SIX COLOMBES DIVINES AU LIEU DE SEPT
Vitrail du xnf siècle , cathédrale de Chartres.
Dans la même cathédrale, à la rose du croisillon septentrional , il n'y en a que quatre seulement qui viennent inspirer à Jésus leur don spécial ; mais , à la fenêtre droite du portail occidental , toutes les sept colombes ont été figurées sans exception. On pourrait facilement trouver et multiplier des exemples analogues.
A Chartres, où la place abonde, surtout aux porches latéraux, la cathédrale offre de ces répétitions: les vierges sages et folles y sont représentées deux fois; les vertus et les vices y sont répétés trois fois ; les rois ancêtres de la Vierge y sont quatre fois reproduits. Au portail occidental, où la place manquait, on a supprirné deux mois du zodiaque sculpté à la porte gauche, pour les reporter à la porte droite, où ils n'ont aucune signification, mais où ils comblent un vide.
Il serait intéressant de constater quels sont les esprits qu'on a sacrifiés, et ceux, au contraire, qu'on a préférés et représentés. On trouverait certainement dans ce fait des renseignements curieux. Par exemple, si le peintre de Chartres, supprimant les colombes de la crainte, de la force et de la piété, avait représenté seulement celles de la sagesse, de la science, du conseil et de l'intelligence, ne faudrait-il pas en conclure que cet homme, en esprit indépendant, avait fait un choix dans les dons mentionnés par Isaïe, et avait préféré , homme de raison, la raison à tout le reste, à l'amour et à la force?
Il y a plus, Abailard, qui a beaucoup parlé des personnes divines et qui a disserté sur leur nature, Abailard dit que dans le Christ n'était pas l'esprit de la crainte de Dieu; c'est du moins un grave reproche que saint Bernard, son antagoniste, lui a fait. Un manuscrit de l'abbé de Clairvaux, trouvé par les PP. Martenne et Durand dans l'abbaye de Vigogne, contient, parmi les autres propositions hérétiques extraites des œuvres d' Abailard et envoyées par saint Bernard au pape Innocent II , celle-ci : « Quod in Christo non fuerit spiritus timoris Domini^ » Abailard, prenant le sens grossier des expressions, ne concevait pas que Jésus pût craindre son père; du reste, il ne refuse pas au Christ les six autres esprits. A Chartres aussi, nous trouvons que sur le vitrail de la nef, qui est postérieur de soixante et dix années environ à Abailard, il n'y a que six esprits sur sept. Le septième, qui est supprimé, est précisément celui du sommet, celui qu'on appelle, dans la miniature d'un manuscrit de la Bibliothèque royale^, l'esprit de la crainte de Dieu. La doctrine écrite et prêchée par Abailard aurait-elle donc été peinte par le verrier de Chartres? Ce fait n'est pas impossible, quand
Voyage littéraire de deux religieux bénédictins^, II* partie, p. 21 3. Le Vergier de Solas, déjà cité.
nous voyons dans la même église la liberté personnifiée et mise au milieu des vertus et à la plus belle place; quand le magicien , être dégradé ailleurs, est introduit là parmi les saints et dans un lieu très-honorable; quand nous y voyons peintes et placées à l'abside les légendes apocryphes les plus anathématisées. Quoi qu'il en soit, ce fait devait être constaté; il fallait appeler l'attention des antiquaires sur la corrélation certaine, ou tout au moins fort probable, qui existe pendant tout le moyen âge entre les doctrines même suspectes, même hérétiques et les monuments figurés; entre les théologiens, les philosophes et les artistes. Malheureusement nous ne pouvons, quant à présent et pour ce point spécial, résoudre la question posée ; car deux de ces vitraux de Chartres ne portent point d'inscription, et sur le troisième, vu la hauteur, elles sont illisibles. Le sixième esprit, qui manque, pourrait être tout autre que celui delà crainte; mais, encore une fois, quel que soit fesprit oublié ou sacrifié, il faut regretter, pour les inductions qu'on aurait pu en extraire, de ne pas savoir son nom.
