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DEFINITION DES PERSONNES DIVINES

Ce qu'on a dit, dans le chapitre du Saint-Esprit, relativement à la propriété particulière qu'on peut attribuer spécialement à chacune des personnes divines, doit être complété ici.

Nous avons fait remarquer combien cette question avait été flottante pendant tout le moyen âge. En confondant les relations des personnes divines entre elles et leurs relations avec les hommes, on attribue au Fils ce qui appartient au Saint- Esprit, et à l'Esprit ce qui convient au Père, mais surtout au Fils. Quant à nous, nous avons distingué le ciel de la terre; ce qui existe dans l'éternité nous a paru différent, sous quelques rapports, de ce qui se passe dans le temps. La théologie, cx)mme on le comprend facilement, n'est pas toujours adéquate à l'histoire. En conséquence, nous avons dit que, dans leurs

' Ce troisième exemple se rapporte à la pluralité en général et non à la triplicité. Voici le texte de la Légende dorée (De sancto Thoma apostolo) : «Tune apostolus cœpit « eos docere et duodecim gradus virlutum assignare. Primus est ut in Deum crederenl, «qui est unus in essentia et trinus in personis. Deditque eis triplex exemplum sensibile, « quomodo sint in una essentia très personae. Primum est quia una est in homine sa- «pientia, et de illa una procedit intellectus , memoria et ingenium. Nam ingenium est, «inquit, ut quod non didicisti invenias; memoria, ut non obliviscaris quod didiceris; «intellectus, ut intelligas quae ostendi possunt vel doceri. Secundum est quia in una « vinea tria sunt , scilicet : lignum , folia et fructus ; et omnia tria unum sunt et una vi- « nea sunt. Tertium est quia caput unum quatuor sensibus constat. In uno enim capite « sunt visus, gustus, auditus et od ralus, et haec plura sunt et unum caput sunt. »

relations avec les hommes, le Père se manifestait comme la source de la toute-puissance; le Fils, comme le dieu de l'amour; l'Esprit, comme la cause de l'intelligence. Nous avons donné des gravures où chaque personne divine est ainsi caractérisée. Mais, il faut le dire, ces gravures sont des exceptions : deux exemples sur plusieurs centaines de sujets sont les seuls qui soient arrivés jusqu'à présent à notre connaissance. Habituellement on donne l'amour au Saint-Esprit et l'intelligence à Jésus, qui est le verbe fait chair, la parole de Dieu incarnée, le Aôyoç des Grecs.

Saint Augustin adopte deux opinions sur la définition spéciale de chacune des trois personnes. L'homme, dit-il, est fait à l'image de Dieu; nous devons donc trouver une trinité dans l'homme , comme il y a une trinité en Dieu. H y a , dans l'homme , l'âme, la connaissance qu'elle a d'elle-même, f amour dont elle se chérit ^ En Dieu résident aussi ces trois facultés, mais en puissance infinie. Dans cette opinion, celle que saint Augustin préfère et dont il était probablement l'auteur, notre substance spirituelle, notre âme est l'image du Père; notre connaissance ou notre verbe, celle du Fils; notre amour, celle du Saint- Esprit. « De même, dit saint Augustin, que l'esprit et l'amour qu'il a de lui-même sont deux choses différentes; de même l'esprit et la connaissance qu'il a de lui sont deux choses distinctes. Donc l'esprit, l'amour et la connaissance qu'il a de lui-même forment une triade, et cette triade est à la fois une unité. Lorsque les trois sont parfaits, ils sont égaux ^. » Selon une seconde opinion de saint Augustin, notre mémoire serait l'image du Père; notre intelligence, l'image du Fils; notre

' «Menlem, notitiam qua se novit et dilectionem qiia se diligit. » (S. August. (/e Trinitat e,\ih. IX, cap. vi.) ' De Trinit. lib. IX, cap. iv.

volonté, l'image du Saint-Esprit. Dans les deux opinions, le Saint-Esprit est amour et le Fils intelligence. Dans la première , le Père est substance; mais il est mémoire dans la seconde.

La doctrine de saint Ambroise est différente. Notre âme, dit l'archevêque de Milan, est faite à l'image de Dieu, et tout l'homme est en elle. De même que du Père est engendré le Fils, et que du Père et du Fils procède le Saint-Esprit; de même aussi, de l'intelligence est engendrée la volonté, et des deux procède la mémoire. L'âme n'est point parfaite sans cette triade; un seul de ces actes ne peut manquer sans que les autres soient imparfaits. Et de même que Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un Dieu unique en trois personnes, de même l'âme intelligence, l'âme volonté et l'âme mémoire ne sont pas trois âmes en un seul corps, mais une seule âme en trois puissances ^

Ainsi, pour saint Ambroise, le Père est intelligence; le Fils, amour ou volonté; l'Esprit, mémoire. Ici, l'amour est transféré du Saint-Esprit au Fils, et l'intelligence du Fils au Père. Le Saint-Esprit devient mémoire, et il n'est plus question de la substance de l'âme divine dont parle saint Augustin.

Cette formule, dit M. Bûchez "\ à qui nous empruntons cette série de faits, est de beaucoup supérieure à celle de saint Augustin^. Dans la formule de ce grand docteur, on voit que le Saint-Esprit procède du Père, mais non qu'il procède du Fils.

' S. Ambrosii Hexaemeron , lib. VI, cap. vu, § 43 ; ap. Opéra, lom. Il, append. p. 612.

' Traité complet de philosophie, vol. Ill, Ontologie, chap. de la Trinité humaine, p. 374-377.

