COULEUR DE L'AUREOLE
Puisque le nimbe et l'auréole sont l'efflorescence lumineuse de la tête et du corps, la couleur qui les anime dans les monuments figurés et peints doit être celle de la lumière ellemême. On peut donc surprendre ce fait sur les mosaïques, les fresques, les vitraux, les miniatures des manuscrits et les tapisseries historiées. Mais la lumière est versicolore; comme l'eau, elle se teint de couleurs diverses, suivant les objets qui l'entourent et qu'elle reflète, et suivant sa propre intensité. Les étoiles, source de la plus vive lumière, scintillent bleues, violettes, rouges et blanches; le rouge cerise et le rouge blanc sont des degrés de lumière très-appréciés des physiciens. D'ailleurs, la lumière se décompose dans le prisme en sept éléments principaux qui, en se combinant, multiplient les nuances à l'infini. La gloire, jouissant des propriétés de la lumière, devait donc comme elle varier de couleur, depuis le bleu foncé jusqu'au blanc le plus vif. Aussi les auréoles et les nimbes sont tantôt bleus, tantôt violets, tantôt rouges, tantôt jaunes et tantôt blancs. Mais de tout temps le jaune, la couleur de l'or, a été regardé comme la plus précieuse, la plus noble et souvent comme la plus éclatante des couleurs; l'or,
son type, était considéré comme de la lumière solidifiée. De là, très-ordinairement, les nimbes et les auréoles, surtout les nimbes et les auréoles de Dieu, sont colorés en or et en jaune. De là les représentations du soleil, qu elles soient antiques ou modernes, sont colorées en jaune; ordinairement le soleil est jaune quand toutefois, et pour un dessein particulier, il nest pas rouge. Homère dit qu'Apollon a la chevelure d'or; Phébus le blond ou le doré est aussi populaire que la blonde Cérès. « La couleur donnée aux nimbes est quelquefois symbolique, comme le prouve le nimbe noir, nimbe en deuil, attribué au traître Judas; mais souvent aussi elle est purement hiérarchique. Puisque le nimbe, par sa forme, était un ingénieux et puissant moyen de hiérarchie, la couleur devait venir en aide à cette forme. En voici un exemple. La bibliothèque publique de Strasbourg possède un magnifique manuscrit, déjà cité ^ Ce grand ouvrage, si on en croit la tradition, a été écrit et peint par une abbesse du couvent de Sainte- Odile en Alsace, qui s'appelait Herrade. C'est une encyclopédie de toutes les sciences connues et pratiquées au moyen âge , et qui fait pressentir fadmirable Miroir universel de Vincent de Beauvais. Vers la fin de ce manuscrit, est peinte la cour céleste, tout le paradis. En haut est le Christ, nimbé en or et couronné de même. Puis arrivent neuf ordres de saints, entremêlés d'anges et ainsi disposés : les vierges^, les apôtres,
' Page 28, note U- Notez que les Vierges, les dernières partout ailleurs, comme on le voit aux cathédrales de Paris , de Reims et de Chartres , sont ici en tête de la sainte hiérarchie , immédiatement après Dieu , et avant les apôtres et les martyrs. On sent bien que ce manuscrit a été composé par une religieuse et pour un couvent de religieuses. C'est ainsi qu'au portail de la cathédrale de Paris, dans cette grande église d'une ville où l'intelligence a toujours eu le pas sur toutes choses , on a mis les confesseurs avant les martyrs , ce qui est un anachronisme et, de plus, une exception curieuse à la pratique constante de
les martyrs, les confesseurs , les prophètes, les patriarches, les continents, les mariés, les pénitents. Les quatre premiers ordres, les plus élevés de tous, portent le nimbe doré. Les prophètes et les patriarches, ces saints de la vieille loi, et qui n'ont connu la vérité qu'imparfaitement et à travers des métaphores, ont le nimbe en argent. Les continents sont nimbés en rouge. Les mariés portent le nimbe vert, et les pénitents jaunâtre et légèrement nuancé. Ainsi voilà bien la couleur employée comme moyen hiérarchique; elle se dégrade à mesure que l'on descend des ordres supérieurs à l'ordre le plus bas placé et après lequel il n'y a plus de saints, mais seulement de simples hommes.
