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LA TRINITÉ EN TROIS PERSONNES HDMAINES ET IDENTIQUES

Manuscrit du xu" siècle '.

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EMM-P-H-OVRAND-E X- M-i>- X.M$ E&

En opposition à cet anthropomorphisme aussi complet, aussi matériel, on représente la Trinité sous la forme la plus abstraite et la plus sèche. On emprunte le triangle à la géométrie. C'est alors que le triangle où est bâti le couvent de Fleury prend une signification mystique; c'est alors que saint Angilbert élève le cloître de Saint-Piiquier sur un plan triangulaire et pour honorer la Trinité. Le triangle, qui comprend trois angles dans une seule aire, est l'image des trois personnes se résolvant dans un seul Dieu.

La gloire éternelle du xiii* siècle, c'est non-seulement d'a-

* Hortus deliciarum. C'est à ia création, au moment où Dieu dit, avant de créer l'homme, Faciamus hominem ad imaginem et similitadinem nostram. et prœsit cuuctis animantibus ierrœ, qu'on voit celte Trinité. Ce passage de la Genèse est écrit sur la banderole que les trois personnes tiennent en commun.

voir trouvé, inventé des éléments nouveaux, qu'il a jetés dans le creuset où la civilisation chrétienne et catholique se cristallisait, en quelque sorte, après s'être élaborée dans les siècles antérieurs; mais c'est encore et surtout d'avoir développé ce qui n'était qu'en germe aux époques précédentes. Le mérite immortel de cette époque est d'avoir fait monter en tige ce que les périodes précédentes s'étaient contentées de semer. La sonnette latine, nous l'avons dit ailleurs \ se fait cloche à l'époque romane; mais elle devient bourdon à partir du xiii^ siècle. La flèche devient clocher, et se fait tour au xiii^ siècle. Il en est de même en iconographie. Les Trinités, liétéromorphes sous la première période et de formes semblables durant la seconde, subsistent pendant la troisième; mais elles se complètent, se perfectionnent et se multiplient. Pour une Trinité latine , pour deux Trinités romanes , on rencontre peutêtre vingt ou trente Trinités gothiques; c'est dans cette proportion qu'on les trouve, même à partir de la fin du xii* siècle.

Alors on voit , comme dans la première époque , des Trinités où le Père se révèle par sa main ; le Fils , par sa croix , son agneau ou sa forme humaine; le Saint-Esprit, par sa colombe. Comme dans la première époque, les symboles de ces trois personnes se groupent verticalement ou horizontalement. Comme dans la seconde, nous avons des Trinités géométriques et des Trinités anthropomorphiques.

Mais la troisième période ne se contente pas de multiplier, de reproduire, en nombre considérable, les groupes trouvés antérieurement; elle les modifie et les perfectionne. Sur la croix de l'époque latine, on étendit, à l'époque romane, le divin Crucifié; de même l'égalité des personnes divines, qui naît sous la période romane , se prononça énergiquement pendant la période

' Monographie de Notre-Dame de Brou , dans rinfroduction.

LA TP.INITÉ. f 543

gothique. Le manuscrit d'Herracle nous offre les trois personnes sous la forme humaine et aussi égales que possible. Cependant ces personnes, quoique assises sur un même trône, quoique tenant une banderole unique, quoique portant le même âge, sont encore très-distinctes néanmoins; elles sont rapprochées, mais elles ne se touchent pas. Or, dès le xin® siècle, non-seulement les personnes divines se touchent, mais elles sont adhérentes; les trois corps n'en font plus qu'un seul portant trois têtes, lesquelles, à leur tour, sont parfaitement soudées entre elles.

LES TROIS PERSONNES DIVINES SOUDEES L'DNE A L'AUTRE. Miniature espagnole, xiii° siècle '.

