VI INTRODUCTION
rondes-bosses, des bas-reliefs et des tableaux où, d'un côté, la science, et de l'autre, le dogme étaient réalisés en personnages. Une voussure sculptée dans le portail d'une cathédrale et une verrière historiée dans les nefs étaient pour les ignorants une leçon , un sermon pour les croyants : leçon et sermon qui entraient dans le cœur par les yeux, au lieu d'y arriver par les oreilles. L'impression, du reste, n'en était que plus forte, car, on l'a dit, un tableau saisit l'âme bien plus énergiquement qu'un récita Mais l'art dramatique aussi visait au même but. La représentation des mystères et des miracles mettait en action les personnages peints sur les verrières, sculptés sur les chapiteaux ou incrustés dans les voussures. On jouait dans les cathédrales ces miracles de saint Nicolas et de saint Martin , ces
« Raro more , domos animantibus adsimulatis. « Accipite, et paucis tenlabo exponere causas.
«. . . . Visum nobis opus utile, totis
K Felicis domibus pictura illudere sancta ;
« Si forte attonitas haec per spectacula mentes
<' Agrestum caperet fucata coloribus umbra.
« Quae super exprimitur titulis, ut littera monstret
(c Quod manus explicuit, Dumque omnes picta vicissim
« Ostendunt releguntque sibi , vel tardius escae
<( Sint memores, dum grata oculis jejunia pascunt;
« Atque ita se melior stupefactis insérât usus,
« Dum fallit pictura famem : sanctasque legenti
« Historias, castorum operum subrepit honestas,
ic Exemplis inducta piis. Polatur bianti
(I Sobrietas; nimii subeunt oblivia vini.
«Dumque diem ducunt spatio majore tuentes,
«Pocula rarescunt, quia, per miracula tracto
«Tempore, jam paucae superant epulantibus horœ. »
( Divi Paulini episcopi Nolani opéra , poema xxvi, de S. Felice natal, carm. ix , v . 54 1 594, p. 6A2 et 643 de ledit, de Muratori. Vérone, 1736, in-fol. )
' Horace [de Arte poelica) émet cette idée dans les deux vers suivants :
aSegnius irritant animos demissa per aurem «Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus »
INTRODUCTION. vu
mystères de l'Annonciation et de la Nativité , que l'art du dessin avait figurés par la sculpture et la peinture; le geste et la parole traduisaient ce que la ligne et la couleur avaient exprimé, et l'intention que l'on se proposait était la même identiquement; enfin, l'art graphique et l'art dramatique étaient le livre de ceux qui ne savaient pas lire^ C'est à ce point de vue qu'il faut se placer; c'est ce caractère qu'il faut reconnaître pour interpréter ces figures, vrais hiéroglyphes du moyen âge que l'archéologie chrétienne, quoique à peine naissante, commence cependant à déchiffrer déjà.
L'art figuré des cathédrales, qui faisait l'office d'une leçon pour instruire , d'un sermon pour moraliser et d'un exemple pour édifier, représenta donc par personnages, aussi bien que les drames religieux , toute la science et tout le dogme chrétien. Aidé par ces objets matériels, par ces statues, ces images et ces jeux scéniques, l'esprit débile pouvait monter jusqu'à la vérité, et l'âme, plongée dans les ténèbres , se relevait dans la lumière que l'art faisait éclater aux yeux :
Mens hebes ad verum pcr materialia surgit. Et, demersa prius, hac visa luce resurgit^.
Afin d'atteindre le double but de l'instruction et de l'éducation ,
^ « Ejus (Dei) porro formam , sensibili expressam modo , omni in loco statuimus ac per « eam sensum primum sanctificamus — inter sensus enim primas tenet visus — , quemad- « modum et per sermones auditum. Imago siquidem monimentum quoddam est : ac quid- « quid liber est iis qui litteras didicerunt, hoc imago est illiteratis et rudibus; et quod (I auditui praestat oratio, hoc visui confert imago. » (0pp. S. Johannis Damasceni, Oratio prima de imaginibus, tom. I, p. 3iA, 3i5.)
^ Ces deux vers , plus beaux de tournure et de pensée que les deux vers d'Horace qu'on vient de citer, et qui expriment une idée analogue , sont de l'abbé Suger, le grand artiste de l'église de Saint-Denis. Suger les fit placer au portail occidental , porte du milieu , sur les vantaux de bronze où étaient ciselées la passion , la résurrection , l'ascension de Jésus- Christ, et sous les sculptures qui représentent le jugement dernier. Cette poésie servait d'explication, pour ainsi dire, à ces jambages, à ces voussures, à ce tympan tout couverts de personnages allégoriques, et qui existent aujourd'hui encore. (Suger, de Administratiojie sua, dans Félibien , Histoire de l'ahhaye de Saint-Denis, Pièces justificatives, p. clxxij. Paris, 1706, in-fol.)