Ajoutons que cette hiérarchie de couleurs pourrait bien, dans les idées du moyen âge , s'allier en même temps au symbolisme. La plus éclatante couleur c'est l'or, et ici elle se donne aux plus grands saints. L'argent, couleur de la lune qui est inférieure au soleil , mais sa compagne toutefois , devait venir après ; puis le rouge ou le feu , attribut de ceux qui luttent contre la passion , et qui est inférieur aux deux métaux de l'or et de l'argent, au soleil et à la lune, dont il est une simple émanation ; puis le vert , qui symbolise l'espérance et qui peut convenir aux personnes mariées; enfin le jaunâtre, couleur équivoque, moitié blanche et moitié jaune, couleur altérée et qui se donne à des saints , pécheurs autrefois , mais qui ont pu se réhabiliter et s'Éclairer un peu aux yeux de Dieu par la pénitence. C'est de la hiérarchie et du symbolisme; c'est, en quelque sorte, le système rendu visible de l'émanation hindoue.
l'art chrétien. Ces (roubles dans la hiérarchie sacrée, ces hérésies de l'art, pour ainsi dire, doivent être signalées avec soin ; car il y a des conséquences historiques et morales à en tirer.
On a dit que la couleur attribuée aux nimbes et aux auréoles était symbolique quelquefois et non pas toujours. Il ne faudrait pas, en effet, chercher constamment un sens dans la couleur et s'exagérer l'importance qu'elle pourrait avoir, car il est facile de prouver qu'elle ne signifie rien la plupart du temps. Voyez les fresques de Saint-Savin. Dieu y est représenté un assez grand nombre de fois, soit avec le nimbe seulement, soit avec le nimbe et fauréole tout ensemble. Eh bien, le champ du nimbe est tantôt rouge à croisillons blancs, tantôt rouge à croisillons jaunes, tantôt jaune à croisillons verts, tantôt jaune à croisillons rouges, tantôt jaune à croisillons bleus, tantôt bleu foncé à croisillons bleu clair. Le champ de l'auréole, jaune à l'une, est verdâtre à deux autres. Chercher un sens mystique dans ces couleurs diverses, c'est se fatiguer puérilement; on peut tout au plus reconnaître que le jaune et le rouge dominent dans ces auréoles, et que le jaune est la couleur de l'or, tandis que le rouge est celle du soleil et du feu; voilà tout.
DIEU
Dieu est un pur esprit, invisible, mais présent partout. Dieu est éternel et immense , infini en durée comme en étendue. Il est souverainement puissant, souverainement bon, souverainement intelligent. Unique en essence, triple en personnes, Dieu est le créateur, le maître et le modérateur de tout.
Telle est, suivant le dogme chrétien, la définition de l'Etre suprême, ou de la cause première de ce qui existe. Cet être invisible, l'art l'a fait voir dans des images et des statues; cet être immense, l'art l'a réduit à des dimensions finies. Sous la volonté de l'homme, cet esprit a pris un corps, cet éternel a vécu dans le temps. Nous allons parler de sa représentation peinte, ciselée ou sculptée par les artistes chrétiens aux différents siècles de notre ère; nous allons décrire les divers portraits que les sculpteurs et les peintres nous ont laissés de l'image qu'ils se faisaient de Dieu.
Unique en substance, indivisible en nature, Dieu, disonsnous, est triple en personnes. C'est la réunion de ces trois personnes ou hypostases qui constitue la divinité dans sa plénitude parfaite ; Deus trinus unus ^ a dit Lactance dans un langage orthodoxe et concis \
' La phiiosophie antique, par l'organe de Piaton , dans le Timée, avait déjà dit.- «L'unité est divisée en trois et la trinité est réunie en un. » Dante ajouta : «Cet un et deux et trois qui vit toujours et règne toujours en trois et deux et un , non circonscrit et qui circonscrit toute chose.» [Divine Comédie, Paradis, chant xiv.)
A chaque personne divine le dogme chrétien attache un nom différent et des fonctions particulières ; l'art, de son côté, a revêtu ce nom d'une ligure spéciale , a représenté ces personnes et caractérisé ces fonctions par des attributs distincts.
La première personne divine s'appelle le Père, la seconde le Fils, la troisième le Saint-Esprit. Toutes trois ont été représentées, soit isolément, soit ensemble, par les artistes. Il convient donc de les étudier d'abord une à une, et de tracer à part l'iconographie de chacune d'elles; puis de les réunir sous un même chef, dans un même chapitre, sous le nom de Trinité.
Dans ses rapports avec l'homme, dans l'histoire. Dieu le père s'est manifesté très-souvent. Il est bien vrai que le Père , toutes les fois qu'il s'est révélé, révélait en même temps le Fils et le Saint-Esprit ; cependant certains actes lui sont attribués à lui plus spécialement qu'aux deux autres personnes. Toute action où se montre principalement l'énergie divine qui correspond à ce que nous appelons la force ou la puissance est faite par le Père; les deux autres énergies qui correspondent à l'amour et à l'intelligence semblent revenir de préférence au Fils et au Saint-Esprit.
