JÉSUS ENVIHONNÉ DES SEPT DONS DU SAINT-ESPRIT
Miniature française, xiv' siècle '.
11 est important de constater la place occupée par ces colombes relativement à Jésus , qu'elles environnent comme
' Voyez page 99 , pi. l^o.
^ Manuscrit de ]a Biblioth. roy. Biblia sacra, 6829. Rien n'est plus fréquent que de
d'un cercle. Au chapitre de Dieu le père, on a dit quel était l'esprit de l'esthétique chrétienne dans la hiérarchie des objets entre eux; on se contentera donc de rappeler que le haut l'emporte en distinction sur le bas, que la gauche est inférieure à la droite et la circonférence au centre. Le sommet est préféré à la base et la droite à la gauche, de même que le foyer l'emporte sur le rayonnement. Or, dans Isaïe, l'ordre donné aux dons du Saint-Esprit est celui-ci ; sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété, crainte de Dieu. Si l'on s'élève en commençant par la crainte de Dieu , on aura la sagesse au sommet; si au contraire on place la sagesse au bas de la série, c'est la crainte de Dieu qui dominera sur l'échelon supérieur. Mais , dans les deux cas, la force et la science occuperont le milieu. Isaïe, en commençant parla sagesse et en finissant par la crainte, n'a pas dit malheureusement s'il montait ou s'il descendait d'une propriété à une autre; on ne sait donc pas où est la racine, où est la base, où est le sommet, où est la suprême vertu, où est au contraire la plus humble. Les symbolistes et les artistes du moyen âge ont eu le champ libre aux conjectures, et la place qu'ils ont donnée à telle propriété doit avoir probablement un sens et être l'expression de telle préférence ou de telle antipathie. Dans un ordre d'idées analogues, on voit que parmi les trois vertus théologales , la foi , l'espérance et la charité , tel artiste ou tel moraliste de cœur, a mis la charité en tête; tel autre qui souffrait, l'espérance; un troisième, qui sentait le prix extrême de la croyance, et que les douleurs du scepticisme ont broyé, place la foi par-dessus
voir les colombes environnant ainsi Jésus homme ou enfant. On les remarque deux fois sur les vitraux de l'église de Saint-Denis , trois fois sur ceux de la cathédrale de Chartres , une fois sur les vitraux de la collégiale de Saint-Quentin , des cathédrales d'Amiens et de Beauvais, et sur ceux de l'église de Breuil, village de l'arrondissement de Reims.
tout. Fénélon et saint Vincent de Paule auraient pu préférer la charité aux deux autres vertus ; mais saint Jérôme, Tertullien et Bossuet auraient certainement préféré à la charité la foi. Ainsi, dans la place que l'on fait occuper à une vertu, se révèle une sympathie individuelle et quelquefois une sympathie sociale. Ce qu'on vient de dire en effet de Fénélon, de saint Vincent de Paule , de Bossuet, de saint Jérôme et de TertuUien, on peut le dire de la société entière. Quand, à telle époque, à tel siècle, c'est la foi qui l'emporte, on met cette vertu au pinacle; on la fait reine, on la couronne, on l'assied sur un trône. La foi domine alors ses deux compagnes. Au contraire, lorsque la société est croyante, mais écrasée par des soufPrances de toute espèce; lorsque les guerres, les famines, les maladies désolent un pays, ce pays se réfugie dans l'espérance; on fait descendre la foi de son trône pour y placer l'espérance. Mais lorsque le sentiment moral est oblitéré , lorsque le cœur malsain ou aveuglé est stérile ou ne sait plus se diriger, alors c'est la charité qu'on fait luire comme un phare et qu'on propose en remède à l'espérance.
11 en est arrivé ainsi effectivement. Aux premiers jours du christianisme, il fallait croire avant tout et croire à l'incarnation du Verbe , à l'immortalité de l'âme , à la résurrection des corps; tous les monuments figurés se sont imposé la tâche de provoquer la foi. Les anciens sarcophages, les fresques des catacombes, les mosaïques des basiliques romaines offrent constamment aux regards Jésus qui naît, agit et ressuscite. Sans cesse la vie est extraite de la mort, pour montrer qu'au jugement dernier le corps ressuscité sortira du tombeau : Jonas est vomi par la baleine , les trois enfants de Babylone sont respectés par le feu de la fournaise , Jésus ressuscite Lazare. Alors il faut croire, puisqu'il s'agit de substituer une religion
à une autre : c'est le règne de la foi. Mais dans les mauvais jours, à l'époque des invasions des barbares d'abord, des Normands ensuite, surtout après la mort de Charlemagne, quand l'empire se disjoint de tous côtés, et que la guerre court d'une province dans une autre et se promène de ville en ville; quand la féodalité s'enfante et quand les appréhensions de l'an 1 ooo viennent effrayer toutes les âmes, alors c'est à l'espérance qu'on s'adresse; c'est l'espérance qu'on place à la tête des trois grandes vertus. On croit, et la foi n'est plus mise en doute; mais il faut espérer au milieu de ces terribles événements qui semblent ôter toute espérance. Au xn*" siècle, tout se raffermit : on a passé l'an looo et l'on s'étonne de vivre encore. La royauté, bienfaisante et forte, écrase ou domine les petits tyrans féodaux; prévoyante, elle établit l'ordre, elle réforme ou plutôt elle invente l'administration. On est heureux; mais, comme dans tout bonheur, on se laisse aller à la nonchalance, au luxe, à la bonne chère, au plaisir. 11 faut donc relever ces âmes amollies et égoïstes par l'ardeur et le dévouement de la charité.
