NIMBE DE DIEU
Dieu, comme les anges, comme les saints, porte le nimbe circulaire ou en disque; mais, pour distinguer le créateur de ses créatures, on a divisé le champ du disque divin par deux barres perpendiculaires , qui se coupent au centre et qui forment comme une croix grecque. L'un des croisillons, le pied de la croix, est caché jDar la tête qui s'appuie dessus; les trois autres sont visibles , et semblent s'élancer verticalement du sommet du front et horizontalement de l'extrémité des tempes.
^ Voyez plus bas , pages 64 i n 2 et 1 1 3 , et plus haut , p. lU.
11. — TRINITÉ DONT CHAQUE PERSONNE PORTE LE NIMBE CRUCIFERE '. Miniature des Heures du duc d'Anjou, Bibliothèque royale, fin du xiif siècle.
Que l'on ait eu réellement l'intention de décorer d'une croix le champ du nimbe de Dieu, cela semble douteux; il se peut que cet ornement, qui marque le nimbe des personnes divines, ne soit pas, comme on pourrait le croire, une forme empruntée à l'instrument sur lequel Jésus-Christ est mort. On comprendrait bien que le nimbe du Christ en fût orné ; mais pourquoi le Saint-Esprit et le Père porteraient-ils cette croix? Serait-ce, en quelque sorte, la livrée du Fils qu'ils arboreraient? ce serait peu convenable. D'ailleurs les dieux indous, les dieux bouddhiques portent cette croix dans l'auréole qui entoure leur tête , et l'on ne peut pas dire que ce soit à la croix du Calvaire qu'ils l'ont empruntée.
Quand on est un saint ordinaire, un mortel qui a reçu les honneurs de l'apothéose ou de la canonisation , on porte le
Cette Trinité est du xiv' siècle , ou plutôt de la fin du xiii° ; elle est tirée du manuscrit qui porte le nom de Louis , duc d'Anjou , et qui est une mine inépuisable pour les iconologues. On fera observer, pour en tirer une conclusion plus tard, qu'il n'est pas possible de distinguer ici Dieu le père de Dieu le fils. La Trinité est au f° i83 du manuscrit coté Lavall. 127.
nimbe uni, l'auréole toute simple, qui est le signe de la sainteté ; mais quand on est dieu cette auréole doit être plus puissante. Non-seulement le corps entier est nimbé, c'est-à-dire est cerné de l'auréole proprement dite, comme on va le voir ; mais le nimbe de la tête est rayé par une croix dont un croisillon part du front, et deux autres croisillons des oreilles ou des tempes. La tête entière rayonne ^ ; mais cependant de cette tête partent trois sources principales qui s'écbappent des trois parties essentielles du crâne : l'une sort du front, le vrai réservoir du cerveau; les deux autres s'élancent des tempes, où la vie afflue, se concentre et bat dans de grosses artères. Le front, les tempes sont comme les trois points cardinaux de la spbère cérébrale.
Quand Dieu est environné de l'auréole et du nimbe, et que le champ de l'une et de l'autre est strié de rayons lumineux qui s'exhalent de tout son corps, on voit ces rayons sortir bien plus abondamment de la tête que du tronc, parce que la tête c'est presque tout l'homme. Le front et les tempes rayonnent plus abondamment encore , parce que le front et les tempes sont à la tête entière ce que la tête elle-même est au tronc : ils en sont les organes essentiels.
Ainsi le dessin suivant représente Maya, la déesse indoue, pressant ses mamelles d'où coule à flots la mer de lait qui engendre et nourrit tous les êtres du monde. Le voile des idées, ou prototypes de la création ., entoure la déesse richement parée. Maya est environnée d'une demi-auréole ou d'un grand nimbe ourlé de zigzags à la circonférence, et dont le champ est strié de pétillements lumineux. En outre, à la hauteur et des tempes et du front, jaillissent trois gerbes de rayons qui
Voyez, à l'Histoire de Jésus-Christ, une figure tirée du Campo-Santo , et où le Christ lance des rayons de tous côtés.
correspondent exactement aux croisillons du nimbe divin de l'arcbéologie chrétienne. Plus bas, pi. 34, p. 82, on verra un jeune Jésus dont la tête rayonne ainsi par trois aigrettes de flamme. Ces aigrettes, ces croisillons représentent donc l'énergie des trois principales sources de la tête plutôt qu'elles ne figurent la croix divine.
12. MAYA, DÉESSE INDOUE ET SOURCE DE LA MER DE LAIT, ORNEE D'UN NIMBE CRUCIFÈRe\
Iconographie de l'Indoustan.