Les sept colombes, comme le Saint-Esprit lui-même, portent un nimbe et un nimbe crucifère; car, propriétés d'un dieu, elles sont divines et devaient, à ce titre, se revêtir de la marque distinctive des personnes de la Trinité. Dans un manuscrit de la Bibliothèque royale \ on voit chacune des sept colombes ornée du nimbe crucifère. A Chartres, les quatre colombes de la rose qui éclaire le croisillon septentrional portent toutes les quatre un nimbe rouge croisé de blanc.
Mais, nous favons vu, les sept colombes n'ont pas toutes la même importance : l'une d'elles représente une propriété inférieure , la crainte ; fautre une propriété suprême , la sagesse. L'art a voulu quelquefois constater à sa manière ces
' Miroir de l'humaine salvacioiij déjà cité.
divers degrés. Des six colombes qui symbolisent la crainte, la piété, la science, la force, le conseil et l'intelligence, l'art a fait des colombes saintes, il est vrai, mais célestes simplement et non divines; il leur a donné le nimbe des anges et des saints, mais le nimbe uni. Quant à la sagesse , l'art l'a divinisée ; la colombe qui la représente a été douée , seule entre toutes, du nimbe crucifère, du nimbe qu'on donne seulement aux personnes divines. Le dessin tiré du psautier de saint Louis, que nous avons donné à l'histoire de l'auréole \ attribue également à l'esprit de sagesse une plus grande importance qu'aux 'six autres; la colombe qui le représente est non-seulement placée tout au sommet de l'arbre de Jessé , ce qui est un honneur spécial , mais la colombe qui le figure est la seule qui porte un nimbe à la tête. Ce nimbe est uni, c'est vrai, mais il indique une distinction particulière dont ne jouissent pas les six autres. Du reste, toutes les sept colombes sont enfermées dans une auréole entièrement circulaire. La gloire, selon le sens que nous lui avons donné (réunion du nimbe et de fauréole), est donc réservée à la colombe de la sagesse , puisque seule elle baigne son corps dans une auréole et sa tête dans un nimbe. D'autres fois on revient à l'égalité des sept dons , des sept colombes, et on leur ôte à toutes et la croix du nimbe et le nimbe entier, en sorte que la nature divine ou céleste leur est enlevée. Quand ce fait se produit au xvf siècle, il n'est pas spécial aux esprits de Dieu; car à cette époque tous les saints, les anges, la Vierge, les personnes divines elles-mêmes perdent leur nimbe. Mais, si l'absence du nimbe se remarque dans le xiv^ siècle, ce pourrait être le résultat d'un oubli. Nous l'avons répété plusieurs fois , les artistes ont souvent commis des erreurs dans leurs dessins, comme les copistes dans leurs
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transcriptions. Ainsi, dans un exemple précédent, qui est tiré d un manuscrit du xiv^ siècle \ il pourrait y avoir erreur de l'artiste, oubli et non pas intention ; l'absence de nimbe et de nimbe crucifère pourrait bien n'être pas significative. Du reste , on voit déjà que le nimbe perd un peu de sa valeur, puisque celui de Jésus rayonne de tous côtés et non pas, ainsi qu'il devrait le faire, de trois côtés seulement, du front et des tempes, pour former les trois aigrettes dont il a été question dans f histoire du nimbe^. Sur plusieurs monuments figurés, surtout dans les miniatures des manuscrits, les colombes étant forcément d'une dimension assez petite, il n'est pas facile de constater si leur nimbe est ou n'est pas crucifère. Les images du Vergier de Solas sont dans ce cas particulièrement.