En cherchant bien , on retrouve dans les sculptures des cathédrales, dans les peintures des vitraux, dans les miniatures des manuscrits, ces différences de sympathies qui témoignent d'une difFérence d'époque; on va même jusqu'à surprendre dans des édifices de même âge , mais de pays différent, une différence individuelle. Ainsi, à la cathédrale de Paris, comme on l'a déjà remarqué, on préfère les confesseurs aux martyrs, c'est-à-dire l'intelligence à la foi; à Chartres^ au contraire, la foi a le dessus sur l'intelligence, les martyrs sur les confesseurs. A Notre-Dame de Brou, dans une église bâtie par une femme, la charité prime toutes les autres vertus. Pendant la renaissance, on est plutôt païen que chrétien;
on néglige, non-seulement l'une des vertus théologales, mais toutes les trois à la fois, pour leur substituer les quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la tempérance et la force, vertus morales et que le paganisme exaltait avant tout. En résumé , les vertus personnifiées et représentées dans les monuments chrétiens témoignent, par leur nature, leur nombre et la place qu'elles occupent, de l'état social de l'époque et du pays où on les représente. Par conséquent la place respective donnée aux sept dons ou propriétés du Saint-Esprit ne saurait être indifférente. Il suffirait d'avoir appelé l'attention sur ce sujet pour en démontrer l'importance, mais il ne sera pas inutile de produire quelques exemples à l'appui de notre observation. Isaïe, avons-nous dit, laisse de l'incertitude sur la place qu'il assigne à la sagesse et à la crainte. En étageant les sept vertus, faut-il mettre la crainte en bas et la sagesse en haut.^ Il est probable qu'il en est ainsi, car Isaïe, en nommant la sagesse avant toutes les autres et en terminant par la crainte, établit une série dont les analogues sont toujours descendants. La sagesse marche en tête comme un chef suivi de ses subordonnés. De plus, la crainte est un sentiment assez simple, tandis que la sagesse est une vertu complexe; la sagesse est donc, ri ce titre, une plus grande vertu que la crainte. C'est ainsi que toutes les civilisations et toutes les religions l'ont entendu. L'homme qui se règle sur la peur est inférieur à celui que la sagesse dirige. Enfin un texte sacré, corrélatif à celui d'Isaïe, semble donner une solution complète. 11 est dit, dans les Psaumes, que la crainte est le commencement de la sagesse *; la crainte entière n'est donc qu'une partie de la sagesse , qui est un grand tout. De la crainte naît la sagesse , comme de la racine l'arbre entier et son sommet. Ainsi donc le dernier des
^ «Initium sapientiae timor Domini. » Psal. ex, Y. lo.
dons nommés par Isaïe est le plus faible , tandis que le premier est le plus puissant ; la crainte doit être placée au bas. De la piété à la science, à la force, au conseil , à l'intelligence on arrive à la sagesse, comme du bas d'une écbelle on parvient jusqu'au sommet. Telle doit être la disposition en ligne verticale ; en ligne horizontale , la sagesse doit être à la tête et la crainte à l'extrémité opposée. Rhaban Maur, dans le poëme déjà cité, a disposé en croix les sept dons du Saint-Esprit; il les échelonne verticalement , puis il les distribue horizontalement, comme nous venons de l'indiquera
Voici à peu près la figure que dessine cette disposition :
spiritus sapientiœ , spiritus intellectus, spiritus spiritus spiritus spiritus consilii, spiritus spiritus spiritus sapientiœ , intellectus , consilii , fortitudinis , scientiae , pietatis , timoris.
spiritus scientias , spiritus pietatis , spiritus timoris.
En ligne circulaire et continue, les vertus doivent être placées à peu près comme les heures dans le cadran. La première et la plus importante , la sagesse , doit être en haut où l'on place une heure; la crainte, où on lit douze heures. En arcade cintrée ou ogivale, la crainte doit être à la naissance du cintre, à gauche; la piété à la naissance du cintre, à droite, et la sagesse à la clef de l'archivolte. Telle devrait être la disposition
' Rhaban Maur, De laudibus sanctœ Crucis, \" volume des Œuvres complètes , p. 3 1 2 ,
fig. XVI.
normale et conforme au texte d'Isaïe; mais, par les raisons données plus haut, par les préférences des époques et des pays, par les sympathies ou l'humeur des individus, il a dû y avoir et il y a eu en effet des inversions. Toutes ces variétés doivent être signalées avec soin, parce qu'il peut y avoir un enseignement et des déductions historiques à en tirer.
Dans l'Apocalypse \ l'agneau est doué de sept yeux et de sept cornes, qui sont les sept esprits de Dieu; le lion de Juda, le Christ, reçoit les sept dons de l'esprit divin; or ces sept dons diffèrent, à quelques égards, de ceux d'Isaïe, quant au nom et quant à la hiérarchie; les voici en regard tels qu'on les trouve dans Isaïe et dans l'Apocalypse :
haïe. Apocalypse.