ICONOGRAPHIE CHRONOLOGIQUE DE I.A TRINITE
Un culte aussi solennel, aussi développé que celui qui se rendait à la Trinité, dut faire naître une grande quantité de représentations des trois personnes divines réunies en groupe. C'est ce qui advint en effet. L'art s'empara de ce motif, qui prêtait singulièrement à l'imagination, et le diversifia presqu'à l'infini.
On peut partager en quatre périodes les siècles qui se sont écoulés depuis l'origine du christianisme jusqu'à la renaissance, et durant lesquels on figura des Trinités. Le premier
con anglicanum , par Dodsworth et Diigdale , vol. I , page 5. ) Je vois , dans ce fait assez curieux, une certaine influence byzantine à laquelle aurait obéi l'Angleterre. Je ferai remarquer encore que les véritables croix grecques ne sont pas les croix à quatre branches égales , puisque le grec Procope déclare que la croix doit avoir le pied plus long que le sommet et les bras. Les croix grecques sont à double traverse , comme celles que nous avons fait graver et qui viennent d'Athènes et du mont Athos. Des reliques venant de la Grèce, et que les rois de France avaient données à la Sainte-Chapelle de Paris, étaient enfermées dans des étuis en forme de croix à double traverse. Or, c'est sur ce plan que sont fondées plusieurs grandes cathédrales d'Angleterre, et j'apercevrais encore dans ce fait la preuve que l'Angleterre a subi une influence byzantine qu'il faudrait constater avec le plus grand soin. On ne voit rien ou presque rien d'analogue en France ; chez nous l'art gothique, l'art chrétien, est autochthone, à peu d'exceptions près.
' Dans le manuscrit d'Herrade, Hortas deliciarum, on voit la Philosophie assise sur un trône et versant de ses deux mamelles la source des arts libéraux. Pour fleurons à son diadème, elle porte trois têtes humaines, qui sont l'Éthique, la Logique et la Physique , comme le dit la légende.
groupe comprend les huit premiers siècles; le second s'étend du ix^ au xii^; le troisième groupe atteint le xv*" siècle; la dernière période enfin saisit la renaissance, c'est-à-dire le xv^ et surtout le xvi^ siècle. Relativement k l'architecture, la première période s'appelle latine, parce que la basilique de Constantin règne alors; la seconde est dite romane, parce que le latin, chez nous principalement, s'allie à des éléments indigènes; ]a troisième est gothique ou ogivale; la quatrième se nomme la renaissance. ''• ''
Dans les huit premiers siècles, les Trinités s'ébauchent, pour ainsi dire; on essaye des formes diverses qui reparaissent plus développées dans les périodes suivantes. Il n'existe pas un groupe réellement complet de la Trinité dans les catacombes ni sur les vieux sarcophages. On voit fréquemment Jésus, mais isolé ou accompagné tout au plus de la colombe qui figure le Saint-Esprit. On aperçoit une main, qui doit être celle de Dieu le Père, et qui tend une couronne sur la tête du Fils, mais en l'absence du Saint-Esprit. Des croix et des agneaux qui symbolisent le Fils, des mains qui révèlent le Père, des colombes qui représentent quelquefois^ l'Esprit, se voient fréquemment peintes à fresque ou sculptées sur le marbre. Mais ces symboles sont isolés presque toujours, fort rarement réunis dans un même lieu ou sur un même monument; jamais on ne les voit groupés et serrés en faisceau.
Cependant , dès le iv* siècle , avec saint Paulin , évêque de Noie , qui est né en 353 et mort en 431, apparaissent les groupes de la Trinité. A l'abside de la basilique de Saint -Félix, bâtie à Noie par Paulin lui-même, on voyait la Trinité exécutée en
' On dit quelquefois, carie plus souvent la colombe peinte ou sculptée dans les catacombes est celle qui rapporte un rameau à Noé , et non la colombe du Saint-Esprit. Parcourez, à ce sujet, la Roma Sotterranea de Bosio.
mosaïque. Saint Paulin fit les vers suivants pour expliquer le
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Pleno coruscat Trinitas mysterio : ' si gnn! Stat Christus agno , vox Palris coelo tonat , • Et per columbam Spiritus-Sanctus fluit.
Crucem corona lucido cingit globo ; Cui coronae sunt corona apostoli , Quorum figura est in columbaruni choro.
Pia Trinitatis unitas Christo coït.