Historiquement, c'est plus volontiers dans f Ancien Testament, dans la Bible proprement dite ^ que le Père se manifeste; tandis que le Fils se révèle dans l'Evangile surtout, et que le
* Dans le cours de ce travail, on l'a déjà vu, nous avons donné le nom de Bible à l'Ancien Testament et celui d'Evangile au Nouveau. Rigoureusement il faudrait entendre par Bible la réunion de tous les livres sacrés, aussi bien ceux du Nouveau Testament que ceux de l'Ancien; mais nous avons préféré nous servir du langage vulgaire et réserver le nom de Bible exclusivement aux livres canoniques de l'Ancien Testament.
Saint-Esprit apparaît tantôt dans l'un et tantôt dans l'autre. On peut dire que la Bible renferme spécialement l'histoire de Dieu le père, et l'Evangile l'histoire de Dieu le fils.
Ainsi le Père crée le ciel et la terre, les plantes, les animaux et l'homme. C'est lui qui reçoit l'ofiFrande d'Abel et rejette celle de Caïn, qui punit les hommes par le déluge, renverse les projets des constructeurs de Babel, appelle Abraham à la foi, donne à Moïse les tables de la loi, guide les Hébreux dans le désert et les dirige vers la Judée, combat les ennemis de son peuple choisi , inspire les prophètes et les juges, donne la sagesse à Salomon et la vertu à Ezéchias. C'est lui qui inflige la captivité aux Juifs et leur rend ensuite la liberté; lui enfin qui envoie l'archange Gabriel annoncer à la vierge Marie qu'il l'a élue pour être la mère de son fils.
L'Ancien Testament est donc véritablement le théâtre où Dieu le père déploie toute sa puissance. C'est Jéhovah qui est déclaré créer le monde. Les deux autres personnes de la Trinité apparaissent à peine. On soupçonne leur présence dans plusieurs phrases, surtout au « Faciamus hominem ad « imaginem et similitudinem nostram^;» mais ces expressions ne sont pas toutes à l'abri de la controverse. D'ailleurs le Père est nommé et nommé seul dans une multitude de passages très-clairs et très-explicites. Le Père règne à peu près sans partage dans l'Ancien Testament : il parle , il se montre, il agit, il punit, il récompense; il converse avec Adam, Caïn, Noé, Abraham, Moïse, avec les rois, avec les prophètes; il est avec eux, au milieu d'eux. On le sent, on l'entend, on le voit partout; chaque verset en parle.
Dans le Nouveau Testament, au contraire. Dieu le Père s'efface presque complètement et recule au dernier plan : on
' Liber Genesis, cap. i, v. 26.
le voit à peine, on ne l'entend presque pas. La scène entière semble envahie par son fils. Deux fois il parle dans le lointain pour dire, au baptême et à la transfiguration de Jésus- Christ, u Celui-ci est mon fils bien-aimé dans lequel j'ai mis mes complaisances ' ; » puis il semble rentrer dans un silence absolu. Quand le Christ lui crie, à son agonie de sang, « Mon père, éloignez ce calice de moi^, » ce n'est pas Dieu mais un ange qui vient le fortifier. Lorsque, clouée à sa croix, la victime divine s'écrie , « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez-vous abandonné^ ! » pas un mot de consolation ne descend du ciel. Dieu le père garde le silence, et les anges eux-mêmes se taisent. Voilà ce qu'enseignent , à la première lecture, les textes sacrés, le sens littéral des livres saints.
Les artistes, fidèles à l'histoire plutôt qu'au dogme abstrait et raisonné, l'ont ainsi compris, au moins à la fin de la période gothique; dans toutes les scènes de l'Ancien Testament, ils figurent Dieu le père, à l'exclusion, en quelque sorte, du Fils et du Saint-Esprit. Cependant c'est à la fin du xiv^ siècle seulement, c'est aux xv^ et xvf principalement, que les sculpteurs et les peintres ont ainsi représenté le Père; car dans les siècles antérieurs il se passe un fait étrange , que l'archéologie confirme par beaucoup d'exemples et qui mérite explication.
Que le Fils, le Père et le Saint-Esprit concourent ensemble aux mêmes actes et se manifestent tous les trois en même temps dans les diverses histoires de l'Ancien Testament , on le conçoit , puisque la Trinité est indivisible dogmatiquement et que toute œuvre faite par l'une des trois personnes est faite col-
' Saint Matthieu, chap. m, v. 17; chap. xvii, v. 4 el 5. ^ Saint Marc, chap. xiv, v. 36.
^ Saint Marc, chap. xv, v. 34.