Cependant il faut dire que quelquefois, mais très -rarement, par exception et seulement lorsqu'il s'agit de Jésus- Christ, c'est bien une croix, f instrument de la passion, qu'on a figurée derrière la tête du Sauveur. Le fait est évident sur un ivoire du xi^ siècle qu'on voit au Louvre^. Le Christ, sculpté sur ce curieux monument, pose sa tête sur une croix dont le
Reliyiom de l'antiquité, atlas, planche 19, 11° io3. Armoires du musée Charles X, salle gothique.
sommet est plus long que les croisillons. Les trois branches ne sont pas reliées entre elles par une ligne circulaire, en sorte que la réalité d'une croix est bien plus évidente encore.
A une ancienne époque , sur un très-vieux sarcophage du Vatican, on voit le Christ barbu, debout sur la montagne mystique, d'où s'échappent les quatre fleuves du paradis terrestre. Jésus donne aux apôtres ses dernières instructions'; il leur dit d'aller prêcher et baptiser dans tout l'univers, d'aller prêcher la parole écrite sur le volumen qu'il tient à sa main gauche et qu'il leur tend, d'aller baptiser avec l'eau des fleuves sacrés qui roulent leurs ondes à ses pieds. Les apôtres, dont on ne voit que six dans la sculpture, trois à gauche et trois à droite , sont figurés sous la forme d'agneaux : Jésus-Christ luimême est accompagné de son agneau symbolique, comme le Férouer, ou le type symbolique de l'homme chez les Persans , accompagne l'homme lui-même dans lequel il habite. Ces agneaux ne portent pas de nimbe ; la personne du Christ n'en a pas non plus, parce que le monument est plus ancien que l'époque où le nimbe fut adopté ; mais le symbole du Christ , l'agneau divin , porte sur le front, comme on porte une aigrette, la croix où Jésus fut immolée A Arles, dans l'église de Saint- Trophime, chapelle du Sépulcre, un tombeau qui provient des Aliscamps oflre un Christ barbu, enseignant l'Évangile, assis dans une auréole arrondie par le sommet. Sur la tête du Christ, et comme implantée dans le crâne, s'élève une petite croix parfaitement caractérisée. Dans un angle de cette croix, en haut et à droite , est un crochet qui forme un P, le rho des Grecs. La croix équivalant à un chi (X), on a ainsi le mono-
^ Voyez le dessin" de ce sujet, plus bas, à l'Histoire de Jésus-Christ.
gramme du Christ X P ( Xe/crlo^ ^ ). Ces exemples sont plus concluants que les autres encore pour démontrer que les rayons qui partent de la tête de Dieu, et qui sont reliés par un cercle, doivent représenter une croix , lorsque c'est le Christ qui en est orné. De plus, l'agneau de Dieu dont voici le dessin, porte un nimbe qui est d'abord crucifère comme celui de plusieurs autres agneaux; mais qui, en outre, offre chaque croisillon recroisé.
l3, AGNEAU DIVIN À NIMBE CROISE ET RECROISÉ*.
Sculpture italienne, x° siècle.
Si donc les croisillons indiquent l'énergie divine, comme il est probable , il faut dire que cette curieuse particularité d'un nimbe à croisillons recroisés élève cette énergie à la quatrième puissance en quelque sorte. Une fresque romane de Montoire (Loir-et-Cher), près de Vendôme, et qui décore un des transsepts de la croisée de l'église, offre Jésus- Christ dans une gloire ovoïdale. Le nimbe qui entoure la tête est partagé par des rayons; mais la traverse, dont le centre est caché par la tête dans les exemples analogues, est ici surhaussée
' Je dois le dessin de ce Christ à l'obligeance de M. H. Clair, correspondant du comité des arts et monuments; M. Clair l'a fait exécuter par M. Daumas.
Ce monument est gravé dans Bosio, Roma sotterranea , in-P, édit. de Rome, i636 (i632), page 627.
et se montre tout entière. Cette traverse, entièrement visible, imprime à ces rayons une forme de croix plus évidente qu'à tous les autres nimbes semblables. Cependant les branches et le sommet de cette croix (le pied de la croix, s'il existe, est couvert par la tête) sont reliés par un nimbe, en sorte que la forme générale ressemble à la boule du monde, telle que Dieu la porte ordinairement dans sa main. Ces trois bandes, qui forment la croix de Montoire, ne paraissent pas autre chose que les cercles qui assujettissent la représentation du globe terrestre. Jésus semble donc soutenir le monde avec sa tête, et cette sphère cerclée nous ramène directement à l'iconographie égyptienne, où nous voyons une foule de personnages portant ainsi le globe du monde sur leur tête.
là. NIMBE DIVIN À CROISILLONS SORHADSSÉS '.
