TRINITÉ EN UN SECL DIEU ET TENANT LE MONDE
Fresque du Campo-Santo de Pise, xiv'^ siècle.
Il y a dans cette belle représentation, qui est de la première moitié du xiv*^ siècle, une supériorité incontestable sur celle du manuscrit d'Henri IL Ici ia Trinité est concentrée dans une seule personne, dans Dieu, qui tient les cercles dont se compose l'univers, peuplé par lui d'êtres de toute nature. Les neuf cbœurs des anges ' animent les cercles extérieurs ; au
* On les décrira en détail dans l'histoire de l'ange.
milieu, roulent les constellations; la terre, considérée comme le noyau du monde, est assise au centre ^
Un manuscrit nous présente à peu près le même sujet, mais traité d'une façon fort inférieure. Dieu est au foyer de neuf cercles concentriques dont sept sont enflammés; il tient, à la droite, le compas qui lui sert à prendre les dimensions du monde, et, à la gauche, la balance où il le pèse. C'est pour répondre à ce texte célèbre de Salomon, qui se lit au chapitre XI de la Sagesse : « Omnia in mensura, et numéro, et pondère disposuisti. »
Le nombre consiste dans les neuf cercles mystiques qui entourent Dieu; la mesure est dans le compas, et le poids dans la balance.
' Au lieu d'esquisser une description , je préfère donner l'extrait suivant de Vasari ( Vies des peintres. Vie de Bufifamalco); ce passage n'est pas sans intérêt.
« Buonamico Buffamalco peignit quatre fresques au Campo-Santo. On distingue , dans ces compositions , la création de l'univers, où le Père éternel est représenté haut de cinq coudées et soulevant la grande machine des cieux et des éléments. Au bas de ce tableau, dont les deux angles sont occupés par un saint Augustin et un saint Thomas d'Aquin , Buonamico écrivit, en lettres majuscules, un sonnet explicatif de son sujet, que nous allons rapporter pour donner une idée du savoir des gens de cette époque. » — Buffamalco est mort à 68 ans, en i34o. Voici le sonnet qu'il écrivit sous sa peinture :
Voi che avvisat'e questa dipintura Di Dio pietoso sommo creatore , Lo quai fe' tutte cose con amore , Pesa te , numérale ed in misura.
In nove gradi angelica natora In ello empirio ciel pien di splendore , Colui che non si muove ed è motore , Ciascuna cosa fece buona e para.
Levate gli occhi del vostro intelletto ,
Considerate quanto è ordinato
Lo mondo universale ; e con aiFetto
Lodate lui cLe l'ha si ben creato : *
Pensate di passare a tal diletto
Tra gli angeli , dove è ciascun beato.
Per questo mondo si vede la gloria , • Lo basso , ed il mezzo , e l'alto in questa storia.
l/ig. TRINITK EN DN SEUL DIED, TENANT LA BALANCE ET LE COMPAS.
Miniature italienne du xiii' siècle '.
EMM-P-H-DVRAriD
C'est pour toutes ces raisons que le globe se voit si souvent aux mains de la Trinité ; quelquefois on le lui place sous les pieds, comme dans l'admirable manuscrit d'Anne de Bretagne qui appartient à la Bibliothèque royale. Aux deux tiers de ce beau livre, on voit le Père habillé comme un pape, à longue barbe blanche, nimbe en disque autour de la tête, aube de neige, étole verte, chape rouge à orfroi et parements historiés de personnages en or; pieds chaussés de pantoufles d'or. Les trois premiers doigts de la main droite sont ouverts et bénissent.
' Ce dessin provient du Psalterium cumfguris, Ms. du xii* siècle, à miniatures italiennes qui sont des xii° et xiii* siècles. La miniature d'où vient noire dessin nous paraît être de la dernière époque.