îectivement par les trois à la fois. Mais, du moment qu'on ne représente qu'une seule personne, c'est le Père, à ce qu'il semble, qu'il faudrait montrer à la Création ^ comme c'est le Fils qu'il faut montrer à la Passion, et le Saint-Esprit à la Pentecôte. Représenter le Fils tout seul créant Adam et Eve est un fait extraordinaire. Historiquement c'est un anachronisme ; car le Fils, qui est Jésus-Christ, n'était pas encore né. Cependant rien n'est plus fréquent que de voir Jésus prenant la place de son père et créant le monde à lui seul , commandant à Noé de construire l'arche , arrêtant la main d'Abraham qui est sur le point de sacrifier Isaac, parlant à Moïse du sein du buisson ardent.
De plus, lorsque c'est peut-être Dieu le père qu'on a voulu représenter conversant avec Abraham, Moïse, les-prophètes et les rois, on a semblé craindre de le faire voir en entier et on n*en a montré qu'une petite partie, la main , par exemple, quelquefois la face, plus rarement le buste, presque jamais le corps entier^. Ainsi, ou le Fils remplace son père dans les œuvres faites par ce dernier, ou l'on ne montre du Père que le moins possible; ou bien le Père est absent, ou il est presque entièrement voilé, on pourrait peut-être dire sacrifié. Ce sont deux faits parallèles et presque identiques. Mais avant que d'en chercher l'explication, il convient de les prouver par l'iconographie, et de démontrer premièrement que Jésus -Christ prend la place de son père dans les œuvres dont le Père est plus spé-
' Nous nous plaçons ici au seul point de vue historique ; car, dans un instant, il sera prouvé par la théologie qu'il faudrait mettre le Fils où les artistes du xv" siècle et de la renaissance ont mis le Père.
* Sur les sarcophages du Vatican et les fresques des catacombes, les plus anciens monuments figurés du christianisme, on ne voit jamais autre chose du Père éternel que la main sortant des nuages. Voyez Rom. Sotterr. passim, surtout pages lib , 69, 78, 281, 339, 363 et 367 de l'édit. ital. Rome, i632.
cialement l'auteur;. secondement que le Père, si toutefois cest lui qu'on a voulu représenter, ne révèle sa présence que par une main, un bras, une face, le reste étant invisible.
Et d'abord Jésus-Christ se représente à la place du Père.
Dans le chapitre qui sera consacré, après celui-ci, au fils de Dieu, on dira à quels caractères d'âge, de physionomie, de costume, d'attitude, d'attributs on le reconnaît; qu'il suffise d'énoncer ici que Jésus se montre sous deux formes complètement distinctes. Ou bien, comme sur les anciens sarcophages, sur quelques fresques de la Grèce, dans quelques sculptures de notre pays influencées par le génie byzantin, il est jeune, imberbe, adolescent de quinze à dix-huit ans, pieds chaussés de sandales et rarement nus, longs cheveux tombant sur les épaules, sans nimbe ^; ou bien, comme il se montre le plus ordinairement, surtout dans nos contrées, il est âgé de trente à trente-trois ans, époque de sa mort, avec la figure allongée, la barbe fine et courte, les cheveux mi-longs et divisés sur le front, la physionomie douce et mélancolique, le nimbe partagé par une croix, les pieds nus, la robe et le manteau longs. A voir ces deux figures consacrées qui se donnent au Christ , on ne peut s'y tromper et le confondre avec une autre personne. D'ailleurs, non-seulement la figure est un caractère qui sert à le distinguer, mais encore assez souvent son nom est écrit à ses pieds ou autour de sa tête, soit en entier, soit en abrégé , soit en monogramme.
Or une foule de monuments, qui représentent la Création et toutes les scènes de la Bible où Dieu le père est acteur et auteur, montrent non pas le Père, mais le Fils reconnaissable et à sa physionomie hiératique, et à son nom peint ou gravé.
"■ Voyez plus haut, page 29, pi. 17, et page 3o, pi. 18, deux portraits de Jésus im-. berbe; le premier est chaussé de sandales.
