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COLTE DE LA TRINITE

Huit jours après la grande fête de la Pentecôte, qui est dédiée au Saint-Esprit, on célèbre celle delà Trinité. A Noël, dit-on, on fait la fête du Père ^ , à Pâques celle du Fils , à la Pentecôte celle de l'Esprit, et, huit jours après la Pentecôte, on groupe en une seule ces trois solennités distinctes. Un office entier fut composé pour la Trinité; mais, ce qui est curieux, c'est que Noël, Pâques et la Pentecôte, qui sont au rang d'annuel majeur, c'est-à-dire au suprême degré de la hiérarchie des fêtes, viennent se concentrer dans une fête inférieure de trois degrés et descendre au solennel mineur. Cependant la Trinité a toujours

blemenl écartée , qui n'a pas moins de loo mètres d'élévation. Peut-être est-il plus simple et plus exact, par conséquent, de ne reconnaître dans ces piliers que des contre-forts parvenus à la hauteur que devait avoir l'édifice évidemment inachevé. » C'est à la dernière de ces explications que nous donnons notre assentiment ; elle est plus sensée , plus simple et par conséquent plus vraie que les deux autres..

' C'est à la fin du moyen âge et pendant la renaissance qu'on s'inquiéta d'attribuer au Père une fête spéciale. Il eût été plus simple et plus convenable de la créer; mais des difficultés historiques s'étaient offertes. En effet, Dieu le père ne s' étant pas manifesté visiblement, on ne pouvait consacrer la mémoire d'un fait qui n'existait pas; les lilurgistes proposèrent alors de consacrer le jour de Noël au Père. C'était évidemment violenter la signification réelle des événements. Le jour où Marie met Jésus au monde, el où le Verbe fait chair naît dans une étable, ce jour-là doit appartenir, soit à Marie, soit à Jésus ; le Père n'y intervient que secondairement. Aussi, malgré le vœu de certains théologiens et malgré les efforts de certains liturgistes (v. Guill. Durand , Rationale div. offic] , Noël resta à Jésus-Chi^ist et à la Vierge , et le Père n'eut pas de fête .spéciale. Un manuscrit de la Bibliothèque royale ouvre la fêle de Noël par la représentation du Père, comme celle de Pâques par le portrait du Fils; mais habituellement, pour ne pas dire toujours, c'est la nativité qu'on voit à Noël, et le nom de Noël (^Natalis) resta au jour de la naissance du Sauveui. Le septième volume des œuvres du B. Tommasi, édilées par Bianchini, renferme une note sur une supplique demai'.danl l'institution d'une fè!e pour le Père éternel.

joui de grands honneurs dans le culte. A la fin des introïts, des oraisons, des proses, des hymnes, des psaumes, des répons, la doxologie unit dans les louanges chacune des trois personnes ; quelquefois elle les confond dans une louange unique ^

De même que le Saint-Esprit, la Trinité protégea de son nom un ordre de religieux appelés les Trinitaires^.

Dans toute la chrétienté, des églises et des monastères furent élevés en l'honneur de la Trinité. L'abbaye de la Sainte-Trinité de Florence est réputée pour les peintures qu'y exécuta, selon Vasari, Giovanni Gimabue. Arezzo avait, et a peut-être encore, un couvent de religieuses de Santo-Spirito. A Caen et à Rouen , à Fécamp, à Poitiers, à Vendôme, à Angers, à Lefay (diocèse de Goutances) et en bien d'autres lieux, il y avait des abbayes célèbres et des églises dédiées à la Trinité. Le nom de Trisayla-Sainte-Vierge, au diocèse de Luçon, vient probablement de

' Le « Gloria Palri et Filio et Spiritui sancto » est attribué à saint Jérôme , qui l'aurait envoyé au pape Damase. C'est ce pape qui le fit chanter à la fin des psaumes. Les hymnes composées par saint Ambroise, et qui se chantent aux heures du dimanche ou des fériés , se terminent par des actions de grâce aux trois personnes divines :

Deo Patri sit gloria / Ejusque soli Filio

Cum Spiritu paraclito , Nuuc et per omne seculum.