Dans les représentations anthropomorphiques, on passe, pour ainsi dire, de la similitude à l'identité; par contre,

Chronique d'Isidore de Séville, ms. de la Bibl. roy. 7 1 35. On n'aperçoit pas la troisième

dans les figures géométriques, on distingue un peu .plus que ne l'avait fait l'époque précédente ^ Le triangle donne en effet, aussi compacte et aussi indistincte que possible, la triplicité se résolvant dans l'unité. Le xiii'' siècle ajoute un nouveau type géométrique, où la triplicité est plus visible et l'unité moins absolue. Le cercle est pris comme l'emblème de Dieu, et trois cercles figurent les trois personnes; mais, afin de marquer l'union indissoluble qui lie les trois personnes entre elles, on enlace les trois cercles l'un dans l'autre, de façon qu'on ne peut soulever ni arracher l'un sans que tous les trois viennent ensemble et s'arrachent à la fois. Le mot de trinité, par un singulier hasard, se décompose lui-même en trois syllabes. On donne une de ces syllabes à chaque cercle; mais elles n'ont de sens complet, elles ne forment un mot qu'en se réunissant: tri-ni-tas. Dans l'espace laissé vide par l'intersection des trois cercles, on lit UNiTAS. Ainsi donc l'unité est le centre d'où rayonne la Trinité.

tête, parce qu'en plan ces trois têtes forment un trèfle, et que la troisième est cachée par les deux têies qui se voient. Si le manuscrit d'où est tiré ce dessin est espagnol comme le texte qu'il contient, il faut dire que le moyen âge de l'Espagne est assez diflerent du nôtre ; il est beaucoup plus original ou anormal , si on aime mieux. Un manuscrit espagnol conservé à la bibliothèque d'Amiens ofl"re de même des particularités fort bizarres et qu'on ne trouve pas chez nous.

Dès le vni' siècle, lorsqu'on veut montrer l'égalité des personnes divines, on prend des exemples qui prouvent trop; on arrive presque à l'identité. Sainte Odile, abbesse du couvent de Hohenburg en Alsace, lequel s'appelle aujourd'hui Sainle-Odile, planta trois tilleuls en l'honneur de la Trinité. Le récit de ce fait est assez curieux pour être transcrit ici. Un homme vint trouver la sainte et lui présenta trois rameaux provenant d'un tilleul unique ; il la pria de les planter pour qu'ils restassent en souvenir d'elle : « Et tulit (S. « Odilia) unam in manu sua, et ait: « In nomine Patris te planto. » Et accipiens alteram , « dixit : « Et in nomine Filii. » Et tertiam tulit dicens : « Et in nomine Spiritus-Sancti ; « « mysterium Trinitatis complens. » Les trois rameaux donnèrent naissance à trois grands arbres entièrement semblables , égaux , à peu près identiques , et sous l'ombrage desquels les religieuses prenaient le frais en été. (Voyez, dans les Act. SS. Ord. S. Benedic. W vol. la vie de sainte Odile, écrite par un anonyme qui paraît être du xi' siècle. Odile est morte vers 720.)

iSg. — TRINITÉ SOtJS LA FORME DE TROIS CERCLES. Miniature française, fin du xiii° siècle ^.

Le même manuscrit comprend trois autres groupes de trois cercles outre celui qui précède. L'un des groupes offre ces mots distribués également dans chacun des trois cercles : Pater- FiLius-spiRiTus-sANCTUS, qui viennent se résoudre au centre dans : Vita Deus. On a, pour le second : Verbum lux vita, qui aboutissent vers le centre à : Deus est^. Dans le troisième, on lit : TRI-TRI. Ni-Ni. tas-tate; et, au centre : unitate-unitas. L'unité diverge en trinité, la trinité converge dans l'unité. Enfin, en glose, on lit : « Verbum, lux, vita Deus est. — Ver- «bum, lux, vita Jesus-Christus est. — Verbum, lux, vita Spi- « ritus-Sanctus est. » Renversez ces trois termes et déplacez les

' Manuscrit de la bibliothèque communale de Chartres, n° i355, fin du xiii' siècle.