Il est constant que sur une multitude de sarcophages en marbre blanc, qui datent des premières époques du christianisme, du iv"" au viif siècle, Jésus-Christ est représenté jeune et imberbe, comme on vient de dire. On ne peut douter que ce ne soit bien Jésus, car il s'agit, dans les sujets que portent les sarcophages, de la résurrection de Lazare, de la guérison de Taveugle-né et du paralytique, de la multiplication des pains, de la conversation avec la Samaritaine, de l'entrée triomphante dans Jérusalem , delà comparution devant Pilate, de la prédication aux apôtres; or celui qui ressuscite, guérit, multiplie, parle, triomphe, comparaît, prêche, c'est ce jeune homme imberbe dont nous parlons, c'est Jésus en adolescent. Mais sur les mêmes monuments sont sculptés, ordinairement à gauche, des sujets parallèles aux précédents, qui sont à droite. On y voit Dieu condamnant au travail Eve et Adam , parlant à Noé, arrêtant le bras d'Abraham, donnant sa loi à Moïse; et ce Dieu, c'est toujours le jeune adolescent imberbe qui ressuscite Lazare et envoie ses apôtres prêcher dans l'univers. Ce Dieu , c'est le Fils qui prend la place de son père.
Le dessin 82 , page 76 (Dieu imberbe, de qui Eve et Adam reçoivent un agneau et des épis), représente précisément ce jeune homme divin , sans barbe, à longs cheveux tombant sur le cou, aux pieds chaussés de sandales; Dieu y condamne Adam à labourer la terre, qui portera des épis semblables à ceux dont il lui donne une gerbe, et Eve à liler la toison de l'agneau qu'il lui présente. Ce dessin est tiré d'un sarcophage du Vatican.
On pourrait croire peut-être que ce Dieu qui parle à Eve et à Adam est Dieu le père, bien qu'on pût s'étonner à bon droit de voir cet ancien des jours, comme l'appellent la Bible et les Grecs (0 TrotActio^ rSv nV^pSi/), à peine sorti de l'enfance; on pourrait croire que , suivant en cela la pratique des anciens
Grecs, les premiers chrétiens ont représenté Dieu le père ou Jéhovah, jeune et sans barbe, pour caractériser la divinité immuable qui ne vieillit jamais, et qui vit dans une jeunesse éternelk. Mais le dessin suivant ^ ne laisse aucun doute : c'est bien Jésus-Christ qui préside à la création et à toute l'histoire génésiaque ; car là Dieu est représenté créant Adam , le premier né ('aJ^/^ o 7r^']o7rActa-']o<5 ) , et ce Dieu n'est autre que le Christ, comme son nom fC Xt, écrit dans le champ de l'auréole circulaire d'où il semble s'élancer, en fournit la preuve^.
liS.
LE CREATEUR EN JESUS-CHRIST ET NON EN DIEU LE PERE. Peinture à fresque, ix° siècle.
Du reste, le manuscrit de Panselinos ^ est encore plus explicite, si c'est possible. Lorsque cet ouvrage enseigne aux peintres la manière dont ils doivent représenter Moïse devant le buisson ardent, voici les indications qu'il donne et le ta-
' U représente un ivoire gravé au xii" ou xiii' siècle probablement. Gori l'a donné dans son Thésaurus veterum diptychorum , tom. II, p. 160.
^ Seroux d'Agincourt [Histoire de l'Art par les monuments) reproduit un autre exemple semblable à celui-ci qui est donné par Gori.
" ÈpfjuTfvsia Tïjs Z(a'Ypa(piKffs, seconde partie..
bleau qu'il dessine par la parole : « Moïse déliant sa chaussure; autour de lui des brebis. Devant Moïse est le buisson ardent, au milieu et sur le sommet duquel brillent la Vierge et son enfant. Près de Marie, un ange regarde du côté de Moïse. D'un autre côté du buisson, on voit encore Moïse debout, ayant une main étendue et tenant de l'autre une baguette. » C'est donc non-seulement Jésus que les Grecs substituent à Dieu le père , mais encore la Vierge, et cela plus de quatorze cents ans avant sa naissance. Notre art occidental a suivi plus d'une fois lui-même les prescriptions de l'art byzantin , ou du moins il s'est rencontré avec lui. Pour n'en citer que deux exemples, on voit à Reims , sur une tapisserie du xvi^ siècle , et à Saint- Sauveur d'Aix, sur un tableau attribué au roi René, Moïse se prosternant devant un buisson tout vert, et d'où sortent des langues de flammes. Sur la tapisserie de la cathédrale de Reims, on lit, en vers tissés dans la laine:
Comment Moyse fut très fort esbahi Quant aperceut le vert buisson ardant Dessus le mont de Horeb ou Synaï Et n'estoit rien de sa verdeur perdant.