Ou bien :

Pr2esta , Paler piissime ,

Patrique compar unice,

Cum Spiritu pau-aclito , «

Regnans per omne sxculum.

' Les Trinitaires datent de 1198; ils ont été fondés, pour le rachat ou la rédemption des captifs , par saint Jean de Matha et Félix de Valois. Leur règle fut approuvée par le pape Innocent III, qui leur donna, en 1 199, un habit blanc décoré d'une croix rouge à double traverse. Cette croix dominait le Saint-Esprit gravé sur leur sceau. Je dois un exemplaire de ce sceau à l'obligeance de M. le baron de Girardot, conseiller de préfecture et correspondant du comité des arts. L'un des articles de la règle des Trinitaires est ainsi conçu : « Omnes ecclesiae istius ordinis intitulentur nomine sanctse Trinitatis «et sintplani operis. » Ce planum opns, dont on fait une obligation aux Trinitaires, est un point d'une certaine importance pour l'histoire de l'architecture.

l'acclamation répétée trois fois en l'honneur de la Trinité par les esprits célestes ^ Saint Williborde, évêque de Trêves, mort en 789, éleva un monastère en l'honneur de la Trinité, dans la basilique duquel il se fit enterrer ^.

Non-seulement on bâtissait des églises et des couvents pour honorer l'union des trois personnes divines, mais on donnait à ces églises et à ces couvents une configuration qui rappelait la Trinité par le nombre ou la forme de certaines parties. Saint Benoît d'Aniane, l'apôtre carlovingien du midi de la France, fait construire une église qu'il dédie, non pas à un saint, mais à la Trinité. Il subordonne à l'autel majeur trois autres autels, pour que les trois personnes fussent symbolisées par ceux-ci et l'unité divine par celui-là. Le maître-autel, emblème des deux Testaments, était plein en dehors, creux en dedans et percé par derrière d'une petite porte servant d'entrée aux châsses et aux reliques des saints qu'on enfermait aux jours ordinaires ^ Dans cette église, un autel était dédié à saint Michel, un autre aux apôtres Pierre et Paul, un troisième à saint

En grec, Trisagion, qui est latinisé par Trizaium, Trisagium. Le Sanctus, Sanctus, Sanctus {âyws, âytos, dyios) , a été placé par saint Ambroise et saint Augustin dans le Te Deum qu'ils ont, à ce qu'on dit, composé en commun, paroles et chant. Ces deux grands docteurs faisaient répéter ainsi sur la terre l'hymne que saint Jean entendit dans le ciel, et dont il parle dans l'Apocalypse, chap. iv, verset 8. En Grèce, beaucoup d'anges , peints à fresque ou en mosaïque , tiennent à la main des espèces d'étendards où se Utdytos, âytos, âyios. — Près de Mantes existait un couvent des Célesiins, dit de k Trinité. (V. Catalogue J ouTsanvaull , \V vol. n° l'îhh.) A Beaulieu, en Touraine, il y avait une abbaye de la Sainte-Trinité.

^ Alcuîn a écrit la vie de saint Williborde.

^ Voyez le texte, qui ne manque pas d'importance, dans les Act. SS. Ord. S. Bened. IV* siècle bénédictin , I" partie, de l'an 800 à l'an 855. La vie de saint Benoît d'Aniane a été écrite par Ardon ou Smaragdus , son disciple. — A Munich , une église est dédiée à la Trinité. Ce monument porte le nombre trois inscrit dans ses autels et dans son plan, qui est une sorte de trèfle. L'église est toute peinte de sujets historiques , psychologiques, physiques ou naturels et symboliques, rappelant le nombre trois et ses divines propriétés. Dieu crée le soleil, la lune et la terre (trois mondes distincts) , et porte un nimbe en

Etienne. Une seconde église, dédiée à la Vierge, contenait un autel consacré à saint Martin , un autel à saint Benoît et sans doute le maître-autel à Marie. Enfin, une troisième église était érigée dans le cimetière en l'honneur de saint Jean -Baptiste. Ainsi, dans ce couvent, on voyait trois églises : l'une d'elles à la Vierge avec trois autels , une autre à la Trinité avec trois autels également, mais sulDordonnés à l'autel majeur.