' Nous ne pouvons partager cet avis , parce que la mémoire étant un produit de l'intelligence, un résultat immédiat de cette faculté, on peut dire que la formule de saint Ambroise attribue l'intelligence à deux personnes divines. Et d'ailleurs, que devient la force, la puissance, qui est cependant une faculté principale .^i

D'ailleurs, on a tort de confondre la volonté et Tamour : vouloir, c'est agir, c'est choisir; mais, dans l'un ni l'autre cas, ce n'est désirer.

De ces trois opinions, saint Bernard adopte la seconde ^ Saint Thomas d'Aquin ne semble adopter ni l'une ni l'autre, tout en prenant les deux tiers de la première, à savoir, que le Fils est connaissance, et le Saint-Esprit amour ^. Bossuet prend à la fois les deux premières^, que M. l'abbé Frère fond en une seule et entre lesquelles hésitent saint Augustin et Bossuet^. M. Bûchez s'attache à la troisième, qui est celle de saint Ambroise^.

L'abbesse Herrade adopte la seconde opinion de saint Augustin; elle déclare que la mémoire appartient spécialement au Père, l'intelligence au Fils, la volonté ou l'amour au Saint- Esprit®.

Richard de Saint-Victor, voyant que, dans toutes ces formules, on oubliait la toute-puissance, qui est cependant une faculté primordiale et génératrice, laissa au Saint-Esprit l'amour et au Fils l'intelligence , mais il attribua la force au Père^.

' S. Bernard. Méditât, de cofjnit. human. cnnd. cap. i.

^ S. Thomae Summa, pars 1% quest. gS, art. 8.

' Bossuet, Elévations sur les mystères, i" semaine, 6° élevât, édit in-A°, tom. X,p. 33. — 4° semaine , 'f élevât, tom. X , p. 71. — Exorde du sermon sur le mystère de la sainte Trinité.

* L'homme connu par la révélation, tom. I.

^ Bûchez, Traité complet de philos, vol. III, pages Sgy-AoS.

^ Hortus deliciarum. « Divinitas consislit in Trinitate. Hujus imaginera tenet anima , ' quae habet memoriam, per quam praeterita et futura recolit; habet intellectum , quo prai- •' sentia et invisibilia intelligit; habet volunlatem, qua malum respicit et bonum eligit. »

' Pour ne pas trop allonger ces réflexions , où l'iconographie chrétienne de l'avenir est beaucoup plus intéressée que l'iconographie du moyen âge , nous nous contenterons de citer les textes latins de Richard. Le profond théologien dit, dans le Tractatus exceptionum, lib. II, cap. 11 {0pp. Richardi S.-Vict. in-f°; Rouen, i65o): « Invisibilia Dei " a creatura mundi per ea quae facta sunt intellecta conspiciuntur. Tria sunt invisibilia

En cela Richard se conformait à l'esprit de son temps, à l'esprit de tout le moyen âge, on peut le dire, et à la définition qui a prévalu^ et que les monuments ont traduite presque toujours par des images. En efFet , les formules proposées par saint Augustin et saint Ambroise relèvent de la philosophie bien plutôt que de la théologie; elles ne devaient donc pas avoir grand cours pendant le moyen âge, et l'on s'est accordé assez généralement à reconnaître, dans le Père, la toute -puissance; dans le Fils, la sagesse suprême; dans le Saint-Esprit, l'amour infini. Abailard lui-même attribuait au Père la toute-puissance, au Fils la sagesse, à l'Esprit la bonté; il répétait ce qu'on disait à peu près partout. Abailard ne s'est trompé que pour avoir attribué à chaque personne une seule qualité, en lui refusant les deux autres. On Ta condamné pour avoir dit que le Père possédait la toute-puissance, mais non la sagesse ni la bonté; pour avoir soutenu que le Saint-Esprit avait la bonté, mais

» Dei : potentia , sapientia , benignîtas. Ab his tribus procedunt omnia , in his tribus con- « sistunt omnia, per haec tria reguntur omnia. Potentia créât, sapienlia gubernat, beni- « gnitas conservât. Quae tameii tria sicut in Deo ineffabiiiter unum sunt, ita in opera- (1 tione separari non possunl. Potentia per benignilatem sapienter créât, sapientia per « potentiam bénigne gubernat, benignitas per sapientiam potenter conservât. Potentiam « manifestât creaturarum immensitas , sapientiam décor, bonitatem ulililas. » — Puis , dans un traité qu'il adresse à saint Bernard etqu'il intitule De ^ritu* appropriatis personis in Trinitate, lib.VI,p. 270, il examine: a Cur attribuatur potentia Patri, sapienlia Filio , " bonitas Spiritui sancto. » Enfin , dans son traité de Trinitate, Vih. VI, p. 264 , il recherche : " Quare speciali quotlamdicendi modo potentia attribuilur ingenito, sapienlia genito, bo- II nitas Spiritui sancto. » 11 conclut :ii Quoniam ergo in potentia exprimitur proprietas « ingeniti, speciali quodam considerationis modo merito adscribitur illi. Sed quoniam in !• sapientia exprimitur proprietas geniti , merito et illa juxta eumdem modum adscribitur I' ipsi. Item quia in bonitate proprietas Spiritus sancti invenitur, merito et ei bonitas spe- « cialiter assignatur. »

' Dante [Divine Comédie, Paradis, ch. X) parle ainsi de la Trinité: «En regardant son Fils avec l'amour que l'un et l'autre exhalent éternellement, la première et ineflable Puissance fit avec un si grand ordre tout ce que notre intelligence el nos yeux aperçoivent, que nij ne peut admirer l'œuvre du Créateur sans goûter de sa vertu. »

aucune puissance ^ Il isolait complètement les trois personnes à l'égard de leurs attributions spéciales, et, par une singulière contradiction , les confondait ensuite dans une unité divine tellement compacte qu'il n'était pas possible d'y retrouver les trois hypostases. Cette indépendance des personnes, d'une part, et, de l'autre, cette excessive fusion, ont fait errer doublement Abailard; mais le célèbre représentant de la scolastique admettait la spécialité des attributs et les qualifiait , en les appliquant aux personnes divines, comme Richard de Saint- Viclor et la plupart des autres théologiens.