Ainsi, dans cette Trinité, le Christ est en agneau, l'Esprit en colombe. Quant au Père, il parle; mais le poëte ne dit pas comment il Ta fait peindre ^ Un peu plus loin, dans la même lettre, décrivant la peinture qu'il avait fait exécuter dans la basilique de Saint-Félix à Fondi, au fond de fabside, saint Paulin ajoute :
Sub cruce sanguinea niveo stat Christus in agno , Agnus ut innocua injusto datus hostia leto. Alite quem placida sanctus perfundit hiantem Spiritus, et rutila genitor de nube coronat.
i. Ici Vagneau s'ajoute à la croix pour compléter ou pour doubler le symbole du Christ. L'Esprit est toujours en colombe, en oiseau divin; mais le Père doit être figuré, sinon sous forme humaine entière, au moins sous celle d'une main qui tient une couronne sur la tête de son fils. Voilà les premières traces que nous connaissions des représentations de la
' Voyez, dans les œuvres de saint Paulin, VEpistoîa 12" ad Severum. Un peu plus haut que le texte qu'on vient de citer, saint Paulin avait déjà dit :
Atque ubi Christus ibi Spiritus et Pater est.
Mais ce vers signifie seulement que, quand on voit le Christ , on voit par conséquent le Père et l'Esprit, et non pas qu'on représente sous une forme spéciale chacune des trois personnes.
Trinité. Il est à remarquer que ces groupes sont en mosaïque et qu'ils ornent l'abside des basiliques. C'est en mosaïque en elFet, et dans le fond des basiliques latines, que nous voyons de ces Trinités semblables à la seconde que décrit saint Paulin. A Saint-Damien et Saint-Côme de Rome, en 53o; à Saint- Marc de la même ville , en 7 7 4 ; à la cathédrale de Padoue , vers la fin du viii^ siècle; à Sainte-Praxède de Rome, en 818, on exécute en mosaïque ^ des Trinités qu'on croirait copiées sur celles de saint Paulin. Du reste, ce motif est resté en honneur à Rome jusqu'aux xiii^ et xiv^ siècles. Le p-ape Nicolas IV fit décorer, de l'an 1288 à l'an 1294, l'abside de Saint-Jean de Latran. Une grande mosaïque y brille du plus vif éclat; elle offre, au centre, la représentation de la Trinité. Une croix, couverte de pierreries , s'élève au sommet d'une montagne qui figure le paradis. L'Esprit, en colombe, plane sur la croix et l'enveloppe dans un torrent de rayons. Tout en haut, le Père sort des nuages et montre son buste et sa tête nue, que cerne un double nimbe circulaire et carré ^.
Un autre type de Trinité, très en honneur au xiv^ siècle, paraît avoir été trouvé dès l'origine du christianisme. On lit dans Jacques de Vorage, à la fête de l'Exaltation de la croix, l'histoire suivante :
« L'an du Seigneur 6 1 5 , Dieu permit que son peuple fût flagellé par la cruauté des païens. Chosroès, roi des Perses, soumit à son empire tous les royaumes du monde. Il vint à Jérusalem, et, tout effrayé, sortit du sépulcre du Seigneur; mais cependant il en emporta la portion de la sainte croix
' Voyez Ciampini, Vetera Monimenta. Ces mosaïques et beaucoup d'autres sont gravées dans cet ouvrage.
^ Nous avons déjà signalé cette mosaïque intéressanle, dont un dessin nous a été donné par M. Tournai.
que sainte Hélène y avait laissée. Chosroès, voulant se faire adorer par tout le monde comme un Dieu , ordonna d'élever une tour d'or et d'argent, garnie de pierres lumineuses; là il plaça les images du soleil, de la lune et des étoiles. Par des conduits étroits et cachés, il en faisait tomber de la pluie comme s'il eût été Dieu. Au sommet de l'édifice, des chevaux traînaient des chars et circulaient tout autour, afin d'agiter le monument et de simuler le tonnerre. Alors Chosroès abandonne le royaume à son fds, et, le profane, il se retire dans ce phare. Il fait placer la croix du Seigneur près de lui, et ordonne à tout le monde de l'appeler Dieu. Ainsi qu'on le lit dans l'ouvrage De Mitrali officio \ Chosroès, assis sur un trône, comme Dieu le Père, mit la croix à sa droite, à la place de Dieu le Fils, et un coq à sa gauche, au lieu du Saint-Esprit. Quant à lui, il voulut qu'on l'appelât Dieu le Père. »
L'empereur Héraclius fait la guerre au fils de Chosroès et le défait; il entre dans la capitale, et pénètre jusqu'au vieux roi devenu fou. 11 le trouve assis dans sa tour d'argent et d'or, espèce de paradis, comme le Père éternel entre les deux personnes divines. Chosroès ayant refusé de se faire chrétien, Héraclius lui trancha la tête d'un coup d'épée , à la face de ses anges de peinture et de son saint-esprit en coq^.
