‹ Iconographie chrétienneChapitre 31 sur 141 · LE TAPE PASCAL À NIMBE CARRE · texte numérisé non relu

LE TAPE PASCAL À NIMBE CARRE

Mosaïque de Sainte-Cécile de Rome , ix° siècle.

Le carré , ainsi qu'on Ta dit , est inférieur au rond dans les idées de Pythagore et des néoplatoniciens. Suivant ces idées , le carré est l'expression symbolique donnée par la géométrie à la terre; le rond est le symbole du ciel. Le rond est un carré perfectionné ; le carré est un rond brisé ou diminué , suivant l'expression héraldique. Dans l'ancienne basilique de Saint- Pierre de Rome, on voyait la série des papes peinte à une époque très-reculée. Au xiii'' siècle, le pape Nicolas III fit reproduire, mais un peu plus bas, cette galerie des pontifes romains. Dans cette galerie nouvelle, on avait représenté le pape Libère avec un nimbe carré, parce que le peintre, employé

bâtir, et où il s'était fait représenter en mosaïque. Cette mosaïque est de 820. Le même pape, toujours à nimbe carré, se voit à Rome, sur deux mosaïques qu'il a fait exécuter, l'une, en 8i5, dans l'église de Sainte-Marie délia NavJcella; l'autre, en 818, dans celle de Sainte-Praxè^e. (Voyez Ciampini, Veter. mordm. pars secunda, tab. kU, U-] et 52.)

par le pape Nicolas, avait copié minutieusement la galerie ancienne où le pape Libère portait le nimbe rectangulaire. Cette forme pouvait convenir au portrait ancien, car ce portrait datait probablement du temps de Libère; mais elle ne pouvait s'appliquer au portrait du xuf siècle, et le peintre reproduisit le nimbe rectangulaire sans se rendre compte de cette forme et sans en avoir le sens. Cette particularité exerce encore aujourd'hui l'intelligence des antiquaires; nous croyons en avoir donné la signification.

MM. les bénédictins de Solesmes se sont fortement préoccupés de ce nimbe carré, et en ont donné une autre explication \ « Nous nous permettrons d'observer, disent-ils, que cette différence dans la manière de représenter Libère a pu venir aussi de la chute que fit ce pape^, par suite de laquelle la vénération de son nom avait pu s'affaiblir dans l'Eglise romaine, qui ne paraît pas en effet l'avoir jamais honoré d'un culte particulier, ainsi qu'elle l'a fait pour tous ses prédécesseurs et pour un grand nombre de ses successeurs immédiats. Cette différence de garder sa mémoire avait pu s'exprimer aussi dans un signe extérieur. » Cette explication est ingénieuse, mais elle ne nous paraît pas archéologique. Dans tous les cas, elle viendrait encore à l'appui de notre opinion symbolique sur le nimbe carré, à savoir que cette forme est inférieure à celle du nimbe rond, et que le nimbe rectangulaire est un nimbe circulaire brisé et diminué. On l'aurait donné à Libère, selon MM. les bénédictins, pour l'abaisser devant les autres papes qui portaient le nimbe rond, comme, en blason, on diffame les armoiries d'un noble qui a forfait.

En Italie, sur plusieurs fresques, vieux émaux, ivoires,

' Origines de l'Eglise romaine, tome I, pag. 167-168, in-A°. Paris, i836. Libère adhéra à la condamnation de saint Atlianase perséculé par les ariens.

mosaïques anciennes ou miniatures de manuscrits , on voit donc des nimbes carrés ou rectangulaires. Ni la Grèce, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Espagne, n'offrent de ces sortes de nimbes qui sont particuliers à l'Italie ^ En Italie on use abondamment du nimbe carré et on lui a donné plusieurs configurations : il est simplement rectangulaire, comme celui des papes Grégoire et Pascal qu'on vient de voir^; il est réellement en forme de table et avec indication de l'épaisseur, comme Ciampini en donne des exemples dans la seconde partie de son ouvrage^; il a la forme d'un triptyque, la tête posant sur la table du fond, et les deux volets étant à moitié ouverts , comme Séroux d'Agincourt en a fait graver des modèles; il est en forme de tableau carré, avec champ et encadrement, comme d'Agincourt en montre encore^; il est en forme de rouleau à demi déployé, comme l'exemple . que nous donnons ici ^. Peut-être existe-t-il d'autres variétés encore de cette singulière espèce de nimbe; il faudrait noter avec soin toutes celles qu'on pourrait rencontrer, pour qu'il fût permis d'arriver plus tard à une explication satisfaisante de ce fait bizarre, et dont la seule Italie donne des exemples.