Toutefois, cette formule expliquait bien la relation des personnes divines entre elles et non la relation des personnes divines avec les hommes; en conséquence nous avons dû faire la distinction dont il a été question dans le chapitre consacré au Saint-Esprit, et dire qu'il fallait, en laissant la toute-puissance au Père, attribuer l'amour au Fils et l'intelligence à l'Esprit. Les grands génies chrétiens que nous avons nommés, saint Ambroise, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin et les autres, sont restés orthodoxes en changeant des termes qui leur paraissaient désigner les trois personnes divines; nous

' Les deux bénédictins Martenne et Durand trouvèrent, dans l'abbaye des Prémontrés de Vigogne (diocèse d'Arras), un manuscrit renfermant un traité de saint Bernard contre Abailard, et que l'abbé de Glairvaux avait envoyé au pape Innocent IL A la fin de ce manuscrit on lit, après ces mots Collegi et aliqua transmisi, les propositions suivantes, extraites par saint Bernard des ouvrages d'Abailard :

« Quod Pater sit plena potentia, Filius quaedam potentia, Spirilus-Sanctus nuUa po- « tentia. Quod Spiritus-Sanctus non sit de substantia Patris aut Filii. Quod Spiritus-Sanc- « tus sit anima mundi. Quod neque Deus esthomo, neque baec persona quae Christus est , « sit tertia persona in Trinitate. Quod in Christo non fuerit Spiritus timoris Domini. « Quod adPatrem, qui ab alio non est, proprie vel specialiter attineat omnipolentia , non « etiam sapienlia et benignitas. Quod adventus in fine saeculi possit attribui Patri. » (Voir le Voyage littéraire de deux bénédictins, IP partie, p. 21 3.)

croyons également ne pas sortir du dogme en proposant une

autre formule d'attributions divines.

Au surplus , les représentations gravées et données plus haut attribuent aux personnes divines les propriétés que nous avons signalées. Aujourd'hui surtout , la formule que nous adoptons gagne les esprits, et nous redirons encore que Daniel, évêque de Lacédémone en 1889, nous donna l'explication suivante du signe de la croix tel que les Grecs fexécutent. « On le fait en ouvrant les trois premiers doigts de la main droite, avec le pouce, l'index et le doigt majeur. On y emploie les trois doigts en l'honneur de la Trinité et pour la figurer. Le doigt puissant et actif par excellence, le seul opposable aux quatre autres, l'organe principal de l'action manuelle, le pouce enfin représente le Père. Le grand doigt, qui domine tout et qui est à la droite du pouce lorsque la main est vue par le dos, c'est le Fils. Dans l'index, qui unit le pouce au doigt majeur, on voit le Saint-Esprit. L'index en effet dirige les regards, enseigne la place des êtres; c'est l'organe de fintelligence et l'instrument de la notion. »> On sent tout ce qu'il y a d'ingénieux et de subtil dans cette interprétation byzantine.

Chez nous, aux xii^ et xiii" siècles, on pensait ainsi, et les liturgistes Durand et Beleth, entre autres, déclarent que c'est en l'honneur de la Trinité qu'on exécute avec trois doigts le signe de la croix. L'idée fondamentale est, chez les Latins, la même que chez les Byzantins. Il n'est pas certain que le développement de cette idée n'appartienne pas en commun aux deux EgHses et que même il ne provienne pas de la nôtre. Dans les rituels des xii*^, xiii'^ et xiv' siècles, à la cérémonie du mariage, l'anneau nuptial se passe successivement aux trois premiers doigts de la main droite de l'époux et de l'é-

pouse. Lorsqu'il est au pouce, on dit: In nomine Patris; à l'index, et Filii; au grand doigt, et Spiritus-Sancti. Ici ]'index est attribué au Fils et non à l'Esprit, mais cette particularité n'a peut-être rien d'essentiel ^

En résumé : le Père, c'est la force suprême, et on doit le caractériser en lui donnant le globe, l'univers, qu'il a créé; le Fils, c'est l'amour infini, et la croix est son symbole; l'Esprit, c'est l'intelligence, et il faut lui donner le livre. Dans les représentations on voit ordinairement le Père avec le globe, le Fils avec la croix ou le livre, mais plus souvent encore avec le globe, et le Saint-Esprit sans attribut. Ainsi le Fils absorbe les trois facultés divines ; car les artistes du moyen âge lui donnent en propre la puissance, que désigne le globe ; l'intelligence ou la sagesse, que marque le livre, et l'amour, que la croix symbolise, tandis qu'on semble désbériter complètement le Saint- Esprit. En matière aussi grave, il ne faut rien laisser à l'arbitraire ; on doit définir les idées et les termes pour que les artistes contemporains ne s'égarent pas et pour qu'ils représentent ]es personnes divines selon toute la rigueur du dogme.