Ainsi nous avons là le groupe vivant de la Trinité ; la Trinité
' Ce livre , si souvent cité par les légendaires et les liturgistes , est attribué à un évêque de Crémone, Richard , qui vivait en 1 1 96. Le Mitrale vel Summa de divinis ojjiciis est resté manuscrit.Voilà de ces livres qu'il serait utile d'imprimer; les ouvrages analogues AuMitrale rendraient les plus grands services aux savants qui étudient les antiquités chrétiennes. Voici le texte important de ce passage , que nous avons traduit littéralement : « Anno Domini 61 5, permittente Domino flagellari populum suum per saevitiam pa- «ganorum, Cosdroe, rex Persarum, omnia régna terrarum suo imperio subjugavit. Hie- (i rusalem autem veniens, a sepulcro Domini territus rediil, sed tamen partem S. Cruci* u quam S. Helena ibidem reliquerat asportavit. Volens autem ab omnibus coli ul Deus, u turrim et auro et argento et interlucentibus gemmis fecit, et ibidem solis, lunae et
chrétienne est jouée, mimée, mise en action par un vieux païen qui a perdu la tête. Dans ce groupe, le Père est un vieillard, le Fils est représenté par sa croix et le Saint-Esprit par un coq qui remplace la colombe divine. Ce motif est semblable à celui que signale saint Paulin, et que montrent les mosaïques dont nous avons parlé; mais il en diffère aussi. Il est semblable, quant aux symboles qui représentent les personnes divines; mais il en diffère, quant à l'agencement général du groupe et quant à la disposition des symboles qui le constituent. Dans saint Paulin et sur les mosaïques, la Trinité est verticale; elle est horizontale dans la Légende dorée. Dans saint Paulin, la croix est en bas, le Saint-Esprit est au-dessus de la croix et le Père domine; dans la Légende, le Père est au milieu, ayant à sa droite la croix et le Saint-Esprit à sa gauche. En outre, saint Paulin et les mosaïstes placent le Saint-Esprit au milieu, tandis que Chosroès, Père éternel, se met au milieu lui-même, et donne la gauche à son coq, à son Saint-Esprit. Plus bas, nous aurons occasion de montrer par des dessins la différence qui existe entre ces deux types.
« stellarum imagines collocavit. Per subtiles etiam et occultos ductus, quasi Deus, aquam « desuper infundebat, et in supremo specu equi quadrigas trahenles in circuitu ibant, « ut quasi turrim Inoverent et tonitrua simularent. Filio igitur regno suo tradito , in « lali phano prophanus residet, et juxla se crucem Domini collocans appellari ab omni- «bus se Deum jubet. Et, sicut legitur in libro Mitrali de offîcio, ipso Cosdroe in throno « residens , tanquam Paler, iignum crucis sibi a dextris posuit loco Filii, et gallum a si- « nistris Joco Spiritus-Sancti ; se vero jussit Patrem noniinari. — L'empereur Héraclius fait la guerre au fils de Chosroès, détruit son armée et arrive à la ville royale. « Cosdroe u autem ignorabat exitum belli , quia , cum ab omnibus odiretur, sibi a nemine intima- « tur. Héraclius autem ad eum pervenit et in throno aureo eum sedere reperiens , eidem « dixit : Quia lignum S. Crucis secundum tuum modulum honorasti, si baptismum et «fidem Christi susceperis, adhuc vitam et regnum, paucis a te acceptis obsidibus, ob- « tinebis. Si autem hoc implere contempseris, gladiomeo te feriam et caput tuumpres- " cidam. Cum igitur ille acquiescere noUet, extracfo gladio, eum protinus decoUavit, et, «quia rex fuerat, sepeliri praecepit. » (Jacques de Vorage, Legenda aiirea , de Exaltatione S. Crucis.)