' Dans ce groupe , Verhum est à la place où , dans le précédent, on lit Pater; c'est Filius, qui répond à Lucc^ et Spiritus-Sanctus à Vita. Cette disposition a-t-elle été prise à dessein? Il n'est guère possible de le croire; car, si le Fils peut être appelé la Lumière et le Saint- Esprit la Vie, le Père n'est pas spécialement le Verbe. En attribuant, au contraire, le Verbe au Fils, la lumière au Saint-Esprit et la vie au Père, on rentre, à peu près, dans la définition que nous avons donnée des personnes divines.

attributs, vous arriverez en résultat à ce dogme : Deus trinus anus. Ces figures ne sont donc que la traduction , sous forme géométrique, du symbole de saint Atbanase.

Le génie subtil de Dante devait adopter facilement de pareilles formules géométriques. Le grand poëte termine en effet le Paradis par les stropbes suivantes, où l'unité et la trinité divines sont exposées en magnifique langage.

« Dans la profonde et claire substance de la haute lumière m'apparurent trois cercles , de trois couleurs et d'une seule dimension. Et l'un paraissait reflété par l'autre comme Iris par Iris ^ ; et le troisième paraissait un feu qui s'exhalait deçà et delà^... 0 lumière éternelle qui résides seule en toi, qui seule te comprends ; et, comprise de toi et te comprenant, t'aimes et te souris ! Ce cercle , qui paraissait conçu en toi comme une lumière reflétée, lorsque je l'eus un peu parcouru des yeux, me parut avoir au dedans de lui notre effigie peinte de sa propre couleur^. C'est pourquoi ma vue plongeait tout entière en lui. Tel que le géomètre qui s'applique tout en Lier à mesurer le cercle et ne retrouve pas dans sa pensée le principe dont il a besoin, tel j'étais à cette vue nouvelle. Je voulus voir comment l'image s'unissait au cercle et comment elle y était adaptée; mais mes propres ailes n'étaient pas de force à cela, si mon esprit n'avait été frappé d'une clarté dans laquelle son désir fut satisfait^. »

On a souvent répété que le génie de Dante s'était reproduit dans celui de Michel-Ange. Le tableau du Jugement dernier a paru avec raison une traduction , par la ligne et

' Le Fils par le Père : Lumen de lumine. L'Esprit-Saint : Qui ex Paire Filioque procedit.

C'est l'effigie de Jésus-Christ. Le poète italien a dessiné un portrait où l'auteur scolastique de Chartres a écrit un mot. Idée analogue en deux langages dilFérents.

* Dante, Divine Comédie, Paradis, chantxxiii, à la fin. (Voyez la traduction de M. Brizeux, in-12. Paris, iSZji.)

la couleur, du sombre et glorieux poëme écrit et chanté par Dante. Les deux illustres Florentins nous apparaissent comme deux frères jumeaux. On a bien remarqué les traits pareils qui les faisaient de la même famille, mais on a complètement négligé un fait qui porte leur ressemblance jusqu'au plus haut degré ; ou plutôt on l'a vu ce fait , mais on ne l'a pas compris. Vasari, qui a vécu assez familièrement avec Michel-Ange, s'y est trompé lui-même. On lit en effet dans la vie du sublime artiste: «Michel-Ange, pendant la plus grande partie de sa vie, s'était servi d'un cachet portant l'emblème de trois cercles entrelacés. Sans doute il voulait donner à entendre par là qu'il existe une union si intime et si nécessaire entre la peinture, la sculpture et l'architecture, qu'elles ne doivent jamais se séparer. Les académiciens \ jugeant qu'il était parvenu au plus haut degré dans les trois arts du dessin, changèrent ces trois cercles en trois couronnes et y joignirent cette devise : Tergeminis tollit honoribus^. »

Je ne puis partager l'opinion de Vasari. D'abord je comprendrais difficilement Michel-Ange portant constamment sur lui , par un orgueil puéril , la preuve qu'il excellait dans les trois arts du dessin; ensuite, quand on compare ce texte avec celui de Dante et avec nos trois cercles de Chartres, on voit que ce prétendu cachet n'était pas un monument d'orgueil, mais de foi. C'était une bague où le symbole de saint Athanase avait été tracé au compas; c'était un Credo géométrique. Vasari a pu s'y tromper et les académiciens de Florence éga]ement, mais la pensée du taciturne et de l'impénétrable artiste s'élevait à une portée bien différente de celle que lui prêtaient ses compatriotes et ses contemporains. Michel-Ange avait d'ail-

Ceux de Florence, lors des pompeuses funérailles qu'ils firent à Michel-Ange, Vasari, Vies des Peintres, Vie de Michel-Ange , trad. de MM. Leclanché et Jeanron.

leurs un autre cachet, à savoir la fameuse pierre gravée, ce précieux monument de l'antiquité où , sur un très-petit champ , on voit quinze figures humaines , deux animaux, un arbre entouré d'une vigne et un rideau.