Nous devons demander pardon d'avoir fait, à propos d'archéologie , une pareille invasion dans le domaine théologique ou philosophique. Mais l'archéologie chrétienne est appelée peutêtre à rendre de grands services à la théologie et à la philosophie. L'archéologie n'est pas une simple science de nomenclature, ni une science purement descriptive; c'est de l'histoire surtout, et de l'histoire qui doit donner l'interprétation des faits. Nous ne voulons rien résoudre assurément; mais nous disons

' Voyez, dans le Bulletin archéologique du comité historique des arts et monuments, vol. II, p. 498, /199, des Notices de M. l'abbé Poquelet de M. Lucien de Rosny, correspondants historiques, sur deux rituels qui ont appartenu à la cathédrale de Soissons (Aisne) et à l'abbaye de Barbeau (Seine-et-Marnej.

qu'on ne peut faire d'archéologie chrétienne un peu utile et qu'il n'est même possible de comprendre les monuments figurés du christianisme sans s'être occupé de théologie. A la vue de certains monuments, il faut absolument rappeler les questions principales et les faits essentiels de l'histoire ecclésiastique. La théologie , grande science qu'on n'étudie pas assez et qu'on a le grave tort d'abandonner aux ecclésiastiques, comme si le clergé seul y était intéressé, doit être remise en honneur. De nos jours tout marche, et toutes les sciences doivent être scrutées profondément dans leur partie historique et dogmatique à la fois. Nous serions heureux si notre travail contribuait à raviver le goût de cette noble étude qui s'inquiète , pour les creuser, des questions les plus difficiles et les plus profondes.

MANIFESTATIONS DE LA TRINITIi.

La Trinité, c'est-à-dire la réunion des trois personnes divines, n'apparaît pas une seule fois dans l'Ancien Testament. Certains textes en font bien soupçonner la présence; mais ces textes ne sont pas suffisamment à l'abri des objections. Dans la Genèse, Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance. » Il dit encore : « Voici qu'Adam est devenu comme l'un de nous;» il dit enfin : «Venez, descendons et confondons leur langage ^ » Mais ces expressions n'impliquent pas nécessairement l'idée de la Trinité. Dieu pouvait parler au pluriel uniquement parce qu'il s'adressait à un ange. Gomme un souverain qui commande ou comme un artiste qui s'excite à faire son œuvre , Dieu pouvait s'exprimer au pluriel sans s'adresser aux deux autres personnes divines. Ges objections ont été combattues par les théologiens, mais elles ne manquent pas

Ces textes ont été cités pages ^27, A28.

d'une certaine puissance. Une théologie ^ qu'on enseigne dans les séminaires de France prétend que Dieu ne pouvait pas s'adresser aux anges lorsqu'il disait : « Faisons l'homme à notre image; » mais le xuf siècle avait répondu d'avance à la théologie moderne, car il représenta un ange aidant le Créateur à pétrir l'argile dont le premier homme fut fait. Entre autres exemples , le suivant est parfaitement caractéristique.

l3l. ANGE AIDANT LE CRÉATEUE.

Miniature itaiienne, xiii' siècle^.

Dieu est assimilé à l'artiste éminent qui met la dernière main à une œuvre qu'un artiste inférieur a ébauchée. Cet artiste inférieur, ce praticien , c'est l'ange qui vient de façonner fargile et lui donner la forme grossière, les linéaments généraux d'un homme. Mais cet homme n'est que de la terre encore; il est informe, inerte, privé de sens; il n'a pas de vie. Dieu est donc là debout, bénissant de la main droite cette statue qui va être Adam, et lui soufflant à la face l'haleine

Theologia dogmatica et mordis, par Louis Bailly, tom. II, Tractatus de S. Trinilate. p. 1-17.

^ Psalterium cumfguris, in-f, Bibl. royale.

de Ja ^yie^ Ainsi Tange concourt avec Dieu à former Adam; l'ange dégrossit ce que Dieu achève et perfectionne. Le « faisons » de la Genèse implique donc la pluralité des êtres qui participent à la création d'Adam , mais non la pluralité et encore moins la triplicité des personnes divines. Le manuscrit d'où est extrait notre dessin n'est pas le seul à traduire ainsi le passage de la Genèse. Dans la cathédrale de Chartres , au porche septentrional , le cordon extérieur delà voussure, à l'entrée du milieu , est occupé par une série de figures qui représentent la création ; le Créateur y est de même assisté par un ange duquel il semble prendre conseil. Un manuscrit de la Bibliothèque royale^ offre de plus l'ange uni intimement à Dieu et ne faisant avec lui qu'un seul corps, comme il ne fait qu'une pensée lorsqu'il crée la terre, les animaux et l'homme. Du reste, disons -le, cette manière d'expliquer le pluriel de la Genèse est assez exceptionnelle; car, pendant tout le moyen âge, surtout à l'époque gothique, les artistes ont figuré les trois personnes de la Trinité formant et animant Adam. Nous en avons déjà donné des exemples que d'autres vont suivre dans un instant Nous voulions montrer seulement que les sociniens auraient pu trouver dans l'iconographie religieuse du moyen âge des arguments en leur faveur; mais nous reconnaissons que les docteurs et les artistes chrétiens se sont accordés presque tous pour constater la présence de la Trinité dans les textes que nous avons signalés.

.Jjous avons déjà dit qu'Abraham se prosterna devant un des trois anges qu'il rencontra dans la vallée de Mambré, et qu'il invita à venir se reposer près de sa tente , sous un arbre.