A gauche , Jésus-Christ en robe brune, manteau rouge, tête nue et couronnée d'épines. Il tient à la main gauche la croix de résurrection, croix processionnelle ou de triomphe. La barbe est rousse et le nimbe en disque ; pas de plaies aux mains, et pieds chaussés comme ceux du Père. Les pieds du Père- et du Fils sont posés sur un globe où étincellent , en haut , le soleil , la lune , les étoiles; en bas, ondulent les flots de la mer, que sillonnent des vaisseaux; au milieu, s'élèvent des villes et verdissent des prés. Entre la tête du Père et celle du Fils, le Saint-Esprit, en colombe blanche et à bec rouge, étend ses ailes; il porte un nimbe discoïdal. Le fond d'où se détache cette Trinité est en or et encadré dans un ovale tout ourlé de nuages. Dans les quatre coins, hors de l'ovale lumineux, se tournent vers la Trinité les attributs des évangélistes, tenant chacun une banderole où se lit : « Matheus homo. — Johannes avis. — Marcus « leo. — Lucas vitulus. » Ces symboles des évangélistes sont d'azur, fouetté d'or, tous ailés , mais sans nimbe. Le Père et le Fils tiennent ensemble un grand livre ouvert où est écrit :
Ego sum alpha et O; principium et finis '.
En effet, après le globe, l'attribut qui se voit le plus fréquemment aux mains de la Trinité, c'est le livre de vie, la Bible.
' Dans un autre Ms. de la Bibl. roy. n" 886, et qui est également contemporain d'Anne de Bretagne, on voit une Trinité semblable à celle qu'on vient de décrire. C'est vers la moitié du manuscrit : la Trinité est dans une auréole d'or circonscrite par un cercle de nuées bleues. Le Père est en pape , à barbe et cheveux blancs , âgé de soixante et dix ans à peu près, en ancien des jours. Le Fils est à sa droite, en robe violette , chape rougeâtre, tête nue, mais couronnée d'épines ; ses pieds sont chaussés, comme ceux du Père , de babouches rouges à galons d'or ; il a de trente à trente-cinq ans. Entre eux deux , à la hauteur de leur front, le Saint-Esprit en colombe blanche déploie ses ailes. Le Père et le Fils tiennent à eux deux un livre ouvert, où se lit : Sancta Trinitas , Paler et Filim et Spiritus Sanctus. Ego sum alpha et o. Ce livre a sept fermoirs d'or, qui sont les sept sceaux apocalyptiques.
Le dessin tiré de la Cité de Dieu nous a donné un exemple de ce genre ^ Sur ce livre, outre l'inscription qui précède et qui est la plus fréquente, on en lit encore d'autres analogues : « Ego sum qui sum. — Rex regum. — Dominus dominantium. » La plupart de celles que nous avons relevées, et qui se voient sur le livre de Jésus-Christ, se reproduisent également sur le livre de la Trinité^. Le manuscrit byzantin consacre à ces inscriptions un article que voici : - « Inscriptions pour la Trinité :
Le Père éternel — l'Ancien des jours.
Le Fils coélernel — Le Verbe de Dieu.
Le Saint-Esprit — Celui qui procède du Père.
La Sainte-Trinité — Seul Dieu de toutes choses.
« Lorsque vous représentez le Père et le F'ils avec des cartels déployés, écrivez sur le cartel du Père: «Je t'ai engendré
' Voyez page 563, pi. i43.
"^ Un émail roman du xu' siècle , provenant de la collection de M. Didier Petit , de Lyon, offre Dieu assis sur un arc-en-ciel, environné d'ime auréole ovale et ondulée de nuages. Ce Dieu bénit de la main droite, à la façon latine; de la main gauche, il tient un livre long, comme le Liber precum qu'on voit à la Bibl. roy. Ce livre est ouvert; on lit , sur le recto et le verso de deux feuillets, en petites minuscules romaines et légèrement oncialisées :a bcdefg — liikmnop. Ces quatorze lettres, sept sur chaque page, sont ainsi disposées; j'ignore si le nombre et le choix de ces caractères peuvent avoir un sens. En tout cas cet alphabet, à peu près complet et écrit sur le livre divin, marque sans doute que toute science vient de Dieu, et que ce livre est celui des écritures divines. C'est au n° 1 84 du Catalogue de M. Petit que l'on trouve cette indication. J'ai vu cette plaque émaillée, en i8/i3, à l'époque où la vente s'en est faite, et j'ai relevé moimême cette espèce d'alphabet. Au n" 2o4 du même Catalogue, on lit : « Plaque émaillée. Couverture de manuscrit , représentant le Christ bénissant et tenant de la main gauche une tablette où sont gravées quelques lettres en caractères romans et onciaux : »
Ces lettres sont ainsi disposées et placées dans un cadre ; l'A seul est incertain.
