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SIGNIFICATION DU NIMBE

Le nimbe, surtout dans les idées occidentales, est l'attribut de la sainteté : tout roi est orné de la couronne, quiconque est saint porte le nimbe ^.

En Orient, il n'en va pas ainsi : le nimbe caractérise l'énergie physique aussi bien que la force morale, la puissance civile ou politique aussi bien que fautorité religieuse. Un roi porte le nimbe au même titre qu'un saint. Un manuscrit turc de la Bibliothèque royale montre Aurengzèbe à cheval et lisant. Le vieux descendant de Timour est précédé et suivi d'une escorte qui est à pied. Seul , de tous les person-

^ Liber psalmorum, ix" siècle. Le psaume lxxxii commence par ces mots : Deus, quis similis erit tibi ?

Voyez, entre plusieurs autres exemples, une belle miniature reproduite dans le grand ouvrage de M. le comte Auguste de Bastard , Peintures et ornements des manuscrits.

nages qui sont là, le grand mogol est entouré à la tête d'un nimbe circulaire et rayonnant. Voilà pour la puissance civile. Quant au pouvoir religieux, une peinture orientale, rapportée du royaume de Lahore par le général Allard , représente Gourou-Sing et Baba-Nanck, fondateurs de la religion sike. Baba-Nanck, révélateur, porte le nimbe rayonnant; Gourou- Sing, qui n'est qu'un réformateur et un réformateur guerrier, a pour nimbe un cercle lumineux simple et non rayonnant. Ainsi donc, en Orient, on donne le nimbe à tous ceux qui gouvernent par la puissance purement civile, par le pouvoir guerrier et religieux à la fois , et par l'autorité purement religieuse. En Orient on gratifie du nimbe tout ce qui est fort, et non pas seulement les rois et les saints, mais encore les génies du bien et les génies du mal, les démons et les dieux. On le refuse, au contraire, à tous les êtres faibles en puissance ou en vertu. La distinction est des plus faciles à établir. Soyez malade, soyez vaincu ou près de succomber, et vous n'aurez pas le nimbe; c'est un insigne que les seuls êtres forts doivent porter.

En Occident, sauf le petit nombre d'exceptions signalées plus haut, et dans les contrées restées pures de tout contact avec les idées orientales , on ne met de nimbe qu'à la tête de Dieu , des anges , des saints et des idées saintes personnifiées. Un roi ou un empereur, un évêque, un prêtre, un religieux, un magistrat, malgré toute sa puissance, n'est pas nimbé, à moins qu'il ne soit autre chose encore que roi, empereur, évêque, clerc ou bourgeois. Pour être nimbé il faut, comme saint Louis, saint Charlemagne, saint Rémi, saint Victor, saint Bernard, sainte Reine, être canonisé ou réputé tel. A plus forte raison ne donne-t-on pas le nimbe à un serf, à un homme vicieux, à un démon, quelque grand qu'il soit d'ailleurs. Par contre,

une pauvre femme comme sainte Geneviève , un pauvre mendiant comme saint Alexis, un pauvre batelier comme saint Julien, un pauvre cordonnier comme saint Grépin, seront nimbés parce qu'ils auront aimé Dieu, macéré leur corps, prié pour les autres, secouru les malheureux. S'ils ont fait les six œuvres de miséricorde : s'ils ont nourri les affamés, désaltéré ceux qui avaient soif, recueilli les étrangers et les malades, vêtu ceux qui étaient nus, visité les prisonniers \ ils seront honorés du nimbe; ils seront plus grands dans le ciel que le roi Glovis, que les empereurs Othon, que le fameux pape Silvestre II, que le grand archevêque Hincmar.

Il ne faut pas s'y tromper, lorsque dans une cathédrale on voit des statues représentant des personnages qui ne portent pas le nimbe, comme on le remarque généralement au grand portail de la cathédrale d'Amiens, on doit se garder de conclure que ces personnages ne sont pas canonisés; car ce sont réellement de très- grands saints : ce sont des apôtres et des martyrs. S'ils n'ont pas de nimbe, c'est qu'il y avait difficulté à sculpter cet insigne d'une manière durable autour de leur tête, et qu'ils sont trop éloignés de la muraille contre laquelle seule on aurait pu appliquer le nimbe. Le nimbe existe, en effet, dans les voussures et sur les tympans où l'exécution de cet attribut était praticable et facile.

D'un autre côté, de ce qu'on ne verrait pas la tête d'un personnage ornée d'un nimbe , on aurait tort de décider, en conséquence de ce qui vient d'être dit, que ce personnage n'en est pas moins un saint, et que, s'il est privé du nimbe, c'est qu'on a oublié ce caractère ou qu'il a été difficile de l'exécuter. Qu'il y ait eu oubli, c'est possible; cela se voit fréquemment. Mais si les erreurs de cette nature abondent dans

' Saint Matthieu, cap. xxv, v. 35 et 36.

les manuscrits à miniatures, elles sont bien plus rares en statuaire, où l'on fait preuve de plus d'exactitude. En outre, si les autres figures qui seraient dans la position du personnage en question et qui l'environneraient portent le nimbe, il faut en conclure que celui-ci n'est pas canonisé, et que, tout au contraire, les autres sont des saints. Ainsi, à la cathédrale de Paris, au grand portail, dans le tympan de la porte droite, on voit un roi à genoux et un évêque debout dépourvus de nimbe, tandis que les autres personnages en ont : c'est parce que l'évêque est Maurice de Sully et que le roi est Philippe- Auguste, qui ne sont saints ni l'un ni l'autre.

Au surplus, l'absence et la présence du nimbe ne sont caractéristiques, pour nier ou exprimer la sainteté, que jusqu'au xiv*" siècle inclusivement; après cette époque, le nimbe perd de son importance : on le met et on le retire à peu près arbitrairement. Mais au xiii*" siècle, dans certains édifices surtout où le nimbe a une signification, toutes les fois que cet attribut environne la tête d'un personnage, on peut dire que ce personnage est saint. Or, à Chartres, au portail du sud, un ecclésiastique qui se dresse contre la paroi de la porte gauche porte un nimbe; donc cet homme est un saint; donc ce n'est pas Fulbert, l'évêque de Chartres, qui n'a été canonisé nulle part; mais bien le pape saint Clément, que l'on reconnaît à sa tiare, qui n'est pas une mitre , et à la petite maison environnée d'eau sur laquelle il pose les pieds, et qui n'est pas la cathédrale de Chartres s' abîmant dans les flammes, ainsi qu'on l'a écrit.

Pour tout cela , c'est le bon sens, c'est l'habitude de voir et d'expliquer les monuments qui peuvent seuls guider.

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