' « Et inspiravit in faciem ejus spiraculum vitae, et factus est homo in anirnam viven- 0 tem. » ( Genesis, cap. ii , v. y. )

' Chronique d'Isidore de Séville , Bibl. roy. 7i35; fin du xiii' siècler

Abraham avait vu trois anges; mais, comme il ne s'était adressé d'abord quà l'un d'eux, pour parler ensuite à tous les trois ensemble, les commentateurs' en ont conclu l'apparition de la Trinité au père des patriarches ^ Cette interprétation d'un texte vague est plus ingénieuse qu'irréfragable. Toutefois l'art s'est rangé assez souvent du parti des commentateurs; il a figuré les trois personnes réunies, et au pied de l'une desquelles Abraham se prosterne. Sous ce tableau , on voit quelquefois en légende : « Très vidit, unum adoravit^. »

Dans les psaumes, David fait parler les personnes divines: « Le Seigneur m'a dit : tu es mon fils; je t'ai engendré aujourd'hui. — Le Seigneur a dit à mon seigneur : assois-toi à ma

droite Je t'ai engendré de mon sein avant Lucifer^. »

En conséquence de ces expressions, on a encore affirmé qu'il était question de la Trinité. C'était aller trop loin : il peut y être question de deux personnes divines, mais non de trois. L'indigence de l'Ancien Testament en textes relatifs à la Trinité a été cause que les commentateurs ont torturé le sens des mots et la signification des faits. Les artistes, poussés par les commentateurs, ont représenté des semblants de Trinité dans des scènes qui n'en comportaient pas ; ainsi , dans le dessin suivant, ils font combattre Béhémoth et Léviathan par trois

Genesis, cap. xviii, v. 2-5. — Dans un manuscrit latin de Prudence (Bibl. royale, 8o85 ) , les trois anges , symbole de la Trinité , dit Prudence , apparaissent à Abraham. Un cercle, en guise de nimbe, entoure la tête d'un seul ; les deux autres ne sont pas nimbés

^ Voyez à Saint-Etienne-du-Mont un vitrail du xvi' siècle, dans le collatéral feud, où sont représentés le fait et la légende qui l'explique, A la bibliothèque de l'Arsenal , le ms. Missale parisiense, théol. lat. 182, oiFre trois anges entièrement semblables adorés par Abraham. En Grèce, au pied du mont Pantélique, dans une petite chapelle voisine d'un monastère , un tableau représente Abraham qui reçoit les trois anges à sa table. Les anges sont entièrement égaux, comme dans YHortus deliciamm ; tous trois portent le nimbe identique, timbré de la croix divine, avec 0 cov dans les croisillons.

^ Psal. II , V. 7. — Psal. cix, V. 1-3.

anges qui figurent les trois personnes divines. L'un de ces anges, celui qui n'a pas d'ailes, porte le nimbe crucifère, qui n'appartient qu'à Dieu; si les deux autres ont le nimbe uni, c'est qu'on a craint sans doute ou peut-être qu'on a oubiié de le croiser.

iSa. FIGURE DE LA TRINITE COMBATTANT bÉhÉMOTH ET LEVIATHAN.

Même source et même date que celles de la planche 1 3 1 .

On a également vu une révélation de la Trinité dans les trois compagnons de Daniel : Ananias, Misaël et Azarias, que Nabuchodonosor fit jeter dans une fournaise. Qu'il y ait là une image plus ou moins obscure de la Trinité, rien de mieux; mais il n'est pas possible d'y voir un symbole de ce dogme. D'ailleurs, en matière aussi grave, ce ne sont pas des à peu près qui peuvent satisfaire ; il faut des réalités , des textes clairs et précisa L'Ancien Testament n'en offre que très-peu; dans

' Disons cependant que l'ange, envoyé de Dieu pour éteindre le feu du bûcher où Nabuchodonosor avait précipité les trois Hébreux, apparut au roi de Babylone comme semblable au fils de Dieu. Les trois Hébreux symbolisaient en quelque sorte les trois personnes divines qui venaient se réunir en un seul Dieu, dans une unité divine et vi-

cette partie des livres saints on ne voit pas assez de manifestations réelles, et vraiment inattaquables de la Trinité divine. Le Nouveau Testament est bien autrement précis ; il nomme et il montre matériellement la Trinité.

- Jésus dit à ses apôtres: «Allez donc; enseignez toutes les nations en les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ^ » « Je prierai mon père, dit ailleurs Jésus à ses disciples, et il vous enverra un autre consolateur (l'esprit de vérité), qui demeurera éternellement avec vous. ^ » Dans sa première épîtrej saint Jean déclare qu'il y a trois personnes qui rendent témoignage dans le ciel : « Le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint : et ces trois ne font qu'un ^. » Ces textes nomment positivement , en les réunissant dans la même phrase, les trois personnes divines ; mais, au baptême de Jésus-Christ, la Trinité se manifeste visiblement et dans la même action. « Jésus ayant été baptisé sortit de l'eau sur-le-champ, et voilà que les cieux lui furent ouverts et qu'il vit l'Esprit de Dieu descendant sous la forme d'une colombe et venant sur lui. Alors une voix du ciel dit : « celui-ci est mon fils bien-aimé en qui je me suis complu ^. »

vante sous la forme d'un ange. C'est ainsi que beaucoup de commentaleurs et d'artistes du moyen âge l'ont compris. Toujours est-il que la Trinité sort de cette histoire biblique par voie d'interprétation et non par conséquence nécessaire. (Voyez la Prophétie de Daniel, eh. III , versets 2 3, 2^, 91 et 92.) — Saint Cyprien a vu la Trinité, non-seulement représentée par les trois Hébreux, mais figurée même dans la distribution des prières que ces jeunes hommes faisaient avec Daniel. (Saint Cyprien, De oratione dominica, vers la fin. Voir les Institutions liturgiques, par Dom Gueranger, I" vol. p. ^9 et 81.) Ajoutons encore que le verset 5i du chapitre m, qui prête aux trois enfants une seule voix pour louer Dieu , était un argument de plus en faveur des commentateurs qui voyaient une image de la Trinité dans tout cet événement : «Tune hi très quasi ex <i UNO ore laudabant et glorificabant et benedicebant Deum in fornace. »

' Matih. xxvm, 19.

^ Job. XIV, 16.

' Job. Epist. Ij cap. v, v. 7.

* Matth. m, 16, 17.

l33. TRINITÉ AU BAPTÊME DE JESUS.

