancienne que ne le croit M. Robert; on en connaît un exemple qui date du x° siècle, et il y en a peut-être d'autres antérieurs. Le bref dont parle M. Robert est sans doute celui d'Urbain VIII; mais la défense s'applique à la représentation de la Trinité sous forme d'une tête unique à trois visages , ou de trois têtes sur un seul corps, et non pas à la représentation du Saint-Esprit sous forme humaine. Au reste, du moment où il est permis de figurer en homme le Père, qu'on n'a pas vu, on ne peut défendre de représenter sous cette forme le Saint-Espril lui-même. En iconographie comme en théologie, les trois personnes divines sont nonseulement semblables , mais encore égales entre elles ; ce qui est attribué à l'une convient également à l'autre. On fait fort bien de représenter le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe, mais on ferait encore mieux de lui donner la forme humaine. Le concile in Trullo s'éleva contre l'usage de figurer Jésus en agneau et prescrivit de le représenter en homme ; il serait à désirer également que le symbole de la colombe cédât , relativement au Saint-Esprit, devant la forme humaine. Je fais des vœux sincères pour que les artistes chrétiens revêtent le plus souvent possible de la figure humaine la troisième personne de la Trinité; on peut trouver dans ce type, disgracié jusqu'alors, mille motifs nouveaux et pleins de charme.
' M. le comte Auguste de Bastard {Peintures et ornements des manuscrits) a reproduit cette Trinité de S. Dunstan.
siècle, en 1 180, le manuscrit d'Herrade donne les trois personnes parfaitement égales d'âge, d'attitude, de costume et de physionomie; le Saint-Esprit, comme les deux autres personnes, est là un homme de trente à trente-cinq ans. Un peu avant cette époque , mais au commencement du même siècle, Abailard , à ce qu'il paraît, aurait fait sculpter sur pierre la Trinité comme Herrade la figura. C'est pour l'abbaye du Paraclet, à Nogent-sur-Seine, qu'il fit exécuter cette représentation. Ce curieux monument n'existe plus; il a été détruit à la révolution. Mais le P. Mabillon, qui l'avait vu probablement, dit que le Saint-Esprit, ayant la forme humaine, croisait ses mains sur sa poitrine et disait : « Je suis le souffle de l'un et de l'autre (du Père et du Fils). » L'Esprit portait une couronne d'olivier, se drapait dans une longue robe et partageait avec le Fils le manteau du Père^
Une trop grande propension à confondre l'Esprit avec les deux autres personnes, et la discussion que les doctrines d' Abailard avaient soulevée à ce sujet, semblent interrompre pendant cent ou cent cinquante ans les représentations du Saint- Esprit sous forme humaine. Mais on y revient au xiv® siècle; on les multiplie aux xv^ et xvi% pour les abandonner totalement vers i56o, sous François I". Du xiv^ au xvi^ siècle, ces représentations abondent et, en ne considérant le Saint-Esprit que sous le rapport de l'âge, nous le trouvons ayant la forme humaine, depuis l'enfance la plus tendre, et âgé de quelques mois, de quelques années seulement, jusqu'à la vieillesse assez avancée. Un manuscrit^ nous le montre porté sur les eaux au
' Annales benedict. VP vol. p. 85, n" i4. Le monument dont Mabillon donne la description n'était certainement pas du temps d' Abailard, mais de la fin du xv' siècle. Il est fâcheux que le savant bénédictin n'ait pas discuté l'âge de cette sculpture, qui n'existe plus.
^ Manuscrit contenant divers offices, Bibl. roy. Suppl. 1. 638. Le Créateur porte un
moment où Dieu crée le ciel et la terre. Ce Saint-Esprit est étendu sur les vagues, légèrement agitées; c'est un enfant nu, tout jeune, et qui vient de naître.