Les trois cercles , extension et complément du triangle , furent inventés au xiii" siècle et persistèrent jusqu'au xvl^ Pendant cette période, qui s'ouvre à la fin du xv^ dure jusqu'au xvii% et embrasse la renaissance entière , tous les types antérieurs sont admis à peu près au même rang et reçus avec les mêmes honneurs; c'est une époque de synchrétisme pour toutes choses. On est païen et chrétien au même degré, monarchique et républicain d'égale force; en art plastique, comme en politique, comme en croyance religieuse , on reçoit tout ce qui se présente. La renaissance ajoute au passé quelque peu de nouveau, mais avant tout elle donne droit de cité à ce qu'on a fait et pensé depuis que le monde existe ^ Aussi retrouvons-nous, dans les monuments figurés de ce temps, des exemples de toutes les Trinités que nous avons signalées. Les époques latine, romane et gothique, s'empressent d'offrir à la renaissance, qui les accueille tous, les types qu'elles ont créés ou modifiés.

Les symboles de la première époque, la main du Père, la croix du Fils, la colombe de l'Esprit, reviennent à la renaissance, mais avec les développements que l'on y ajouta du ix*"

' Cette époque de la renaissance s'inspire , on le dirait , du génie des Romains , dont elle chei'che à ressusciter la civilisation. Les empereurs romains, dans leur tolérance universelle pour les religions , donnaient le droit de bourgeoisie aux divinités de tous les peuples, et l'on sait que l'empereur Alexandre Sévère avait placé dans son laraire les images du Christ, d'Apollonius de Tyane, d'Orphée et d'Abraham, à côté de celles des meilleurs princes et des plus célèbres philosophes. A ces personnages , fort étonnés de se trouver ensemble , Sévère rendait un hommage religieux. La renaissance honora également les idées les plus discordantes entre elles et les individus les plus opposés , même les plus ennemis.

au xif siècle. Le Père montre sa tête, son buste , son corps tout entier ; la croix porte le Crucifié , et la colombe se pose sur la tête ou sur la main de l'Esprit, qu'elle symbolise. Cette dernière addition appartient spécialement à la renaissance, tandis que les deux époques précédentes revendiquent les deux autres. Du reste, il est fort rare de rencontrer le Saint-Esprit sous forme humaine et sous forme de colombe tout à la fois; rien de moins fréquent que de voir, dans un même monument, la troisième personne divine s'envelopper dans son double symbole d'homme et d'oiseau. Nous n'en connaissons jusqu'à présent que trois exemples, et nous en avons donné deux^

De même qu'à la colombe de l'époque latine on ajoute l'homme de l'école romane, pour figurer le Saint-Esprit; de même aussi, pour représenter la Trinité entière, on unit le triangle roman au cercle gothique dont nous avons parlé. On enlace fune dans l'autre ces deux figures géométriques, et Ton obtient ainsi la formule la plus complète de l'unité de la substance circonscrivant la triplicité des personnes. Bien plus, comme si la figure ne donnait pas une idée suffisante de la divinité, on la fait tenir par Dieu lui-même. L'explication vivante , en quelque sorte, de cette abstraction géométrique est donc ce vieillard qui mesure de ses bras, comme avec les branches d'un compas, le diamètre du cercle éternel, faire de f unité divine dans laquelle vient s'inscrire le triangle des trois personnes^.