Sculpture italienne sur bois, xiv' siècle '.

Une fois clairement formulé et visiblement montré, le dogme de la Trinité s'empara de tous les esprits. On relut l'Ancien

' Ce bols a été rapporté d'Italie par M. Paul Durand , à qui il appartient. Cette sculpture est du xiv' siècle, et cependant on remarquera que déjà par négligence, peut-être par pur oubli , on n'a pas croisé le nimbe du Père ni le nimbe du Fils. Quant au Saint- Esprit, il est dans une auréole et on ne pouvait lui donner un nimbe. Ce Baptême est un des plus complets que l'on connaisse -, il a une certaine physionoraie byzantine.

Testament, et on voulut voir la vérité dévoilée dans des textes trop peu explicites ou qui avaient passé inaperçus. C'est alors que les pluriels de la Genèse, que les trois acclamations des Séraphins, que les trois doigts auxquels Dieu suspend la masse du monde, que les trois anges reçus par Abraham, que les trois enfants jetés dans la fournaise , furent regardés comme des allusions à la Trinité, comme des symboles ou du moins comme des figures des trois personnes divines ^

Après l'histoire, on interrogea l'âme humaine et l'on y trouva un reflet de la Trinité. L'âme faite à la ressemblance de Dieu était une dans sa substance et triple dans ses attributs ; la puissance du Père , la bonté du Fils , la sagesse de l'Esprit se répétaient en petit dans la volonté, l'amour et l'intelligence de l'âme humaine.

L'âme peut connaître , désirer et faire le mal tout comme elle peut apprendre, vouloir et accomplir le bien avec les facultés dont elle dispose ; c'est la conséquence de sa nature et l'imperfection *de la liberté qu'elle possède. Le mal complet, le mal absolu dans l'homme, se présente donc sous trois faces correspondantes aux attributs de l'âme. Dans l'ordre sur-

' Le texte suivant du lilurgiste Guillaume Durand rendra compte de la disposition où étaient les esprits du moyen âge relalivement à la Trinité, et complétera les textes

que nous avons déjà indiqués. « Dicens Deum singulariter deorum fugit pluralitalem

n (Deut. VI.) Audi Israël, Dominus Deus tuus, unus est. Et apostolus (Eph. iv) : Unus est « Deus, una fides, unum baptisma. Dicens vero Patrem incipit personas distinguere, de <i quibus Esaias (Esa. xl) : Quis appendet tribus digilis molem terrae. Et alibi (Esa. vi) : « Seraplîim clamabant sanclus, sanctus, sanctus. Et Dominus (Matt. xxviii) : Baptisate « omnes gentes in nomine Patris , et Filii, et Spiritus-Sancti. Et Joannes ( Joan. v) : Très « sunt , qui testimonium dant in cœlo : Paler, Verbum et Spiritus-Sanclus. Paler est prima , Il non tempore sed auclorilate, in Trinitale persona. Quod sequilur omnipotentem , no- « men est essenliale, ideoque illud ad substantivum Deum, vel ad relativum Patrem, «non sine ratione referimus, dicentes credo in Deum Patrem omnipotentem, vel credo « in Patrem omnipotentem. Simililer et quod sequitur : Creatorem cœli et terrae. " (Guillaume Durand, Rationale, lib. IV, de Symbolo.)

naturel, dans l'ordre infini, Dieu est l'absolu du Lien, et Satan est l'absolu du mal. Dieu est un en trois hypostases; Satan est un en trois personnes ou plutôt en trois figures." C'est ainsi que les théologiens et les artistes du moyen âge ont compris et représenté la plénitude de la vertu et du vice. Des images montrent Dieu sous l'aspect d'un homme à trois visages, un pour chaque personne ; d'autres images offrent le diable sous f apparence d'un être humain portant trois figures sur un tronc unique comme dans ce dessin.

l34. TRINITÉ DU MAL.

Miniature française , xiii° siècle ^

Comparez cette Trinité diabolique avec plusieurs des Trinités divines que nous avons données ou que nous allons montrer, et vous verrez que fidée à laquelle les artistes ont obéi, pour exécuter ces représentations, est la même. Mais le mal est plus mauvais en quelque sorte que le bien n'est bon; on a donc, dans le dessin suivant , représenté la Trinité satanique poussée à la plus haute puissance. Trois têtes au bas du corps,

. ' Ce dessin est tiré du curieux manuscrit de la Bibliothèque royale intitulé Emilemata hiblica, et qui est du xiii' siècle. Il y a peu de manuscrits aussi riches que celui-là en miniatures ; il en contient plus de trois <)ents.

trois ou quatre têtes à la poitrine, trois têtes ou trois faces au haut du corps, sur le cou, et ces trois faces surmontées de trois cornes de cerf, épineuses, acérées. A la main droite de cet horrible monarque du mal est un sceptre fleuronné de trois têtes monstrueuses.

l35. TRINITÉ DU MAL ABSOLU. '^'^

Miniature française du xv' siècle '.

Le temps, qui est l'image finie de Téternité sans fin, fut envisagé au moyen âge sous les trois aspects du passé, du présent

' Manuscrit français de la Bibl. royale, Histoire du Saint-Graal, n* 6770. Ce terrible

et de ravenir. Le présent n'était pas ou était peu pour les païens ^ ; mais , aux yeux des chrétiens , il valait mieux que le passé, autant que l'avenir. Les Romains figuraient Janus, le génie ou la personnification du temps, sous la forme d'une tête à deux faces. Le Janus bifrons regardait le passé avec sa figure de derrière , et scrutait l'avenir avec sa figure de devant; quelques artistes chrétiens incrustèrent entre ces deux figures celle du présent^, comme dans la représentation suivante.