A Fleury, aujourd'hui Saint-Benoît-sur-Loire, ce n'était pas dans une, deux, trois églises quehrillait la Trinité; mais l'emplacement du monastère entier portait la Trinité écrite dans son aire. Le plan avait la forme d'un delta, triangle mystérieux de l'alphabet antique. Une pointe de ce triangle regardait la France, une autre la Bourgogne, tandis que la troisième se tournait vers l'Aquitaine. « Fleury était aux confins de trois régions, comme le présent entre le passé et l'avenir, comme le nombre parfait entre l'imparfait et le plus-que-parfait ^ »

triangle. Jésus se transfigure en présence de Moïse et d'Hélie , el saint Pierre demande à établir trois tentes sur la montagne. Une main bénit avec trois doigts au nom des trois personnes divines. Un grand A rayonne avec cette inscription : Linea terna est umim alpha. Sous une main , qui tient un chandelier à trois branches , on voit : Tenet una trinum. Sous un vaisseau à trois voiles , on lit : Tribus his pellitur una. Un œil reluit dans un triangle enflammé, et trois cercles s'entrelacent. Trois miroirs se renvoient un rayon unique jaillissant du soleil. Bien d'autres emblèmes décorent cette curieuse église, que j'aurais décrite ici avec détails, si elle ne datait pas de 1714, époque sans valeur pour l'archéologie religieuse.

^ On se rappellera ce que nous avons dit du présent, que le moyen âge regarde comme supérieur au passé et à l'avenir, tandis que l'antiquité, qui semble le supprimer, ne donne que deux visages à Janus, à la personnification du temps. Nous transcrivons encore le texte relatif à Fleury, parce qu'il intéresse les faits historiques et mystiques

à la fois : u Situs loci Floriacensis monasterli instar trigoni visitur sisti, et, ut ex-

« pressius dicam, in modum litterae propio statu cernitur sidereum cornu occupare. Nam «a septentrione Franciam, ab oriente Burgundiam, ab australi vero parte Aquitaniam <i tangit. Sicque in confinio trium regionum, velut praescns inter praeteritum et futurum, « naturali ordine obtinet primatum, et sicut perfectus numerus inter imperfectum et « plusquam perfectum. Nam medielate vicem etlocum possidet virlutum. » [Ad. SS. Ord. S. Bened. w" siècle bénéd. Histoire de l'illalion de saint Benoît. Vers l'an 883.)

Enfin un troisième passage, contemporain des deux précédents, montrera l'emblème de la Trinité poussé à l'extrême et même à l'enfantillage, dans la disposition d'un monastère immense, celui de Saint-Riquier ^ Saint Angilbert, gendre de Charlemagne, l'un des compagnons et l'un des pairs du grand empereur, se retire à Centula et y rebâtit le monastère de Saint- Riquier. Il fait élever trois églises, l'une à saint Riquier, l'autre à la Vierge, la troisième à saint Benoît. Un cloître triangulaire les unit l'une à l'autre. Trois petites églises, à l'entrée des trois portes du monastère , étaient dédiées en outre à saint Michel, à saint Gabriel, à saint Rapbaël. Dans l'église de saint Benoît, il y avait trois autels; on voyait trois autels aussi dans les églises des Anges, trois ciboria, trois lectoria. Le nombre des moines était de trois cents, celui des enfants de chœur de cent, divisés en trois sections; trente-trois enfants composaient les deux dernières sections et trente -quatre la première ^. Ce personnel était partagé en trois chœurs : cent moines et trente - quatre enfants desservaient l'autel où le chœur de saint Sauveur; cent moines et trente-trois enfants appartenaient au chœur de saint Riquier, et un pareil nombre était assigné au chœur de la Passion. Ces trois chœurs chantaient les offices en commun; mais ensuite, pendant que les deux tiers restaient à l'église, le troisième tiers se reposait^. On voit, dans cette affectation puérile à reproduire le nombre