Dans la seconde période, du ix^ au xif siècle, les deux types
antérieurs persistent ^ mais ils s'enrichissent de deux motifs
nouveaux : l'un est emprunté à la forme humaine, l'autre
aux formes géométriques.
L'anthropomorphisme^, qui avait effarouché les premiers chrétiens et qui semblait rappeler le paganisme, ne trouva pas la même résistance pendant le moyen âge proprement dit. Une fois arrivé au ix^ siècle , on n'eut plus rien à craindre des idées païennes; la mort en était constatée depuis longtemps. Le Père éternel, dont on n'avait osé montrer que la main encore, ou le buste tout au plus, se lit voir en pied. Cependant il ne prit pas une figure spéciale; mais il emprunta celle de son fils, et, dès lors, il devint fort difficile de les distinguer l'un de l'autre. Le Fils continua d'apparaître tel qu'on l'avait vu sur la terre, sous la forme d'un homme grand, beau et grave, âgé de trente à trente-cinq ans. La colombe du Saint-Esprit quitta quelquefois aussi son enveloppe d'oiseau , pour prendre la forme humaine. Comme le dogme déclarait nettement que les trois personnes étaient non-seulement semblables, mais égales entre elles, les artistes étendirent aux représentations la similitude et quelquefois même fégalité des hypostases divines. .
' Ces types durèrent pendant tout le moyen âge, même en France, où l'on est moins fidèle aux traditions latines. Au portail occidental de la collégiale de Manies, dans la voussure de la porte centrale, on voit une Trinité figurée par la croix que portent, qu exaltent deux anges , par le Père qui a l'âge et les traits de son fils , et par l'Esprit en forme de colombe qui descend du ciel. Les sujets sont disposés verticalement, à l'extrémité des trois cordons. Le Père est au milieu , la croix au bas , et la colombe domine le tout. Cette sculpture date du xii° siècle, peut-être de la fin du xi'. C'est une disposition nouvelle et pleine d'intérêt. Je ne puis parler de l'église de Manies sans louer M. de Wavrechin , curé de cette belle et ancienne collégiale, qui la fait réparer et meubler avec une science vraiment archéologique.
^ Nous entendons par anthropomorphisme, non pas l'hérésie de ce nom, mais lareprésentation des personnes divines sous forme humaine; nous exposons simplement un fait et n'apprécions pas une doctrine.
Saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry, mort en 908, nous a laissé un manuscrit où les trois personnes sont figurées sous forme humaine. Le Père et le Fils, habillés en rois, couronne en tête et sceptre en main, portent à peu près trente cinq ans. L'Esprit est plus jeune et n'a guère que de dix-huit à vingt-cinq ans. C'est de la similitude, quant à la forme; mais c'est de la différence , quant à l'âge. Cette différence finit par disparaître, et nous trouvons dans le manuscrit d'Herrade, qui date de 1 180, l'identité presque absolue. Les trois personnes ont le même âge, la même attitude, le même tempérament, le même costume. Où est le Père, où est le Fils, où est l'Esprit dans cette Trinité anthropomorpliique? Par comparaison avec d'autres monuments, et en se rappelant les textes bibliques que nous avons cités, on pourrait croire que le Père est au centre, et qu'il a mis son Fils à sa droite et le Saint-Esprit à sa gauche : ainsi le veut fusage le plus constant. Mais le miniaturiste semble avoir pris à tâche de dérouter l'antiquaire et le théologien; il a tracé sur les pieds de la personne divine des stigmates qui sont à peine visibles dans la miniature originale ^ Ces stigmates ne peuvent convenir qu'au Christ; cependant il faut considérer que les mains n'en portent aucune trace, et que, sur les pieds, ils affectent une forme assez singulière, celle d'une croix, que les clous n'ont pu produire. Néanmoins cette forme est sans doute symbolique, et nous devons croire que la personne du centre est Jésus-Christ. Mais où est le Père? Il est impossible de le dire , comme il est impossible d'affirmer que le Saint-Esprit est plutôt à gauche qu'à droite. H y a donc là identité presque absolue.
' M. Durand , mon dessinateur, ne les avait pas remarqués d'abord; j'ai dû appeler son atlenlion sur ce point microscopique et lui faire corriger son dessin. Quelques erreurs de ce genre se sont glissées dans les gravures; nous les signalons, lorsqu'il n'a pas été possible de les faire disparaîlre.