SATNT-ESPRIT EN ENFANT DE HDIT OU DIX ANS DANS LES BBAS DU PERE
Miniature française, xvi' siècle'.
C'est âgé de quinze ans que nous le voyons dans une Trinité dessinée pour illustrer un paradis de Dante^. Il^n'en a que dix ou douze dans une planche que nous avons donnée plus haut^. Dans un manuscrit de la Bibliothèque royale **, le Saint- Esprit a déjà de la barbe; il porte de vingt à vingt-cinq ans; il en a trente sur un bas-relief du xvf siècle, qui décore le tympan d'une église de village^. Le Saint-Esprit y est reconnaissabfe par la colombe divine qu'il porte sur la main gauche, contre sa poitrine. Jusqu'alors ce beau jeune homme se montre comme le frère de Jésus, dont il a la figure, la physionomie,
' A la bibliothèque Sainte-Geneviève, Heures latines j n° 46A-
* xvi' siècle. L'ouvrage où se trouve ce dessin appartient à M. Longueville Jones, correspondant anglais du comité historique des arts et monuments.
^ Page 199, planche 61.
* L'Aiguillon de l'amour divin, in-A°, n° 509/i ou 7275, xv' siècle. ' Voir plus bas, p. A84, pi- 126. 3
la taille et l'attitude. La couleur et la longueur des cheveux sont les mêmes aux deux personnes divines; mais le Saint- Esprit est plus jeune que Jésus, plus jeune surtout que le Père éternel. Jésus est le frère aîné de cette divine famille. Le dogme déclare que le Verbe est le fils de Dieu le père, et que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils. Ces trois personnes sont coéternelles et aussi âgées l'une que l'autre. Mais l'art a voulu figurer à sa façon , matériellement et pour les yeux , la filiation du Verbe et la procession de l'Esprit; il a donc représenté le Fils plus jeune que le Père et l'Esprit plus jeune que le Père et le Fils. De là ces trois âges différents, qui seraient une hérésie en théologie, s'ils étaient destinés à figurer une différence réelle dans l'âge; mais ils sont orthodoxes, d'une façon grossière il est vrai, parce qu'ils caractérisent seulement la différence de relation des personnes divines entre elles.
Sur les stalles de la cathédrale d'Amiens \ le Saint-Esprit a gagné trois ou quatre ans; il porte absolument le même âge que Jésus-Christ, qui est assis près de lui et qui, comme lui, assiste au couronnement de la vierge Marie par le Père éternel. Le Saint-Esprit et Jésus sont devenus deux frères jumeaux, et, le Père étant aussi jeune qu'eux, il n'y a plus dans ce tableau l'idée de famille ni de génération, mais celle de la coélernité et de fégalité des trois personnes.
Dans le manuscrit d'Herrade, on dirait que le Saint-Esprit a quarante ans, comme les deux autres personnes divines. La figure est plus sérieuse, plus sévère et même plus triste que dans tous les exemples précédents, où la physionomie est bien accentuée, suivant la différence de l'âge, et où, de bruyante pour l'enfant, de gaie pour le jeune homme, elle est grave pour l'homme mûr, qui vient d'atteindre trente ans.
Rangée de gauche en regardant le maître-autel , à l'extrémité opposée à la nef.
Enfin différents monuments^ donnent le Saint-Esprit âgé, à barbe longue, à cheveux gris ou blancs, à front ridé; il a cinquante, soixante, soixante et dix ans, comme le Père éternel lui-même. Le Père éternel alors , et c'est au xv^ siècle , reconquiert la puissance qu'il avait perdue pendant tout le moyen âge : il impose sa figure et ses traits au Saint-Esprit et même à Jésus-Christ; il fait tout le monde à son image et à sa ressemblance. Alors la paternité, la filiation et la procession disparaissent, chassées par la coéternité et l'égalité des trois personnes.
Ces portraits du Saint-Esprit en homme, quoique peu rares, surtout au xv^ siècle, sont cependant beaucoup moins nombreux que les représentations de la colombe; la différence de proportion est peut-être de un sur mille. D'ailleurs ces hommes divins se montrent tard et disparaissent avec la renaissance. Or le symbole de la colombe, quelque pur et élevé qu'il soit, est inférieur à celui de l'homme, comme un oiseau est inférieur à un être humain. On aime donc, après l'avoir vu si longtemps et si souvent abaissé à la condition d'un oiseau , on aime à voir le Saint-Esprit se transformer, comme on regarde avec plaisir un insecte grossier se changer en un papillon brillant, élégant et alerte. De l'oiseau à l'homme il y a progrès. Quand on passe sa vie dans l'archéologie et qu'on rencontre à chaque pas, à chaque siècle, dans chaque monument, le Saint-Esprit sous la forme d'un oiseau, on applaudirait volontiers avec joie lorsque par hasard se montre à vous un beau jeune homme imberbe ou à la barbe blonde et fine, aux joues fraîches et roses, aux cheveux onduleux et dorés, au sourire doux et bienveillant. Ce divin adolescent, on l'em-
' Notamment les manuscrits qui sont à la Bibliothèque royale, et connus sous le nom de Bréviaire de SaUshury et ô' Heures du duc d'Anjou, Lavall. 82 et 127.
brasserait volontiers comme ferait une mère qui aurait laissé partir un fils tout jeune, encore enfant, et qui, après une longue absence, le reverrait beau garçon, très - grandi , trèsdistingué, très-intelligent, ayant fait fortune, étant devenu un homme.
Quoique ce portrait du Saint-Esprit en homme ait été abandonné à la renaissance , c est à nous de le reprendre et de le perfectionner encore ; les artistes chrétiens ne doivent pas laisser périr un si beau sujet, soit dans les représentations de la Trinité entière, soit dans celles du Saint-Esprit tout seul. L'Esprit en homme n'a pas fini sa carrière; c'est à l'avenir surtout qu'il appartient d'honorer l'intelligence, de cultiver la raison dans le Saint-Esprit, comme le passé a vénéré la puissance dans Dieu le père et l'amour dans Dieu le fils.