' Planches 126 et i5o, pages 484 et 58 1. Le troisième exemple m'a été signalé par M. Dusevel d'Amiens. On v verrait chaque personne divine sous forme humaine el tenant son attribut symbolique sur ses genoux. Le Père aurait un tfiangle ; le Fils une croix , et l'Esprit une colombe. Ce curieux sujet serait peint dans un manuscrit du xv" siècle qui est en la possession de M. Dusevel, J'aurais fait graver ce dessin, si j'en avais eu connaissance plus lot.

^ Il y a plus de dignité à figurer ainsi Dieu qui mesure le monde qu'à le montrer tenant à la main un compas, ainsi que la planche 1^9 nous le fera voir plus bas, page 576. La renaissance, quoi qu'on dise, a jeté dans les idées et dans leur exprès-

lAo. — LA TRIPLICITÉ DIVINE INSCRITE DANS L'UNITE. Gravure allemande, xvi° siècle '.

Quant aux Trinités dont les personnes ont toutes trois la forme humaine , type que nous avons vu poindre au ix^ siècle et se continuer jusqu'à la fin du xiii% pendant la période romane , c'est aux xv^ et xvi*' siècles surtout que nous en remar-

sion une noblesse que 3e moyen âge, en France particulièrement, ne montrait que trop rarement.

' Ce dessin reproduit une gravure de la fin du xvi' siècle, composée et gravée par Malheus Gruter; elle appartient à M, Guénebault, qui a bien voulu me la communiquer. (Voir l'œuvre de Gruter à la Bibl. roy. au cabinet des estampes.) On remarquera le nimbe rayonnant, en dents de scie , qui environne la tête de Dieu, et l'auréole de forme semblable qui entoure une partie de son corps.

quons le développement complet. Nous avons déjà donné divers exemples auxquels nous renvoyons et que nous allons augmenter encore. La Chronique d'Isidore de Séville nous a fourni une trinité anthropomorphique offrant les têtes des personnes divines qui animent un corps unique ; mais ces têtes sont distinctes, quoique soudées. Dans l'exemple suivant, au contraire, les têtes sont plus que juxtaposées, plus qu'adhérentes, plus que soudées; elles se mêlent, elles se confondent, et n'offrent plus qu'un seul crâne pour trois visages.

l4l. LES TROIS VISAGES DE LA TRINITE SUR ONE SEDLE TETE ET SDR DN SEDL CORPS.

Image française, xvi° siècle ^

Ici la représentation de la Trinité est aussi complète que pos* sible. Outre le triple visage qui donne l'explication du triangle

Cette représentation se voit particulièrement dans un livre d'Heures , imprimé sur

échancré aux coins par les trois cercles appartenant aux trois personnes divines, nous avons une légende qui sert de glose et qui traduit la différence en même temps que l'égalité dés trois hypostases. La différence se lit sur les côtés du triangle, et l'égalité vient converger au cœur, dans un cercle semblable à ceux des coins. On voit sur les côtés : « Le Père n'est pas le Fils. Le Père n'est pas l'Esprit saint. L'Esprit saint n'est pas le Fils, » — Mais, en allant des coins au centre, on lit : « Le Père est Dieu. Le Fils est Dieu. L'Esprit saint est Dieu. »

Ce curieux sujet nous fait passer des représentations purement géométriques aux représentations purement huniaines ou anthropomorphiques.

C'est l'époque romane qui a créé cette manière de figurer les trois personnes sous la forme humaine, le Père aussi bien que le Fils, l'Esprit aussi bien que l'un et l'autre. Nous avons cité le manuscrit de saint Dunstan , et nous aA^ons donné une miniature du manuscrit d'Herrade; mais nous devons ajouter qu'au philosophe Abailard les trois personnes apparaissaient