* Cette particularité mériterait explication. Peut-être l'Italie, où les monuments chrétiens de tous les âges abondent , où les individualités ont toujours été plus prononcées que chez nous , devait-elle inventer une forme nouvelle et toutes les variétés de cette forme, tandis qu'ici et chez les autres peuples occidentaux on s'en tenait à un type uniforme.

* PI. 5, p. lo; pi. 26, p. 55.

^ Vetera monimenta.

* Histoire de l'Art par les monuments, peinture, pi. 53.

^ Ibid. pi. 37 et bU. Ce dessin est tiré d'un pontifical, manuscrit à miniatures, latin, du ix' siècle, qui appartient à la bibliothèque de la Minerve, à Rome. Douze tableaux représentent le pontife consacrant des prêtres , et partout cet évêque porte le nimbe à rouleau. Un Exultet, dont plusieurs miniatures ont été reproduites par d'Agincourt, offre des exemples semblables.

ÉVÊQUE VIVANT, ORNE DU NIMBE RECTANGULAIRE EN FORME DE ROULEAU. Miniature d'un manuscrit latin du ix^ siècle.

Ce fait, que révèle la quadrature du nimbe, est de la plus haute valeur, car il sert à assigner l'âge des mosaïques, des manuscrits et des autres monuments, lesquels sont incontestablement de l'époque où vivait le personnage à nimbe carré. Il est bien fâcheux que la France n'ait pas imité l'Italie, et n'ait pas réservé le nimbe carré pour les vivants, le nimbe rond pour les morts. Si l'on eût adopté cet usage, nous saurions aujourd'hui, et d'une manière certaine, la date de plusieurs monuments de sculpture, de peinture ou même d'architecture, sur lesquels nous discutons et discuterons peut-être éternellement sans pouvoir en assigner l'époque. La découverte d'un de ces nimbes serait d'une telle importance chez nous qu'on doit appeler fortement l'attention sur les attributs de cette forme.

NIMBÏE CARRE A CHARLEMAGNE ET AU PAPE LEON III; NIMBE CIRCULAIRE A SAINT PIERRE. Mosaïque de Rome, Triclimum du Vatican, ix" siècle ^

BEATE PE TRE DOl o VITA'LEONI PPE BICTO o RIAGARVLO REG-1 DONA

fo

En Italie , on ne s'est pas tenu au nimbe carré ou rectangulaire; on a encore inventé le nimbe hexagonal, et on

' Cette peinture, en partie détruite aujourd'hui et assez mal restaurée, représente saint Pierre donnant les insignes de la papauté au pape Léon III et l'étendard de la guerre à l'empereur Charlemagne. Cette mosaïque ornait le triclinium de Sain t- Jean -de-La tran, bâti sous Charlemagne, parle pape Léon. Léon et Charlemagne portent le nimbe carré, et saint Pierre le nimbe circulaire. Voyez Nicolo Alemanni , De Lateranensihns parietinis, Rome, 1625, p. 12. Dans le même ouvrage, Alemanni a fait graver une mosaïque qui existait à Sainte-Suzanne de Rome, et détruite depuis deux cent cinquante ans à peu près. Elle représentait encore Léon III et Charlemagne avec le nimbe carré. Léon avait rebâti Sainte-Suzanne; il était debout, tenant son église sur sa chasuble. Charlemagne était debout aussi , habillé comme celui du triclinium , gesticulant et paraissant adresser la parole au pape qui a la tête nue.

l'applique à la personnification des vertus théologales et cardinales. Dans ce cas, la forme n'a plus un sens chronologique et n'indique plus que l'individu qui en est orné est vivant , puisqu'il s'agit d'une allégorie, mais elle exprime un sens mystique. Le nimbe triangulaire donné à Dieu fait allusion à la trinité des personnes divines ; le nimbe hexagonal , appliqué aux Vertus, doit relever d'une idée analogue. A dire vrai, je ne m'en rends pas bien compte; car les vertus sont au nombre de trois, ce sont les théologales , ou au nombre de quatre, ce sont les cardinales, ou au nombre de douze, comme on le remarque sur les portails des cathédrales de Paris, de Chartres, d'Amiens et de Reims. Mais, en tous cas , il y en a plus ou moins de six. On pourrait dire cependant que fhexagone fait allusion au nombre douze, dont il serait la moitié. Quoi qu'il en soit, les portes du baptistère de Florence , exécutées par André Pisan ; les peintures du cliœur de Saint-François de Pise, par Taddéo Gaddi ; la voûte d'arête qui couvre fautel de féglise inférieure d'Assise, par Giotto, offrent les Vertus ainsi nimbées ^

Du reste, le nimbe n'est en France ni polygonal ni carré; sauf fexception qui vient d'être signalée, il y est constamment circulaire. C'est, en effet, le rayonnement de la tête. La tête est ronde, le nimbe doit donc être circulaire ou tout au plus légèrement ovale.

Page 1