* Nous avons cité textuellement un long extrait de ce passage, plus haut- p. 3g-4o. Nous en donnons ici une analyse plus étendue; notre sujet exigeait cette répétition.

' 11 en aurait fallu trente-trois seulement pour la régularité absolue, pour le symbolisme complet.

' Act. SS. Ord. S. Bened. l" partie du iv' siècle bénéd. de l'an 800 à l'an 855. Vie de saint Angilbert. Angilbert, qu'on surnommait Homère dans l'académie palatine, comme Charlemagne s'y appelait David, résumait, dans sa plus brillante et plus forte expression, la pensée mystique dominante sous le règne des Carlovingiens. Du reste c'était l'époque où l'on discutait beaucoup sur la Trinité et sur la procession du Saint-Esprit.

trois, les préoccupations des esprits en faveur de la Trinité. Le cloître de Saint-Riquier n'existe plus ; mais nous possédons encore à Planés, dans le Roussillon , une petite église triangulaire en plan et surmontée d'une coupole. L'idée qui a présidé à la construction de ce curieux édifice devait être analogue à celle qui dominait Angilbert ^ Dans Rome, à ce que l'on dit, le chevalier Bernin a marqué de la forme triangulaire l'église de la Sapience, qui est dédiée à la Trinité. La sagesse en effet est aux vertus principales ce que Dieu est aux personnes divines. La sagesse est l'unité morale d'où procèdent, comme les fdles d'une mère commune, la foi, l'espérance et la charité. La vive imagination byzantine a donné la vie à ces trois fdles de la Sagesse et à la Sagesse leur mère. On lit, dans les légendes, la vie de sainte Sagesse, mère de trois filles d'une rare beauté et d'une vertu incomparable, sainte Foi, sainte Espérance et sainte Charité. La mère et les filles, converties au christianisme, baptisées, prêchant la vérité et convertissant à leur tour une immense quantité de païens, sont persécutées. Amenées devant un proconsul, elles refusent de sacrifier aux faux dieux ; on les torture et on finit par les décapiter. Un couvent du mont Athos ^ contient, peinte sur mur, la légende entière de cette intéressante famille, depuis sa naissance jusqu'à sa mort; dans la cathédrale de Cantorbéry, parmi les reliques des vierges, on possédait celles de sainte Sagesse et de ses filles. Foi, Espérance et Charité^.

' Voyez , dans le Bulletin archéologique , publié par le comité historique des arts et monuments, vol. I, page i33, une description de cette église par M. Jaubert de Passa, membre non résident du comité.

* Le grand monastère de Chilindari. Dans le manuscrit byzantin déjà cité , on enseigne à peindre sainte Sophie et ses trois fdles, sainte Foi, sainte Espérance et sainte Charité, qui ont été décapitées.

' « De reliquiis S. Sapientiae et fdiarum ejus , Fidei , Spei et Charilatis. » (V. le Monasti-

Cette personnification et cette généalogie de la Vertu rappellent la généalogie et la personnification de l'intelligence, dont nous avons déjà parlé et qu'on voit figurées dans une bible manuscrite de la bibliothèque publique de Reims ^ La Philosophie engendre la Physique, la Logique et l'Ethique, absolument comme sainte Sophie donne le jour à Foi, Espérance et Charité. ....I

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