vélin , à Paris , en i524 , par Simon Voslre. Du reste elle esl très-fréquente à partir du xv' siècle; on la voit sculptée à Bordeaux, dans une maison qu'on préfend avoir été habitée par Montaigne, dans la rue des Bahutiers. Cette sculpture occupe le tympan extérieur de la porte d'entrée. On y distingue le triangle et les inscriptions , mais les trois visages et les quatre attributs des évangélistes ne s'y trouvent pas; notre dessin est le plus complet de ce genre. M. Albert Way, directeur de la Société des antiquaires de Londres et correspondant du comité des arts et monuments, me fait savoir que, dans les comtés de Norfolk, de Suffolk et dans l'Essex, on rencontre souvent des Trinités géométriques comme celle de Bordeaux. Ces représentations se remarquent aux portails des églises, assez souvent sur les dalles tumulaires, quelquefois sur les vitraux; elles sont toutes des xv' et xvi° siècles, et tracées sur des écussons, en guise d'armoiries. C'est uniquement, à ce qu'on assure, dans la partie orientale de l'Angleterre qu'on trouve ce sujet; on ne l'a vu ni dans le Nord ni dans l'Ouest. Cette remarque peut être précieuse, non-seulement pour l'archéologie, mais encore pour l'histoire proprement dite. Ce qui est fréquent chez nous ,, est rare en Angleterre, et n'existe chez nos voisins que dans les comtés qui regardent la France , ou qui ont été les premiers occupés par les Normands.

ainsi, et qu'il les avait fait sculpter toutes trois sous forme humaine dans l'abbaye du Paraclet. « Il paraît à remarquer, dit le père Mabillon , qu'Abailard fit sculpter dans une seule pierre les trois personnes de la très-sainte Trinité, à laquelle l'oratoire de ce lieu (le Paraclet) est consacré. On les voit sous la figure et avec la stature humaine, manière inaccoutumée et digne d'un homme original en tout^ » Le Père était au milieu, le Fils à droite, l'Esprit à gauche et tenant ses mains en croix sur sa poitrine.

Il était hardi de représenter en homme le Père éternel, qu'on n'avait pas vu ; mais il y avait un excès d'audace à faire un homme, et un homme sans ailes, du Saint-Esprit, qui ne s'était manifesté que sous la forme d'une colombe. Aussi fépoque gothique proprement dite , celle qui s'écoule de la fin du xii'^ siècle à la fin du XIV^ abandonna presque complètement ce type inventé par les artistes romans; mais au déclin du gothique, à l'aurore et pendant toute la durée de la renaissance, on revint à cette manière de traiter les hypostases.

A l'exception de la miniature empruntée au manuscrit d'Herrade, les dessins que nous avons donnés et ceux que nous allons offrir encore sont tous des xv*" et xvi^ siècles ; et même , circonstance singulière, c'est que la Trinité sculptée par ordre d' Abailard , telle que Mabillon la décrit , appartient au x vi^ siècle et non au xif . Il est possible que le groupe dont parle Mabillon en ait remplacé un autre ancien et plus ou moins semblable à celui que le savant bénédictin avait pu voir, mais ce

' Annales benedict. vol. VI, p. 85, n° lA. Mabillon se trompe. Cette manière de figurer la Trinité n'était pas insolite, puisque, dès le ix' siècle, des monuments représentent ainsi les personnes divines , et que d'innombrables monuments des xv° et xvi' siècles nous les offrent sous la même forme. Nous allons revenir, dans un instant, sur ce texte de l'illustre bénédictin.

dernier ne pouvait être contemporain d'Abailard. En effet, le Père était en empereur, portant un globe à la main et une couronne fermée sur la tête. Il était vêtu d'une aube, d'une étole croisée et fixée sur la poitrine par une ceinture, et d'une chape qui s'étendait aux deux autres personnes qu'elle allait couvrir pour figurer l'unité divine. De l'agrafe de ce manteau tombait une banderole où on lisait : « Tu es mon Fils. » Celui-ci était à la droite du Père et portait une aube semblable à la sienne ; mais il n'avait pas de ceinture. Il tenait à la main la croix qu'il appuyait contre sa poitrine. Vers la gauche pendait une banderole avec ces mots : « Tu es mon Père. » A gauche du Père était le Saint-Esprit, portant une aube pareille, croisant ses mains sur sa poitrine et tenant ces mots : « Je suis le souffle de l'un et de l'autre. » Le Fils portait une couronne d'épines, le Saint-Esprit une couronne d'olivier. Tous deux regardaient le Père qui, seul des trois, avait une chaussure. A tous trois étaient le même visage, la même physionomie, la même formel Excepté l'étole croisée, qui appartient au Fils et non pas au Père^, tous ces caractères désignent un