Enfin un manuscrit de la Bibliothèque royale, qui est des dernières années du xiv^ siècle \ montre Dieu apparaissant à Moïse, au milieu des éclairs, sur le mont Sinaï, et Dieu ayant la tête hors des nuages lorsque Moïse lève les mains vers lui et l'implore contre les Amalécites. Dans ces deux miniatures. Dieu est jeune et complètement imberbe. Sur les fresques de Saint-Savin, près de Poitiers, on voit Dieu donnant à Moïse, sur le mont Sinaï, les Tables de la loi. Dieu parlant à Noé, Dieu créant le monde; partout ce Dieu a la
Biblia 6829. Cf. Bible 6, Bibl. roy. miniature des enfants dans la fournaise.
figure du Christ : son âge est de trente à trente-cinq ans, ses cheveux sont jeunes et blonds, sa physionomie est pleine de douceur. Ce Dieu, c'est le Jésus, non plus imberbe comme sur le manuscrit dont on vient de parler, mais Jésus arrivé à l'âge de la prédication et de la vie publique; ce n'est pas Dieu le père.
A ce nom de Tout-Puissant , la figure qu'on se fait de la personne qui le porte est celle de la Trinité entière et qui a la plénitude de la puissance divine, ou celle de Dieu le père auquel la force paraît attribuée plus spécialement; mais on songe moins à Jésus-Christ, en qui se sont incarnés plutôt le dévouement et la charité. Et cependant chez les Grecs, au fond des grandes coupoles qui couvrent le centre des églises, se montre la figure gigantesque du Tout-Puissant, du Pantocrator, comme ils l'appellent, peinte à fresque ou en mosaïque sur fond d'or. Ce Dieu bénit les fidèles du haut de ce ciel de l'art avec la main droite, tandis qu'il tient un livre à la main gauche. Ce Dieu est un peu jeune pour être le Père, l'ancien des jours. Cependant, comme on lit en gros caractères o ^ouPlo-ic^^cù^^ on pourrait croire un instant, et malgré la croix qui décore son nimbe, que c'est bien o TzrtActio^ rSv îi^g^Sv. Mais bientôt on est détrompé, car au-dessous de la première inscription, sur les épaules du personnage, éclatent déplus grosses lettres encore, ic xc {^ly\(roZc, Xçj.(rrô(,) ^ Jésus-Christ ; puis, sur le livre qu'il tient à la main on lit ce que Jésus dit de lui-même dans l'Evangile : « Je suis la lumière du monde. » Du reste la figure, quand le nom et l'inscription ne la qualifieraient pas, représente évidemment Jésus et non pas Dieu le père ^
Le dessin qui suit a été pris sur une peinture à fresque qui orne la principale église du couvent de l'île de Salamine. A Mistra et dans la cathédrale d'Athènes ; aux Météores , dans la Thessalie; au mont Athos, dans la Macédoine; à Daphné, près d'Athènes et sur
JÉSOS-CHRIST, ET NON LE PERE, EN TOUT-PUISSANT. Peinture à fresque de Salamine , xviii° siècle.
E-P-H-aVRAND-£X-PlCT VRvGR/tC»~»
A la cathédrale de Chartres (porche du nord, arcade centrale ) , on a sculpté en très-grand détail toute la création racontée dans la Genèse. Or, dans la Genèse, ayons-nous dit, c'est le Père qui crée, c'est Jéhovah; il n'y e§t question ni du Fils, ni du Saint-Esprit, pas autrement que dans ces mots: « Faciamus hominem ad imaginera et similitudinem nostram. « — Et Spiritus Dei ferebatur super aquas ^ » C'est le Père qui parle, qui approuve son œuvre, qui modèle l'homme, qui édifie la femme ^, qui prononce la défense et qui adresse les
la route d'Eleusis ; à Saint-Luc, en Livadie, au pied du mont Parnasse, il en est constamment de même. Or les peintures qu'on voit dans ces diverses localités embrassent une période de treize siècles, depuis Justinien jusqu'à nos jours. En 1889, au mois de novembre, j'ai vu peindre un de ces Christ en Pantocrator au mont Athos.
' Genèse, chap. i, v. 2 et 26.
* « Et aedificavit Dominus Deus costam , quam tulerat de Adam', in mulierem. » [Genèse, chap. Il, v. 22.)
reproches. La sculpture de Chartres a représenté dans cette création Dieu treize fois et dans treize différents bas-reliefs ; ce Dieu n'est pas le Père , n'est pas Jéhovah , mais bien le Fils, âgé de trente ans à j)eu.près; il est orné, comme nous l'avons déjà vu, de ces beaux cheveux lisses qui ombragent ses épaules, et de cette barbe fine et bifurquée qui lui descend du menton. Ce créateur est en tout semblable au Pantocrator qui précède.
La Bible de Charles le Chauve reproduit en miniatures la création entière. Là le Dieu qui crée n'a que vingt ans ; il est imberbe, déjà orné du nimbe; mais ce nimbe n'est pas encore croisé. Les pieds, qui sont nus, ont déjà quitté les sandales, qu'on voit sur les sarcophages. A la main est un long bâton. Ce Dieu est le Fils et non pas Jéhovah.