Fresque du xi' siècle, dans l'église de Montoire, près de Vendôme (Loir-et-Cher).
Les branches de ces croisillons du nimbe divin sont plus ou moins larges, plus ou moins déliées : quelquefois ce n'est qu'une
Voyez tout le musée égyptien du Louvre; le grand ouvrage sur l'Egypte; le zodiaque de Denderah; les planches 29,30, 32, 33,34, 35, etc. de l'adas des Religions de l'antiquité.
ligne, un simple filet; d'autres fois elles occupent en largeur la moitié de tout le champ. Dans ce cas , elles sont ordinairement relevées de perles, de pierres précieuses ou d'autres ornements variés. Chez les Grecs, chaque croisillon porte une lettre dont les trois réunies forment o m, l'être. La disposition de ces lettres varie : l'omicron est à gauche, et c'est le cas le plus fréquent, ou au sommet, comme dans le dessin suivant.
1 5. jÉSUS-CHBIST grec , À NtMBE CROCIFÈRE , LES CROISILLONS MARQUES DE 0 WV , l'ÊTRE.
Fresque des Météores, en Thessalie, xiv" siècle.
Dans le Guide de la peinture ^ on lit : « Sur la croix qui divise les couronnes (nimbes) des trois personnes, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, écrivez ces lettres : o m. C'est par ces mots que Dieu s'est révélé à Moïse dans le buisson ardent : ky»> ei/xi 0 cùv. Disposez ainsi ces lettres : que fomicron (o) soit sur la partie droite du nimbe ^ fôméga ( o ) sur la partie supérieure, le ny ( v) sur la partie gauche. »
On voit quelquefois fo à gauche, mais avec le v au sommet
^ Èpnfjvsia rrjs Çarypa(p«xJ7s , manuscrit que j'ai trouvé et acheté au mont Athos, et que M. Paul Durand, mon compagnon de voyage, vient de traduire pour être livré à l'impression , avec des notes et une introduction que j'ai écrites.
^ C'est la gauche pour celui qui regarde , et la droite pour la personne qui est figurée sur l'imaçe.
et Va à droite, comme on le remarque à la couronne de cuivre émaillé donnée par l'empereur Frédéric Barberousse, et qui est suspendue sous le dôme d'Aix-la-Chapelle ^
Chaque croisillon est formé de deux lignes parallèles, qui viennent aboutir au centre, d'une part, et de l'autre à la circonférence du disque. Le croisillon est souvent égal en largeur dans tout le rayon qu'il parcourt; mais souvent aussi il est plus large et comme en spatule à la circonférence : alors il est moins large au centre, plus étroit encore et comme étranglé au milieu.
Entre ces croisillons, pas d'ornements; le champ est uni le plus souvent. Quelquefois de minces fdets , de petits rayons , trois par trois, quatre par quatre, occupent l'espace laissé libre par les gros rayons qui composent la croix du nimbe.
Le nimbe crucifère ne se donne qu'à Dieu; il se donne surtout à Jésus-Christ, et souvent, comme dans les monuments byzantins, ainsi qu'on vient de le voir, on écrit entre les branches de la croix o, œv : celui qui est ^.
' On ne peut pas donner des dessins de tous les monuments ou de tous les faits qu'on cite. Quelquefois ces monuments n'ont jamais été reproduits par la gravure, en sorte qu'il faudra croire sur parole, et c'est le cas pour la couronne d'Aix-la-Chapelle. Du reste, j'ai vu cette couronne et j'en ai fait une description sur place. Toutes les fois donc que je citerai un monument ou un fait sans donner ou sans indiquer une gravure à l'appui , c'est que j'aurai vu ce monument de me yeux.
* Les Grecs , savants en écriture sainte, avaient vu dans la Bible ce verset de l'Exode, ainsi que vient de nous le dire le Guide de la peinture : a Dixit Deus ad Moysen : EGO « SUM QUI SUM. Ait : Sic dices fdiis Israël : QUI EST, misit me ad vos » (Liber Exodi, cap. m, V. là). Ils voulurent traduire ces belles paroles par l'art figuré, et, tout en donnant au Créateur une expression divine, ils inscrivirent o cov dans le rayonnement de sa tète. Chez nous, on est moins instruit ou plus confiant dans la toule-puissance de l'art; on s'est donc contenté de la physionomie. Il faut dire qu'à la cathédrale d'Athènes , où est aujourd'hui la bibliothèque publique, le Christ, peint à fresque dans le ciel de la coupole, a le nimbe croisé, mais sans o wv dans les croisillons; ce sont des cabochons et des perles qui en tiennent lieu. L'absence de ces trois lettres grecques est peut-être un caractère d'ancienneté. Cette cathédrale est la plus vieille église d'Athènes.
