TROIS VISAGES DIVINS A DEUX YEUX ET UN SEUL CORPS
Miniature française, xvi° siècle '.
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D'ailleurs on tombait dans le monstrueux. Les allégoristes ont, il est vrai, leurs licences toutes particulières, et on leur
élévation ou verticalement , mais horizontalement ou en plan. C'est effectivement ce qu'on a fait à Saint-Pol-de-Léon. Il faut dire que ces trois yeux, ces trois bouches et ces trois nez sculptés sur la clef en forme de trèfle qui s'agrafe à la voûte de l'église de Saint- Pol, désignent bien une triplicité, mais que Dieu n'y est peut-être pour rien ; c'est probablement un pur caprice de l'artiste , qui aura voulu réunir trois objets tels quels dans un champ unique.
Manuscrit du roi Jîenri II, Bibl. roy. Ici la Trinité est représentée créant le monde,
permet, comme aux poëtes, des métaphores audacieuses; mais une métaphore sculptée ou peinte n'a pas plus d'autorité qu'une figure de rhétorique. Cependant la hardiesse ne connaissait pas de bornes, et plus la matière sur laquelle s'exerçait l'imagination avait d'importance, plus l'audace pouvait entraîner dans de graves conséquences. Saint Christophe porta l'enfant Jésus sur ses épaules pour lui faire traverser un bras de mer tempétueux; c'est le Christ, c'est la seconde personne de la Trinité que porte le saint, et non pas la Trinité elle-même. Cependant une sculpture du xv' siècle, qui se voit encore dans l'église de Sedgeford, en Angleterre, présente le géant Christophe portant le petit Jésus, un enfant de trois ans, sur ses épaules. Mais cet enfant n'est pas Jésus seulement, c'est toute la Trinité, car trois têtes s'élèvent sur ce petit corps unique. Ainsi voilà le Christ qui fait, à lui seul, la Trinité tout entière '.
ainsi que l'indique Tévangile de saint Jean, dont on voit l'aigle dominant un cartouche où se lit : In principio creavit cœlum et terram. L'aigle, attribut d'un apôtre, est nimbé; symbole d'un évangéliste ,' il porte une écriloire dans son bec. L'aigle ne s'est pas toujours contenté de tenir l'écritoire, un des instruments matériels destinés à fixer la pensée. Aux anciennes époques, il inspire directement, il dicte cette pensée même , ainsi que font l'ange de saint Matthieu , le lion de saint Marc et le bœuf de saint Luc. Mais nous sommes au xvi" siècle , et alors les attributs des évangélisles sont de simples domestiques , et non plus des génies inspirateurs.
' Je dois à l'obligeance de M. Thomas Wright, antiquaire anglais, correspondant de l'Institut de France et du comité dés arts et monuments , communication d'un dessin trèsfidèle représentant ce saint Christophe qui tient sur ses épaules l'enfant Jésus à trois têtes. Une seule des trois têtes porte un nimbe ; les deux autres sont privées de cet ornement distinctif II faut ajouter en outre que ces têtes, couvertes d'un badigeon qu'on vient d'enlever, sont assez indistinctes aujourd'hui. M. le baron Taylor, auquel ce dessin a été communiqué , croit avec raison que deux de ces têtes sont probablement un essai , un repentir du peintre. L'artiste aura essayé à trois reprises différentes de poser la tête sur le corps de l'enfant qu'il venait de dessiner, et c'est à la troisième fois seulement qu'il se sera arrêté : de là ces trois tètes. Cette explication est fort plausible et nous l'adop-' tons volontiers. Cependant nous ferons remarquer que la tête définitive, celle qui porte le nimbe, est plus indistincte que les deux autres encore : celles-ci ont parfaitement tracés les yeux et la bouche, qu'on ne voit pas dans la première. D'ailleurs le fait que
On alla plus loin encore, mais en partant de la même idée.L La seconde personne de la Trinité, le Fils de Dieu, est descendue seule dans le sein de Marie : ni le Père, ni l'Esprit ne se sont incarnés dans les entrailles de la Vierge. Cependant un manuscrit de la fin du xiv^ siècle renferme une prière adressée à Marie, et dont l'écriture paraît dater du xv^ On lit dans cette prière, qui est assez remarquable, le passage suivant: « Si vous souveigne, doulce dame, de la doulce annunciacion que le Sauveur de tout le monde vous envoya quand il se voulut tant humilier que il voulut en vous descendre et en vos précieulx flans prendre cher humaine, pour nous povres pécheurs rachepter. Vuelliés ouvrir les oreilles de vostre très-grant doulceur à escouter les prières de moy povre pécheresse, quant pour les pécheurs se voust en vous herbergier le Père, leFilz et le Seint-Esperit. Pour qnoy, doulce dame, à vous appartient estre advocate aux povres pécheurs, et par quoy vous estes la chambre de toute la Trinité ^ »
Dès la fin du xiv^ siècle , ou vers le commencement du xv^ on avait fait du sein de Marie la chambre de toute la Trinité, et le chancelier Gerson n'avait pu retenir son indignation en voyant dans l'église des Carmes, à Paris, un tableau où l'on avait figuré ce que le texte de Troyes disait environ cent ans plus tard. « On se doit bien garder, s'écrie Gerson ^, depaindre
présente la peinture de Sedgeford, pour être étrange, n'est pas unique, et nous avons une foule d'exemples démontrant que le Christ a été figuré absorbant en lui seul les deux autres presonnes divines. — Le saint Christophe le plus ancien, à notre connaissance, est peint sur verre dans le transsept méridional de la cathédrale de Strasbourg ; il est byzantin de forme et doit dater du xi° siècle. Du reste le petit Christ qu'il porte n'a qu'une seule tête.
