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HISTOIRE DU DOGME DE LA TRINITE

A peu près inconnu des païens et confus pour le peuple juif, le dogme de la Trinité s'est manifesté complètement et sans nuages dès l'origine du christianisme. Parallèlement aux siècles successifs de notre ère, il s'est déroulé dans toute sou étendue et dans toutes ses conséquences.

On a recherché quelles notions les païens avaient de la Trinité; on s'est enquis des connaissances qu'ils possédaient sur l'unité de l'essence divine et la triplicité des personnes ou des hypostases. Platon semble avoir entrevu le dogme chrétien, mais comme on voit les objets à une distance que le regard n'atteint pas nettement ou saisit mal. La doctrine attribuée au philosophe grec et qui paraît ressortir de sa méthode , sans que toutefois il ait consenti à la reconnaître lui-même, c'est que la triplicité divine doit s'appeler le bien, l'intelligence, l'âme ou la cause ^

' Tè SI), à vois ou à "kàyos , ); ^vp^v. (Voyez les Etudes sur la Théodicée de Platon el d'Arislote par M. Jules Simon, pages i48, i5i, 175) — Dans les peintures grecques

Les platoniciens et surtout les philosophes de l'école d'Alexandrie se sont plu à scruter, éclaircir, compléter, étendre outre mesure la pensée du maître. Plotin et Longin, que suivent Jamblique et Porphyre, admettent un seul Dieu en trois personnes ; mais Numérius veut trois dieux. Numérius reconnaît le Père, le Créateur et le Monde ^; il semble faire, de chacun de ces trois dieux, une trinité composée de l'idée, de l'intelligence et de la puissance. Amélius et Théodore découpent également trois trinités dans celle de Platon, et veulent qu'il y ait trois biens, trois intelligences, trois âmes ^. Sénèque paraît se rapprocher du dogme chrétien dans un passage curieux où il nomme, comme cause de ce qui arrive, d'abord Dieu, qui peut tout; ensuite la Raison incorporelle, qui produit les grandes œuvres; puis l'Esprit divin, qui circule dans tout. A ces trois causes il ajoute la Fatalité, c'est-à-dire la réunion et l'enchaînement des causes entre elles ^.

En comparant ce texte avec ce que la mythologie grecque nous apprend des trois grandes divinités qui, nées d'un père unique, sont à la tête du monde qu'elles se partagent, on doit

du mont Athos, on représente, parmi les païens qui ont entrevu la vérité, le philosophe Platon. C'est un vieillard à la barbe longue et large; il semble prononcer ces paroles peintes sur un rouleau qu'il tient à la main gauche : « L'ancien est nouveau et le nouveau est ancien; le père est dans le fds et le fds est dans le père. L'Unité est divisée en trois, et la Trinité est réunie en un. » Ces expressions ne sont pas textuellement dans les œuvres du philosophe grec ; mais les peintres byzantins les lui ont prélées comme résultant de sa doctrine.

' ïla.TTJp, TTOirjTijS , TT0ir)(X(l.

' Voir, de M. Jules Simon, une thèse intitulée : Commentaire da Timée de Platon, par Proclus, p. io5.

^ i(Id actum est, mihi crede, ab illo , quisquis formator universi fuit, sive ille Deus 11 est, potens omnium; sive incorporalis Ratio, ingentium operum artifex; sive divinus Il SpiRiTns,peromniamaxima,minima etaequali intentionediffusus; sive Fatum et immu- « tabilis causarum inter se cohaerentium séries. » ( Ap. Senecam, De Consolatione ad Helviam, cap. viii.)

convenir que le dogme de la Trinité était au moins flottant chez les païens. En eflet, chez les Indous, une trimourti divine préside à tous les phénomènes de l'Univers ^ Chez les Grecs, Jupiter, Neptune et Pluton régnent sur les trois étages qui composent Tédifice du monde. Au sommet, dans les hautes régions de l'air, plane Jupiter, le roi du ciel; au milieu, Neptune commande à la mer; à la base, Pluton gouverne les enfers et la terre , qui leur sert comme d'enveloppe. Tous trois sont lils d'un père unique, du vieux Saturne, fils lui-même du Ciel et de la Terre. Quand une divinité grecque cumule des fonctions universelles, elle s'appelle ordinairement de trois difîerents noms. Ainsi la puissance femelle , qui correspond aux trois divinités mâles dont nous venons de parler, se nomme Lune dans le ciel, Diane sur la terre, Hécate ou Proserpine aux enfers.

Les anciens, les élèves de Pythagore surtout, scrutateurs de l'arithmétique céleste, se plaisaient à répéter que Dieu chérissait le nombre impair, et surtout le nombre trois. Le nombre trois, qui ne se divise que par lui-même et par l'unité, était l'image de Dieu, qui ne peut se comparer qu'à lui seul ou à l'unité absolue. Il semblait aux païens que rien ne pouvait être complet qu'à la condition de se diviser en trois et de se présenter sous un triple aspect. Ils symbolisèrent la beauté par les trois Grâces, la vie par les trois Parques, la justice par les trois Juges et la vengeance par les trois Euménides. Pour les Grecs, un ensemble quelconque se décompose en trois membres; ainsi toute colonne a un embase-