Les Latins ont quelquefois imité ce motif; mais au lieu de 0, ù)v, ils ont mis rex en trois lettres aussi, une pour chaque branche visible de la croix ^
Les artistes, comme les copistes du moyen âge, étaient souvent assez peu instruits : les copistes passaient un mot, une phrase; les artistes omettaient un caractère constant, soit par négligence, soit par ignorance. Il ne faut donc pas s'étonner si l'on rencontre souvent une des personnes divines sans nimbe, ou avec un nimbe uni et non croisé. De pareilles erreurs sont extrêmement fréquentes, comme dans ce dessin qui représente l'ascension de Jésus-Christ , et qui reproduit une sculpture en bois faite en Italie au xiv^ siècle^.
JESUS A NIMBE UNI, MONTANT AU CIEL DANS UNE AUREOLE CIRCULAIRE. Sculpture sur bois, xiv° siècle.
Une erreur contraire, mais beaucoup moins fréquente que la première , attribue le nimbe crucifère ou divin à un simple
Voyez Gori, Thésaurus veterum diptychorum , vol. III, p. 79. Le dessin représente un Christ inscrit dans une auréole ovale, et sculpté sur un ivoire qui servait de couverture à un livre d'évangiles. Ce curieux monument, qui provient du musée des Camaldules de Saint-Michel de Muriano, de Venise, est d'une date incertaine; mais il a dû être exécuté par un artiste latin qui avait étudié et qui aimait l'art byzantin.
Ce bois appartient à M. Paul Durand, qui l'a rapporté d'Italie.
mortel. Un ancien manuscrit de la bibliothèque d'Amiens montre en tête , dans l'intérieur d'un grand B décoré d'arabesques, un jeune homme imberbe, ceint d'un diadème, assis, tenant un livre ouvert de la main gauche , et de la main droite trempant une plume dans un encrier ^ Ce jeune écrivain porte un nimbe crucifère; il est attentif à l'inspiration d'une colombe qui lui souffle à l'oreille la poésie qu'il va écrire. Certainement le miniaturiste s'est trompé : ce jeune homme est David écrivant ses psaumes, et ce serait tout au plus saint Jean évangéliste assisté de son aigle ; mais , dans l'un et l'autre cas, c'est un mortel et non pas Dieu. A la bibliothèque de l'Arsenal, une miniature^ montre un prêtre officiant orné d'un nimbe d'or croisé. Ce personnage pourrait être Jésus lui-même exerçant les fonctions de prêtre; mais on remarquera qu'il a la tête chauve comme on représente saint Pierre , et que le Christ n'est jamais chauve. Au surplus, que ce soit Jésus en personne et que l'erreur n'existe pas en réalité , voici d'autres faits.
Le missel de l'abbaye de Saint-Magloire de Paris ^, qui est du xv^ siècle , montre à la Nativité de Marie la petite Vierge portant un nimbe d'or, lequel est divisé par trois croisillons
^ Liber psalmorum , noté comme du ix" siècle. JM. le docteur Rigollot [Allas de l'Essai historique sur les arts du dessin en Picardie, depuis t époque romaine jusqu'au xvi' siècle , in-8°, Amiens, 18/I0) a fait dessiner par M. Duthoit cette grande lettre B, historiée d'arabesques et de personnages. C'est la première lettre du Beatus vir, qui ouvre le livre des psaumes. M. Rigollot, sans se décider [Essai sur les arts du dessin en Picardie, p. 36) , voit, dans ce jeune homme à nimbe crucifère, l' évangéliste saint Jean ou David le psalmiste ; nous croyons que c'est le roi David inspiré par le Saint-Esprit. Fréquemment, et on en trouvera un autre exemple dans l'Histoire du Saint-Esprit, la figure de David est ainsi peinte en tête de ses psaumes, tandis que le Saint-Esprit plane sur sa tête ou lui souffle à l'oreille pour lui inspirer ses chants.
* Evangeliarium, in-f°. Théol. lai. n° 202 , fin du xiv" siècle. Cet ofTiciant se trouve à l'évangile de la fête de la sainte Trinité, f° iSg, verso.
^ Bibliothèque de l'Arsenal , Théol. lat. 188 , f° 807, verso, InNativitate heatœ Mariœ.