Gomme le Saint-Esprit, les sept colombes sont blanches, ont le bec et les pieds rouges; comme 1& Saint-Esprit, elles ont la proportion des colombes naturelles. Pourtant, de même que lEsprit se montra grand comme un aigle à Theutram ,! gardien de la cathédrale de Strasbourg, de même aussi ses propriétés grandissent quelquefois jusqu'à prendre la taille du plus grand aigle. Mais, en général, les colombes du Saint- Esprit sont plus petites que le Saint-Esprit lui-même; car la fraction doit être moindre que le tout. Dans ce cas, on les voit aussi petites que les colombes de Virginie, qui n'atteignent que la grosseur d'un passereau. Parfois le Saint-Esprit lui-*
Biblia sacra, 6829, Bibl. royale-, le dessin est plus haut, page 464, pi- i24- Cette Vierge, qui tient Jésus illuminé des sept esprits, est posée sous le chandelier à sept branches; c'est ainsi qu'on place Jésus ressuscitant sous Jonas vomi vivant par la ba-leine, ou le Christ versant le sang et l'eau de ses plaies sous le rocher que frappe Moïse et qui donne une source d'eau vive. Le chandelier allumé de sept feux, c'est la figure de Jésus animé des sept esprits. Nouvelle preuve encore que le Saint-Esprit est le dieu de l'intelligence, puisque ses propriétés elles-mêmes sont figurées par des flambeaux: or, les flambeaux éclairent mais ils n'échauffent pas. * Plus haut, p. 82, pi. .34.
même se réduit à ces faibles dimensions ; à plus forte raison les propriétés, qui ne sont que des attributs de lui-même, doivent-elles se contracter dans cette petite taille. Il faut avoir grand soin de ne pas prendre un simple oiseau , un bumble passereau, pour le Saint-Esprit.
Le Saint-Esprit, disons-nous, se rapetisse quelquefois à la taille d'un passereau ; mais le nimbe croisé qu'il porte à la tête en fait immédiatement le symbole de la troisième personne divine. Quand le nimbe est absent , ce qui arrive assez souvent, c'est le sujet où la petite colombe est figurée, c'est encore le lieu occupé par elle qui empêchent de la confondre avec un oiseau ordinaire. Dans tous les sujets où se voient les deux autres personnes , la colombe , même petite et sans nimbe, forme la troisième. Tout oiseau descendant du ciel et planant sur la tête de Marie, au moment où l'ange lui annonce qu'elle sera la mère d'un Dieu , ne peut être autre chose que le Saint-Esprit. Tout oiseau étendant les ailes dans le cénacle ou au-dessus du Jourdain , sur la tête des apôtres ou sur celle de Jésus-Christ , ne peut être que le symbole divin. On voit dans nos églises un groupe fréquemment sculpté aux xiv^ et xv^ siècles, et même à la fin du xiif; c'est la Vierge, assise ou debout, tenant l'enfant Jésus dans ses bras. D'une main Jésus folâtre avec sa mère ; de l'autre il joue avec un petit oiseau qu'il tient par les ailes, par le cou, par la queue, et auquel il tire les plumes ou qu'il caresse avec douceur. Cet oiseau n'est pas la colombe divine, n'est pas le Saint-Esprit , mais un passereau , un pinson , un rossignol , un rouge-gorge qui sertde jouet à Jésus, comme tout autre animal ou objet pourrait le faire. Il ne faut pas s'y tromper, ni voir dans cet oiseau le symbole divin. Dans l'église de Vertus (Marne), un groupe en pierre, de la fin du xiii^ siècle, offre ainsi un enfant Jésus
folâtrant avec un petit oiseau; le passereau s'impatiente, s'irrite et pince fortement dans son bec un des doigts de l'enfant divin , qui le tourmente ^