' La Irimourti hindoue se compose deBrâhma, de Siva et de Vichnou. Brâhma préside à la terre et est le dieu créateur; Siva est destructeur et règne sur le feu ; à Vichnou, qui est le dieu conservateur, appartient l'empire de l'eau, sur laquelle il se meut. M. Guignaut, Religions de l'antiquité, vol. I, ch. ii et m.

ment où s'implante le fût, et le fût se couronne du chapiteau. Ces idées sur les nombres , sur les propriétés mystérieuses du nombre trois, ont régné pendant tout le moyen âge; de nos jours, on s'en préoccupe encore. Des géomètres font remarquer qu'un objet matériel ne peut exister qu'avec les trois dimensions, longueur, largeur, hauteur. Des physiologistes prouvent que la vie totale se compose de trois vies particulières : la vie intellectuelle dont le siège est dans le cerveau; la vie digestive, qui a pour centre l'estomac; la vie locomotive, qui gît dans les muscles. Certains psychologistes s'emparent eux-mêmes de la vie intellectuelle ou cérébrale, qui est la plus élevée des trois existences matérielles, et la partagent en intelligence proprement dite, en amour et en volonté, d'où découlent les facultés, les sentiments et les actes. Beaucoup de philosophes modernes, admettant cette division et cette terminologie, disent que l'homme est un petit monde, un dieu fini en quelque sorte, et que les principaux attributs de la divinité sont la sagesse, la bonté et le pouvoir ^

' Vivre, penser, agir, dit la métaphysique hindoue, sont les trois modes de l'existence divine; selon Cambry [Monuments celtiques, in-8°, p. iSy), ce serait plutôt être, penser et parler. L'homme est , de sa nature et par essence , sensation , sentiment et connaissance indivisiblement unis, dit M. P. Leroux dans tous ses livres. Cette définition psychologique de l'homme rappelle la trinité du saint-simonisme : industrie, science, religion, qui ont pour termes l'utile, le vrai et le bon ou le beau unis ensemble. Selon M. de la Mennais [Esquisse d'une philosophie], l'homme, étudié sous un point de vue élevé, montre les lois de l'Intelligence, de la volonté et de l'amour, étroitement liées en lui aux lois de l'organisme. L'homme s'exerce dans trois sphères d'activité, unies parce que l'homme est un, mais distinctes parce qu'elles se rapportent à des termes différents : l'industrie, dont le terme est l'utile; l'art , dont le terme est le beau; la science, dont le terme est le vrai. L'ecclectisme français et toute la philosophie allemande, surtout celle de Hegel, parlent à peu près dans le même sens. — Il serait déplacé ici de pousser plus loin cet inventaire de la philosophie moderne, et ce que nous venons de dire suffira pour constater combien de nos jours encore on se préoccupe du nombre trois. Nous sommes des disciples de Pythagore et des adeptes du moyen âge beaucoup plus que nous ne consentons à l'avouer.

Le cliristianisiiie est Texpression la plus complète, la plus haute et, en même temps, la plus populaire de toutes les vérités: les vérités passées, il les a dévoilées, épurées, fdtrées,pour ainsi dire; les vérités futures, il les prépare. Le christianisme devait donc proclamer que Dieu est un en trois personnes. « Fides catholica hœc est : ut unum Deum in Trinitate et Tri- « nitatem in unitate veneremur K » Ces paroles , Dante les traduit ainsi : « Cet un et deux et trois, qui vit toujours en trois et deux et un, non circonscrit et qui circonscrit toute chose, trois fois était chanté par chacun des esprits^. •> On trouve dans Jacques de Vorage, à la légende de l'apôtre saint Thomas, une justification psychologique et matérielle de la triplicité se résolvant dans l'unité. Ce texte, qui date des premiers temps du christianisme ^, devant nous faire passer de l'exposition du dogme de la Trinité à la définition des personnes divines, nous le donnons ici. Saint Thomas, arrivé dans l'Inde, guérissait les malades et leur prêchait les vérités chrétiennes. « L'apôtre se mit à leur enseigner les douze degrés des vertus; le premier de ces degrés était la croyance en un dieu, unique en essence et triple en personnes. Il leur donna trois exemples sensibles de la trinité des personnes dans une seule substance. Le premier, c'est qu'il y a dans l'homme une seule sagesse et que de cette unité procèdent l'intelligence, la mémoire et le génie. Car le génie, dit-il, consiste à trouver ce qu'on n'a pas appris; la mémoire, à ne pas oublier ce qu'on a lu; l'intelligence , à comprendre ce qu'on peut montrer ou enseigner.

' Voir le symbole de saint Athanase. Lactance, comme nous l'avons déjà dit, résume ce dogme dans ces paroles pleines de concision : « Deus Irinus unus. » Le mot de Trinité, plus compacte encore, contient virtuellement tout le symbole de saint Athanase.

' Dante, Divine Comédie, Paradis, ch. xiv. On le trouve dans le livre apocryphe intitulé Historia cerlaminis apostoloriim ; il est attribué au premier évêque de Babylone, Abdias, qui était contemporain des apôtres.

Le second exemple, c'est qu'il y a trois choses dans un cep de vigne : le bois, les feuilles, les fruits; ces trois choses n'en font qu'une et constituent une seule vigne. Le troisième exemple, c'est que la tête se compose de quatre sens. Dans une tête unique, en effet, on trouve la vue, le goût, l'ouie et l'odorat; tout cela est multiple et n'est qu'une seule tête ^ »

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