« avant Lucifer; » — ou bien : « Asseyez-vous à ma droite jusqu'à « ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. » Sur l'évangile du fils : « 0 Père saint, je vous ai glorifié sur la "terre et j'ai fait connaître votre nom aux hommes;» — ou bien : « Moi et mon père nous ne faisons qu'un; je suis dans « mon père et mon père est en moi ^ »
Les pieds de la Trinité, comme nous l'avons fait remarquer pour chaque personne divine, sont et doivent être nus. En iconographie chrétienne, Dieu, les anges, saint Jean-Baptiste et les apôtres se distinguent seuls, entre les autres personnages, par la nudité des pieds. Cependant on trouve des exemples de personnes divines à pieds chaussés; nous en avons signalé deux^ et nous en avons donné un troisième^. Quand le Père ou le Fils sont habillés en pape, on leur donne, avec les autres vêtements pontificaux, la chaussure que portent les souverains pontifes; mais c'est un cas tout particulier et, dans cette circonstance même, les personnes divines ont très-souvent les pieds nus ''.
La forme du nimbe, de la couronne et de l'auréole; la forme du globe et des divisions qui le partagent, et des objets qui remplissent ces divisions; la forme du livre et des lettres dont se composent les inscriptions qu'on y peint; la forme, le nombre,
. ' Voyez ie Guide de la peinture {Èp(j.r)vela Ttjs IciyypaÇiiHijs), presque à la fin. Le Sainl- Esprit y est dit procéder du Père , mais non du Fils. L'inscription tirée du psaume cix est plus complète que chez nous, qui n'en mettons ordinairement que le commencement; les Grecs, moins charitables, plus durs et plus judaïques dans leur christianisme, y ajoutent: Il Jusqu à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. »
^ On les trouve dans le manuscrit d'Anne de Bretagne, «t dans un autre manuscrit de la même époque et qui est également à la Bibl. roy. n° 886.
' Page 208, pi. 63.
* Dans la Trinité suivante, qui est tirée de l'Aiguillon de l'amour divin, Bibl. roy. in-4°, 509^ ou -~^, le Père, quoique couronné de la tiare, a les pieds nus comme les deux autres personnes. •
580 ICONOGRAPHIE CHÏIÉTIENNE.
la nature, .la couleur des vêtements fournissent des caractères archéologiques par lesquels on peut déterminer la date des Trinités sculptées, ciselées et peintes. Il serait trop long et sans doute très-inutile de nous y arrêter ici, après ce que nous avons dit dans tout ce qui précède. Nous nous contenterons de donner la Trinité suivante, qui est du xv*" siècle et qui montre les trois personnes sous forme humaine; elles portent le nimbe crucifère et sont enveloppées dans une auréole flamboyante. On remarquera la colombe divine, qui s'assied sur la tête du jeune Saint-Esprit. Le Père est en pape, et porte le globe de la toute-puissance; le Fils est en Christ, et tient la croix de l'amour infini; l'Esprit est au milieu, pour unir les deux autres personnes ^
1 5o. TRINITÉ , SOUS FORME HUMAINE , À NIMBE CRUCIFERE ET AUREOLE FLAMBOYANTE.
Miniature française du xv" siècle.
Ici finit la tâche que je m'étais imposée. J'ai cru nécessaire de donner en détail d'abord l'histoire d'un attribut archéologique important, l'histoire du nimbe et de la gloire; puis celle
Voyez rAiguiHon de l'amour divin , cité dans la note précédente.
delà personne qui domine les représentations figurées, comme elle domine le dogme chrétien, l'histoire de Dieu. Des développements analogues pour le reste de l'iconographie chrétienne seraient exagérés, et la vie d'un homme ne suffirait pas à les donner, ni même à en recueillir les éléments. Maintenant donc quelques renseignements fort courts et purement techniques sur l'Ange, le Diable, les personnes et ]es scènes de l'Ancien Testament, de l'Evangile et de la Légende suffiront sans doute au but que le comité des arts et monuments se propose. On a ouvert un sentier; c'est à MM. les correspondants de le prolonger et de l'élargir par des études approfondies et des observations subséquentes. Du reste, on avait annoncé dans l'introduction, écrite plus de deux ans avant le livre même, que la première partie des instructions sur l'iconographie chrétienne comprendrait , outre l'histoire de Dieu, celle de l'Ange et du Diable; notre travail s'étant étendu au delà de nos prévisions, il a fallu, pour le moment, nous limiter à la seule histoire de Dieu.^
En terminant, je dois mentionner, parmi les personnes auxquelles j'ai des obligations, M. Leberthais, qui a dessiné, sur un vitrail de Saint-Remi de Reims, le saint Jean évangéliste qu'on voit à la page 8, planche 3. M. Launay, peintre à Vendôme, correspondant historique, a donné un dessin colorié, d'après lequel a été faite la planche 4, page 2 3. M. Longueville Jones, correspondant historique pour l'Angleterre, a fait calquer pour moi les planches 109 et 1^7, pages 386 et 572 , sur un Dante qui lui appartient. M. Claude, de la Bibliothèque royale, m'a signalé avec obligeance des manuscrits à miniatures, où j'ai puisé divers sujets.