Il est vrai que le Symbole de Nicée déclare que toutes choses ont été créées par le Verbe, qui est le fils de Dieu, et l'art, comme nous le yerrons, a dû être fidèle à ce dogme ; mais ailleurs, où il faudrait évidemment le Père, et tout au plus le Verbe non fait chair encore, on a mis le Christ. Du temps d'Isaïe, le Christ, l'Homme-Dieu , n'était pas encore né; aussi, dans lIAncien Testament, quand Dieu parle ou apparaît aux prophètes, c'est Jéhovah, ou Dieu le père, qui se montre et parle; historiquement ce ne peut être que lui. Cependant non -seulement la cathédrale de Chartres a éloigné Dieu le père de la création qu'elle faitaccomplir par le Fils, mais elle déclare que c'est Jésus et non Jéhovah qui apparaît aux prophètes et leur parle. Ainsi, au porche septentrional, dans le soubassement de l'un des piliers qui portent les arcades, est représenté Samuel debout; Dieu lui révèle ce qu'il va faire de la maison d'Héli, et le jugement qu'il est sur le point d'exécuter contre le grand prêtre et ses enfants ^ Ailleurs, à
' Liber I Regum, cap. m, v. ii-i4.
la cathédrale de Reims, le Seigneur donne à Isaïe la mission d'annoncer les principales révolutions des royaumes de Jada et d'Israël , de proclamer la naissance du Messie et la délivrance des enfants de Jacob. Ce Dieu, ce devrait être Jéliovah, puisqu'il entretient Isaïe de la future naissance du Messie, son fils\ et qu'il parle à Samuel, prophète qui n'a pu voir le Christ; cependant, on le reconnaît à son âge, à sa physionomie, à sa figure, c'est Jésus. Mais, de crainte qu'on ne s'y méprît, et pour témoigner que sa volonté était bien telle, le sculpteur de Chartres a gravé profondément dans la pierre, sous le personnage qui n'est pas Samuel, xpitvs^. C'est non-seulement Dieu le fils qui , à ne considérer que le dogme et la théologie , aurait pu parler à Samuel; mais c'est le Christ, c'est le Dieu fait homme, lequel se montre ainsi plus de mille ans avant sa naissance.
Le manuscrit grec de Panselinos^ est complètement d'accord avec nos sculptures occidentales de Reims et de Chartres; car, sous ce titre. Vision d'haïe, on lit cette description du tableau prescrit aux peintres byzantins : « Une grotte ; au dedans, nuages et grande lumière; au milieu est le Christ, assis comme un roi, sur un trône élevé. Il bénit de la main droite; de la gauche il tient un cartel , sur lequel on lit : Qui enverrai-je, ou qui ira vers ce peuple?» Ainsi, il n'y a pas de
* Voyez les prophéties d'Isaïe, passim, surtout les chapitres vx , vu , xi , xiv.
* C'est ainsi que le nom est écrit; les trois premières lettres sont grecques, les trois dernières sont latines , et l'on a oublié 1'* qui aurait pu séparer les caractères grecs des caractères latins. Je ne sais s'il y a là dedans habitude, symbolisme ou ignorance, mais je pencherais vers l'habitude ou même l'ignorance dont les sculpteurs , ceux de Chartres entre autres , donnent assez souvent des preuves. Au même porche, à la création du ciel et de la terre, les sculpteurs ou tailleurs de pierre ont écrit terrem pour terram; est-ce une faute, ou est-ce une preuve qu'à Chartres, à cette époque, l'a se prononçait comme un e, ainsi que cela existe encore dans certaines provinces de France?
' ÈpfJLijveia rfjs Z(oypa(piHij5.
doute, le nom de Christ est écrit dans ce livre comme il est gravé au porche de Chartres, là où il faudrait absolument Dieu le père, ou tout au plus le Verbe.