' « Videlur hic observare Irium sanctissimae Trinitatis , ciii dedicatum ejus loci orato- « rium est (leParaclet) , personarum extanles figuras ad humanam staturam, ex uno la- « pide fabrefactas, quas Abailardus ipse fabricari curavit, insoHto, ut in omnibus inso- "litus erat, modo. Pater in medio positus est cum toga talari, stola e collo pendente el " ad pectus decussata, atque ad cingulum adstricta; cum corona clausa in capite et globo Il in sinistra inanu; pallie superindulus, quod ad duas hinc inde personas extenditur, « cujus a fibula pendet lambus deauratus his verbis adscriptis: Filius meus es tu. Ad Pa- « tris dexteram sfat Filius cum simili toga, sed absque cingulo, habens in manibus cru- II cem pectori appositam , et ad sinistram partem lambum cum liis verbis : Pater meus « es tu. Ad sinistram extat Spiritus-Sanctus , consimili togaindulus, decussalas super pec- " tu? habens manus cum hoc dicto : Ego utriusque spiraculum. Filius coronam spineam , « Spiritus-Sanctus olearem gerit. Uterque respicit Patrem , qui calceatus est, non duae aliae «personae. Eadem in tribus vultus, species et forma. « {Annales benedici. vol. VI, p. 85,

* Le Fils est prêtre selon l'ordre de Melchisédech ; le Fils est pontife et victime tout à

monument du xvi® et non du xii^ siècle. La couronne d'épines^^ dans les monuments où est figurée la Trinité , la croix entre les mains du Fils, la couronne fermée sur la tête du Père, la chape d'où pend une banderole et qui couvre les trois personnes à la fois, tout cela n'est pas antérieur à la fin du xv^ siècle. Nous avons des Trinités contemporaines d'Abailard, et pas une n'obéit au signalement donné par Mabillon; nous possédons et nous avons reproduit des Trinités des xv^ et xvi^ siècles, et les caractères qui les distinguent viennent se ranger au nombre de ceux qu'on attribue à la Trinité d'Abailard.

La renaissance et la fin du gothique affectionnèrent donc cette représentation anthropomorphique de la Trinité. Ce type fut très-multiplié ; il dut, en conséquence, subir de nombreuses modifications. Pour nous en tenir à celles qui ont affecté les trois têtes divines portées par un corps unique, nous ajouterons, à ce que nous avons déjà dit, que les têtes, distinctes d'abord et isolées, puis en contact, puis adhérentes, puis soudées intimement, finirent par se confondre dans un seul cerveau. La tête fut unique alors, mais les trois faces étaient distinctes, parce qu'il fallait au moins marquer la triplicité des figures. Cependant quatre yeux d'abord, puis trois ^ , puis

ia fois. De là vient que nous le voyons quelquefois disant la messe; souvent habillé en évêque, très-souvent portant par-dessus l'aube l'élole croisée comme les prêtres la portent sous leur chasuble. Il n'en est pas ainsi du Père. Mabillon a bien pu prêter au Père ce qui convient au Fils , puisqu'il s'est trompé de quatre siècles sur la date du monument qu'il décrit.

' 11 paraît qu'en Bretagne, à Saint-Pol-de-Léon , une Trinité serait sculptée sur une clef de voûte, et montrerait trois figures n'ayant que trois yeux en tout. On comprend bien que quatre yeux et même deux puissent être placés convenablement et assez naturellement sur trois visages soudés , et dont un se verrait de face , tandis que les deux autres apparaîtraient de trois quarts ou de profil ; mais on ne peut aisément distribuer trois yeux seulement sur trois ligures. Il faut, pour cela, montrer ces figures non plus en

deux seulement furent percés dans ces trois visages, et l'on tomba enfin dans l'unité presque absolue, tout en conservant une apparence de Trinité. Trois visages, mais avec deux yeux seulement, un seul front et un seul corps, c'est une bien faible indication de la Trinité.

iii^.

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