Malgré le soin qu'on a mis à collationner le texte avec les citations, aussi bien que les dessins avec les monuments,
quelques erreurs se sont glissées dans notre travail ; nous
nous contenterons de faire les rectifications suivantes:
Il faut lire, page xviii de l'introduction : «l'Ange, être immortel, non éternel, » au lieu de « sinon éternel. »
Dans l'énumération incomplète des noms divers que le moyen âge impose aux encyclopédies d'alors (page viiide l'introduction), on a oublié le nom de Trésor, qui est certainement le plus populaire.
A la page 496, la planche i3o est annoncée comme représentant une peinture sur bois; c'est une sculpture peinte qu'il aurait fallu dire. Ce groupe de la Trinité est une ronde bosse en bois, couverte de couleurs qui doivent être contemporaines de la sculpture. Le Père porte une couronne dorée; sa barbe et ses cheveux sont bruns. L'aube est blanche, l'étole est jaune et le manteau rouge avec galons dorés. La croix est jaune, et le Christ est de carnation; le linge roulé autour des reins de Jésus est jaune, et la couronne d'épines dorée. Le Saint-Esprit est blanc, pieds et bec rouges. Le banc est jaunâtre. Malgré tout ce qu'on peut dire, et avec raison, contre l'imperfection et même la laideur des figures, ce groupe, qui est posé sur un autel, dans une des chapelles absidales de Saint-Riquier, est en grande vénération; la calotte rouge d'un enfant de chœur est placée à demeure sur l'autel même, pour recevoir les offrandes des fidèles.
Nous avons dit, page 281 , que le Christ debout sur le trumeau de la porte centrale, au portail occidental de la cathédrale d'Amiens, foulait, comme à la cathédrale de Chartres, le lion et le dragon; il aurait fallu ajouter que faspic et le basilic se voyaient également sculptés, mais plus bas que les deux premières bêtes. C'est pour être fidèle au texte, qui met le Christ en contact direct avec le lion et le dragon, qu'on a placé plus
bas, et pour un contact médiat, l'aspic et le basilic. Sur l'ivoire dessiné dans notre plancbe 76, page 280, l'aspic et le basilic ne sont pas écrasés directement par le Gbrist, tandis que le lion et le dragon hurlent sous les pieds nus du jeune Dieu,
Page i5A, planche 48, on indique, en titre de la planche, que le dessin représente une fresque du ix*" siècle, tandis que la note annonce un ivoire du xii"' ou xiii^; Teireur est dans le titre, et la note a raison. Ce n'est pas une fresque, mais un ivoire que Gori a fait graver.
Enfin, pages 2 4 et 26, il est question d'un nimbe crucifère que porte le souverain juge, ciselé à la couronne ardente suspendue par Frédéric Barberousse au-dessus du tombeau de Charlemagne, dans la rotonde d'Aix-la-Chapelle. M. l'abbé Arthur Martin, qui a fait une étude spéciale de cette couronne, dont il a dessiné tous les sujets, me communique un calque du Christ au nimbe crucifère. Dans le dessin de M. Martin , on ne voit pas les trois lettres 0 cùv que j'ai cru apercevoir sur les branches de la croix du nimbe, mais bien de petits ovales qui seraient l'indication de cabochons ou de pierres précieuses. Comme j'ai constaté sur les lieux et avec une attention extrême cette particularité de lettres grecques inscrites sur le nimbe d'un Christ latin , et comme d'ailleurs j'ai toute confiance dans la scrupuleuse fidélité du dessin de M. l'abbé Martin, c'est après un nouveau voyage à Aix-la-Chapelle qu'il sera possible d'établir ou de renverser le fait assez important que j'ai signalé.
Quant aux autres fautes qui ont pu nous échapper, nous pensons que le lecteur peut les corriger de lui-même assez facilement.