Satan préside une assemblée de démons qui délibèrent sur la naissance de Merlin , destiné à réparer le mal que Jésus-Christ , par sa mort et sa descente aux enfers , a fait au démon. Je dois à l'obligeante amitié de M. Paulin Paris, membre de l'Institut et conservateur à la Bibliothèque royale, la connaissance et la communication de cette miniature lemarquable.

' Delille, poète semi-païen de forme et de pensée, a supprimé le présent autant qu'il dépendait de lui, lorsqu'il a dit :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

' Nous disons quelques chrétiens , parce que , il faut en convenir, l'influence du Janus à deux visages, du Janus antique et bifrons j a été très -grande pendant tout le moyen âge. C'est à deux visages et non pas à trois que nous le voyons figuré en divers endroits, notamment aux portails occidentaux des cathédrales de Chartres, de Strasbourg et d'Amiens, et de l'abbatiale de Saint-Denis. Un homme à deux tètes sur un seul corps est assis près d'une table chargée de nourriture. L'un est triste et barbu ; l'autre est gai , imberbe et jeune. La tête barbue figure l'année qui va finir, le 3 1 décembre ; la tête jeune personnifie l'année qui va commencer, le i" janvier. Le vieux est assis du côté où la table est vide ; il a épuisé toutes ses provisions. Le jeune a devant lui , au contraire, plusieurs pains et plusieurs plats, et un enfant, un petit domestique, vient encore lui en apporter. Cet enfant est une autre personnification de l'année future; il est le complément de la jeune tête du Janus. En effet un enfant accompagne l'homme barbu et l'homme imberbe; mais du côté du vieillard l'enfant est comme mort, et 1 on ferme sur lui la porte d'un petit temple, tandis que du côté du jeune homme l'enfant sort joyeux d'un temple semblable. L'un meurt et se retire du monde; l'autre y entre tout plein de vie. Une monographie complète de ces Janus chrétiens serait d'un liaul intérêt. Il faudrait en recueillir les éléments dans les sculptures, sur les vitraux, et surtout (|^ps les manuscrits à miniatures.. C'es,t, un sujet fort curieux et qu'on peut recommander aux jeunes antiquaires qui abordent Ticonographie du moyen âge. Notre époque est favorable à ce genre de recherches, car on commence enfin à se préoccuper du symbolisée chrétien . .^jv, , ^

l36. LE TEMPS X TROIS FACES.

Miniature française du xiv° siècle '.

C'est effectivement un Janus que ce petit homme à trois visages sur un seul tronc, qui mange et qui boit pour commencer l'année; il sert de frontispice au mois de janvier, en tête d'un calendrier. Mais c'est un Janus chrétien, une image complète du temps. Qu'est-ce que la vie en effet sans le présent? Les souvenirs du passé et les espérances de l'avenir ne peuvent être, sans les réalités du présent, que des songes évanouis ou des rêves non éclos. Le présent seul gagne le pardon pour le passé et la grâce pour l'avenir.

Le présent, fds du passé, est, suivant la pensée profonde^ ment chrétienne de Leibnitz, gros de l'avenir. Ainsi donc , ici comme ailleurs, le christianisme dépasse la civilisation antique.

' Cette Année à irois visages est à la bibliothèque de l'Arsenal, ms. théol. lat. i33°; Officium ecclesiasticum. On la voit à l'entrée du manuscrit , au bas du mois de janvier. C'est le présent qui boit, qui se nourrit. Le passé et l'avenir se contentent de méditer: l'un semble se souvenir pour la dernière fois , et l'autre peut déjà se prendre à espérer,

Le christianisme a renouvelé toutes les choses anciennes ; quand il les conservait, il se faisait gloire de les enrichir au moins d'un élément nouveau.

Le nombre trois devint de plus en plus sacré ; le christianisme le proclama comme le nombre souverain par excellence, comme le vrai nombre divin. Précisant et circonscrivant l'axiome païen qui disait, numéro Deus impare gaudet, il limita le nombre impair au nombre trois. Une fois le dogme de la Trinité révélé, on fit souvent violence aux choses les plus compactes, les plus homogènes, les plus indivisibles pour les partager en trois et les recomposer ensuite en unité. Toute une histoire d'hommes et de choses, l'histoire des Celtes de la Grande-Bretagne, fut forcée d'entrer de gré ou de force dans des cases à trois compartiments ; c'est comme un morceau de musique réglé, du commencement à la fin, par la mesure en trois temps. Ces mesures historiques s'appellent des triades ^

1 Nous nous contenterons de donner les têles de chapitre de cette bizarre histoire, faussée constamment par le système ternaire et le symbolisme.

« Triades de l'île de Bretagne , qui sont des triades de choses mémorables, de souvenirs et de sciences concernant les hommes et les faits fameux qui furent en Bretagne, et concernant des circonstances et infortunes qui ont désolé la nation des Cambriens à plusieurs époques. — Voici les trois noms donnés à l'ile de Bretagne. — Les trois principales divisions de l'île de Bretagne. — Les trois piliers de la nation dans l'île de Bretagne. — Les trois tribus sociales de l'île de Bretagne. — Les trois tribus réfugiées. — Les trois envahisseurs sédentaires. — Les trois envahisseurs passagers. — Les trois envahisseurs tricheurs. — Les trois disparitions de l'île de Bretagne. — Les trois événements terribles de l'île de Bretagne. — Les trois expéditions combinées qui partirent de l'île de Bretagne. — Les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'île de Bretagne. — Les trois insignes traîtres de l'île de Bretagne. — Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d'enlever la couronne de l'île de Bretagne aux Cambriens. — Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de l'île de Bretagne. — Les trois causes frivoles du combat dans l'île de Bretagne. — Les trois recèlements et décèlements de l'île de Bretagne. — Les trois énergies dominatrices de Tîle de Bretagne. — Les trois hommes vigoureux de l'île de Bretagne. — Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et l'arrachèrent aux Cambriens. — Les trois