' Ce manuscrit a été communiqué à M. Léon Aubineau, archiviste à Tours et correspondant du comité des arts, par M. l'abbé Tridon, professeur d'archéologie au petit séminaire de Troyes.
' Bibl. roy. Ms. 7282, f° 60. On doit ce texte, curieux sous plusieurs rapports, à
faulsement une histoire de la saincte Escripture, tant que bonnement se peut faire. Je le dy partie pour une ymage qui est aux Carmes et semblables, qui ont dedens leur ventre une Trinité, aussi comme toutte la Trinité eustprins char humaine en la vierge Marie. Et, qui plus merveille est, il y a enfer dedens peint, et ne voy point pour quelle cause on œuvre ainsi; car, en mon jugement, il n'y a baulté ne dévocion en telles paintures; et ce doit estre cause d'errjeur et de indignation ou indévocion. »
Le cri d'alarme poussé à bon droit par Gerson fut entendu à Rome. Il y avait inconvenance à ouvrir les entrailles de la Vierge pour y mettre les personnes divines, et, chose inouïe, l'enfer lui-même; il y avait hérésie à faire incarner la Trinité ^ ; il y avait témérité à montrer les trois hypostases soudées et confondues monstrueusement. En 1628, le 11 d'août, le pape Urbain VIII défendit de représenter la Trinité sous la
M. R. Thomassy, qui l'a trouvé dans un sermon sur le jour de Noël , prononcé par le chancelier Gerson. Nous avons bien vu des tableaux représentant Jésus dans les entrailles de Marie, et saint Jean dans celles d'Elisabeth; nous avons même donné (pi. 71, p. 2 63) le dessin d'un vitrail où l'on volt Jésus nu , debout et les mains jointes , dans le sein de sa mère. Mais les tableaux signalés par Gerson , et que semble rappeler le manuscrit de Troyes, sont inconnus jusqu'à présent ; il est présumable qu'on les aura détruits. Si l'on pouvait en retrouver, il faudrait les signaler et les conserver précieusement.
' De nos jours, sans le savoir et sans le vouloir, on est hérétique au même chef lorsqu'on place sur le dos des chasubles modernes, à l'intersection des bras de la croix, le triangle qui est l'emblème de la Trinité. Par là, en effet, on semble incarner et crucifier la Trinité tout entière , tandis que le Christ seul s'est incarné et seul est mort sur la croix. De pareilles chasubles , el elles sont nombreuses , ne devraient pas servir aux offices divins. Ei cependant tous les jours on les annonce et on en montre le dessin dans les journaux religieux, et tous les jours le clergé, qui devrait être plus scrupuleux sur le dogme théologique, en achète et s'en habille. Le R. P. dom Guéranger, qui m'a signalé cette erreur involontaire, déplore, avec jnsle raison , que la confection des ornements sacerdotaux soit livrée à des ignorants ou à des indifférents, et que le clergé accepte, sans y prendre garde, absolument tout ce qu'on lui présente. Dire la messe avec ime hérésie flagrante sur le dos, c'est assez extraordinaire.
figure d'un homme à trois bouches, trois nez, quatre yeux; il proscrivit d'autres images semblables. La contravention est frappée d'anathème, et le pape ordonne de brûler les Trinités de ce genre ^ Dans un bref adressé à l'évêque d'Augsbourg, en 1745 , Benoît XIV rappelle, pour la confirmer, la condamnation portée par son prédécesseur ^.
Les Grecs sont bien prompts d'imagination , bien portés à la métaphore vivante ei à la personnification ; cependant ils n'ont osé qu'une seule fois , à notre connaissance, représenter la Trinité comme nous l'avons fait. Ils suivent de plus près la Bible et ne se permettent pas les écarts où la raison , dominée par l'imagination, nous entraîne quelquefois. Cette Trinité, offrant trois figures humaines sur un seul corps, est peinte à fresque dans la chapelle du cimetière de Saint-Grégoire , couvent du mont Athos. Du reste, cette peinture est de lySô; les trois figures divines ont quatre yeux, trois nez, trois bouches et un seul nimbe, lequel est crucifère et porte 0 a)v sur les branches de la croix. Un exemple unique et du xviii'^ siècle n'est pas d'une grande importance. Le manuscrit byzantin que nous citons souvent, et qui a pour titre Guide de la peinture, enseigne la manière de figurer les Trinités et chacune des trois personnes ; or il ne parle en aucune façon des trois têtes ni des trois visages portés sur un corps unique , mais il se contente de dire : « Nous représentons en peinture le Christ sous une forme humaine, parce qu'il a paru sur la terre conversant avec les hommes et qu'il s'est fait homme mortel,
' Lucius Ferraris, Prompla Bibliotheca canonica , in-4°, Romae 1787, dit au mot Imaqines : « Urbanus VIII comburi jussit imaginem cnm tribus buccis , tribus nasis et qua- «luor ocuiis, et alias si quae invenirentur similes. Haec enim nova inventio (nouvelle «en Italie, mais déjà ancienne en France) repraesentandi sanctissimam Trinitatem tole- « rabilis non videlur. »
' Voyez le Bullaire de Benoît XIV, t. 1, p. 166, § 28.
semblable à nous, excepté pour le péché. De même nous représentons le Père éternel comme un vieillard, parce que c'est ainsi que l'a vu Daniel (chap. vu). Nous représentons le Saint-Esprit comme une colombe, parce que c'est ainsi qu'il a été vu dans le Jourdain, i* — On en conviendra, les Grecs sont fort loin des hardiesses et des témérités des Latins.