Les sept dons du Saint-Esprit, les sept colombes n'appartiennent qu'à Jésus; cependant l'Allemagne, qui chérit la femme plus qu'on ne le fait dans toutes les autres contrées^, a presque gratifié la vierge Marie de ces qualités divines. Dans la cathédrale de Freybourg en Brisgau, sur un vitrail de la nef latérale du nord, on voit la Vierge assise et tenant l'enfant Jésus qui est habillé de jaune et debout sur sa cuisse gauche. Jésus porte le nimbe crucifère; de la main gauche, il tient une belle fleur rouge qui est peut-être une rose,- mais une églantine, une rose simple à nombreuses étamines jaunes. De la main droite Jésus cherche à prendre une grosse prune rouge que lui présente sa mère. Marie porte une robe verte et un manteau violet doublé de rouge, sur la têteun voile blanc assujetti par une couronne d'or. Un nimbe rouge, ourlé de perles ou de diamants en or, lui éclaire la figure. Marie est dans le plus splendide costume. Autour de son nimbe , et non pas autour de celui de Jésus, s'abat une volée de sept petites colombes blanches; elles
' Une Vierge en marbre blanc, donnée à l'église abbatiale de Saint-Denis par la reine Jeanne d'Evreux , femme de Charles le Bel , et appartenant aujourd'hui à l'église Saint- Germain-des-Prés , tient im enfant Jésus qui joue avec un petit oiseau , comme fait le petit Jésus de Vertas, mais un peu plus pacifiquement. Dans l'hospice de Rue (Somme) un oiseau , pris à tort pour le Saint-Esprit , égayé également Jésus tenu par sa mère. {Voyage pittoresque dans l'ancienne France, province de Picardie, par M. le baron Taylor.) On voit le même motif, plus ou moins varié , dans diverses églises de l'arrondissement de Reims, notamment dans celle de Courcy.
' Avant le christianisme et depuis, les Germaines et les Allemandes ont joué un grand rôle dans l'histoire religieuse, politique et civile; les textes et les monuments sont là pour l'attester. A Cologne, sans compter sainte Ursule et ses onze mille compagnes, qui protègent la ville et l'Allemagne entière, une foule d'églises, plus de la moitié, étaient dédiées à des saintes; dans la cathédrale de Freybourg en Brisgau, tous les vitraux sont remplis de l'histoire de la Vierge et de la vie de saintes.
convergent au centre du nimbe de la Vierge et ne se tournent en aucune façon vers Jésus. C'est donc un être divin que Marie ; elle est donc douée , comme son fils , des sept dons du Saint-Es2>rit. On peut bien dire que les colombes sont là parce que Jésus s'y trouve; mais toujours est-il que c'est à Marie et non au fils de Dieu que les colombes font fête et battent des ailes. Du reste, le Saint-Esprit lui-même, et non plus ses propriétés seulement, joue familièrement avec la jeune Vierge. Dans la même cathédrale de Freybourg , nef latérale du sud, un vitrail du xiv^ siècle représente sainte Anne apprenant à lire à Marie. Anne, comme une i^eine, reine par sa fille, porte une couronne d'or^ur un voile blanc; comme sainte elle est ornée d'un nimbe rouge. Une robe violette et un manteau jaune doublé de rouge complètent son riche vêtement. Anne tient à la main gauche un livre richement relié d'une couverture bleue; de la main droite elle prend la petite vierge Marie. La céleste petite fille porte une couronne d'or sur sa tête nue et un nimbe violet; ses cheveux, d'un beau jaune d'or, tombent sur ses épaules en deux longues tresses allemandes. La Vierge, qui a de huit à dix ans, est habillée d'une petite robe verte qui lui prend étroitement la taille. De la main droite elle cherche à ouvrir le beau livre bleu de s£^ mère pour y apprendre à lire; mais de la gauche elle serre contre sa poitrine un meilleur maître que le livre et la vieille Anne réunis, elle presse le Saint- Esprit, qui l'inspire déjà. Le Saint-Esprit est une petite colombe blanche, à nimbe d'or croisé de noir. L'oiseau symbolique vient de se poser sur la main de cette petite fille, et ses ailes sont frémissantes encore; il est descendu du ciel pour jouer avec la divine enfant. C'est un ravissant tableau; la tendre et gracieuse Allemagne pouvait seule en offrir un semblable.
A part ces exceptions, lesquelles tiennent sans doute au
caractère de la nation allemande, les sept colombes sont réservées uniquement au fils de Dieu, à l'Emmanuel d'Isaïe.