Avec les études sur le moyen âge le mysticisme a repris de nos jours. On ne se contente pas de signaler le nombre trois et la Trinité elle-même dans les objets qui décèlent évidemment ce symbole, mais on le découvre où il n'est probablement pas. On proclame, par exemple, que les artistes du moyen âge ont bâti un bymne en l'honneur du nombre trois, et qu'ils ont construit l'image géométrique de la Trinité en élevant les portails de nos cathédrales où l'on se plaît à retrouver trois étages en hauteur divisés par trois tranches en largeur. Le trèfle, qui abonde dans l'ornementation gothique, n'y serait encore que pour faire honneur à la Trinité. Mais, comme les portails à quatre et à cinq étages sur quatre et cinq pans de murs sont aussi nombreux que les fleurons à quatre , cinq , six et sept lobes, il en résulte que l'idée de la Trinité n'était pas si constamment présente à l'esprit des artistes qu'on le suppose de nos jours ^ Toutes les fois qu'on voit trois objets

premiers ouviages extraordinaires de l'île de Bretagne. — Les trois hommes amoureux de l'île de Bretagne. — Les Irois premières maîtresses d'Arthur. — Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le Graal. — Les trois hommes qui portaient des. souliers d'or dans l'île de Bretagne. — Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri le Grand en Cambrie. » — « Un roi d'Irlande , nommé Cormac, ajoute M. J. Michelet, écrivit, en 260, De Triudibus ; quelques triades sont restées dans la tradition irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat trois par trois; les higlanders d'Ecosse sur trois de profondeur. » (Voyez Histoire de France j par M. Michelet, vol. I, p. 461-71, édit. in-S".)

' L'illustre et savant M. Boisserée, Description de la cathédrale de Cologne, in-f", Paris , 1 825, dit : « Les principes fondamentaux de l'ancienne architecture d'église se trouvent : 1° dans le triangle équilatéral adopté d'abord par les pythagoriciens comme le symbole de Minerve ou de la sagesse, et ensuite par nos ancêtres comme symbole de la Trinité ; 2° dans le dodécagone résultant de l'application de ce triangle au cercle, combinaison que les anciens, ainsi que nos ancêtres, regardaient comme contenant toute proportion musicale et astronomique.» Nous regrettons de ne pouvoir admettre ces idées, tout ingénieuses qu'elles soient. — Dans un récent ouvrage [Manuel de l'histoire générale de l'architecture , par M. Daniel Ramée, 2 vol. in-12 ; Paris, i843), on a repris, pour la pousser à ^l'absurde, la théorie symbolique des nombres, et du nombre trois en parti-

réunis, plantes, bêtes, monstres ou hommes, immédiatement l'idée de la Trinité divine apparaît aux yeux de certains mystiques. Que trois poissons soient sculptés sur une cuve baptismale du Danemark, que trois singes hideux soient gravés sur une cuve baptismale de France, que trois personnages fantastiques se découpent en relief sur le tympan d'une porte d'église, et l'on voit la représentation de Dieu le Père, de Jésus Christ et du Saint-Esprit dans ces êtres bizarres et même dans ces monstres. S'efforcer d'extraire une idée de tous les faits est une opération très-louable assurément; mais la raison doit l'éclairer et la contenir ^ Les objets où la Trinité apparaît certainement en intention et même en réalité sont assez nombreux pour qu'on ne cherche pas à en créer de fictifs. Nous en allons indiquer plusieurs en parlant du culte direct ou indirect

culier ; celte imagination est à la réalité ce que le rêve est à la claire pensée d'un homme sain et bien éveillé. L'architecture, même dans son histoire, a plus à perdre qu'à gagner dans des songes de cette espèce : l'esprit net et positif de la France a raison de reléguer dans les aberrations de l'esprit toutes ces inventions bizarres.

' Frédéric Mûnler, cvêque de Seeland en Danemark, que nous avons déjà cité, a publié, en 1825, à Altona , les parties I et II d'un ouvrage in-4° intitulé : Smnbilder und Kunstvorstelluncjen der alten Christen (Images symboliques et représentations figurées des anciens chrétiens). C'est là qu'il est question de ces trois poissons figurant la Trinité sur la cuve baptismale d'une église de Danemark, à Beigetad. C'est de l'Allemagne et du nord de l'Europe que nous arrivent toutes ces singulières et nébuleuses explications. Dans un rapport adressé par M. Schmit au comité historique des arts et monuments, et imprimé en i842 sous le titre de Souvenirs d'un voyage archéologique dans l'Ouest, nous lisons, à la page 33 : «Sur le flanc méridional de l'église de Notre-Damedes-Neiges, à Brelevenez (Bretagne), s'élèvent trois piliers dont la partie inférieure sert de contre-fort au bas-côté; ils s'élancent ensuite isolés jusqu'à la hauteur (d'ailleurs fort médiocre) de l'arête de la toiture. Celui de droite et celui de gauche, un peu moins élevés que celui du centre, sont tronqués carrément; le troisième est chaperonné. Le portail à plein cintre, couronné par un pignon formant comble à deux égouts, est placé entre le second et le troisième pilier. La tradition locale veut voir ici un emblème de la Trinité adopté par l'ordre du Temple dans la construction de ses églises. Je ne sais si cet usage est bien constaté; sinon, on pourrait voir tout aussi bien dans ces trois piliers une représentation du Calvaire , surtout au sommet d'une montagne passa-

rendu au dogme de la Trinité, ou à Dieu se révélant dans ses trois hypostases.

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