Chez les Grecs, le Fils est substitué non-seulement à la toute-puissance, mais encore à la sagesse du Père. Les Grecs du bas-empire dédièrent à la divinité, sous le nom de Sainte- Sophie, le plus beau de leurs temples , le plus riche et le plus grand, celui qui donna naissance à toutes les églises byzantines. On pouvait croire que cette qualification s'appliquait à la Trinité tout entière et non à une seule personne, ou, dans ce cas, qu'elle revenait de droit à Dieu le père et plus spécialement encore au Saint-Esprit, mais moins facilement au Fils. Eh bien ! le contraire est advenu. Il existe à Lyon, dans la bibliothèque du palais Saint-Pierre, un très-curieux manuscrit, enrichi de miniatures du xii^ siècle , peut-être du xi*'. La première de ces miniatures est la représentation allégorique de l'encyclopédie du moyen âge. Les sciences principales sont représentées sous la forme de femmes à qui Dieu, la sainte Sophie, communique l'intelligence et la science d'un souffle, comme d'un souffle il donna la vie au limon dont il avait fait la statue d'Adam. Cette sainte Sophie c'est un jeune Dieu de trente ans, légèrement barbu, décoré d'un nimbe croisé : c'est Jésus-Christ. Pour qu'on ne pût s'y tromper, le peintre, comme le sculpteur de Chartres, aurait dû écrire jesus au-dessus de sancta sophia\
Ce manuscrit est une Psychomachie de Prudence; il est rempli d'une multitude de miniatures représentant les Vertus et les Vices. Le moyen âge affectionnait ces tableaux allégoriques où étaient figurées la science et la morale , pour montrer leur mutuel appui. Celte concordance du vrai et du bon se complétait souvent par le beau, et l'art venait alors couronner l'Instruction et la Vertu. (Voyez les porches de Notre-Dame de Chartres.) Au campanile de Santa-Maria-del-Fiore, à Florence, Andréa de Pise sculpta les Sciences et les Arts, que Giotto compléta par les figures d'Apelles et de Phidias, personnifiant la peinture et la sculpture. Luca délia Robbia y ajouta la Grammaire, la Philosophie, la Musique, l'Astronomie et la Géométrie , personnifiées de même.
5o. JÉSUS-CHRIST EN SAINTE SOPHIE.
Miniature de Lyon, xii' siècle '.
Non-seulement le Père est souvent remplacé par son Fils, mais, quand on le représente, on n'en montre qu'une faible partie. Le Christ est peint et sculpté en pied, dans toutes les attitudes, à tous les âges et sous tous les aspects possibles; quant au Père, ou il est absent, ou il ne se révèle que par une petite portion de lui-même. Tantôt on ne voit que sa main, tantôt la main et l'avant-bras ; puis la main et le bras entier; plus tard, on risque la face et enfin le buste. Il faut attendre longtemps, pour qu'on fasse à Jéhovah son portrait en pied. On ne s'arrête pas ici sur ce fait curieux , parce qu'il va être développé dans un paragraphe particulier.
^ Cette Sainte-Sagesse donne la complète intelligence , car elle la distribue sous les deux formes principales du manuscrit , qui est son instrument. Ces deux formes usitées alors étaient le rouleau , que notre figure tient à la main gauche, et le livre proprement dit , qu'elle présente de la main droite. Le livre , étant plus considérable et pouvant renfermer plus de matière, était regardé comme l'attribut d'une plus grande sagesse. Un liturgiste , Guillaume Durand [Rat. div. offi. lib. I, cap. m), déclare qu'on ne met aux mains des prophètes de l'Ancien Testament que des rouleaux, parce que ces prophètes n'ont connu la vérité qu'à demi et à travers des métaphores , tandis que les figures des apôtres , qui ont vu la vérité entière , portent des livres. C'est une remarque du plus haut intérêt pour l'iconographie chrétienne ; mais il y a bien des exceptions à ce fait , et nous avons beaucoup d'apôtres, même des évangélisles , qui ne tiennent que des rouleaux, tandis que des prophètes, par contre, portent de gros livres. Preuve, entre autres, qu'il ne faut pas toujours croire sur parole les symbolistes du moyen âge, Durand, Jean Beleth, Jean d'Avranches , et Hugues de Saint-Victor.
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La place que l'on donne à Dieu le père, dans les monuments chrétiens, est souvent peu honorable; son fds a le pas sur lui. Il faut se souvenir que la place, dans les idées du moyen âge, aussi bien que dans les nôtres, n'est pas indifférente. La préséance, accordée à tel personnage plutôt qu'à tel autre, est toujours significative. Ainsi la gauche est inférieure à la droite, le bas moins honorable que le haut, le centre est préférable à la circonférence. Un mot à ce sujet, pour appeler l'attention des antiquaires et les engager à bien constater la place qu'occupent les objets, hommes ou choses, qu'ils étudient; ce fait est d'une certaine importance.
La gauche est inférieure à la droite. — Dans les vitraux et les sculptures, on représente souvent Jésus-Christ trônant sur des nuages, le dos contre un arc-en-ciel; on voit à sa gauche les tables de Moïse posées sur l'arche d'alliance, et à sa droite, sur un autel , le livre de ses apôtres. De tout temps , en effet, la Bible a tenu la gauche et l'Évangile la droite. Un abbé d'Angleterre fait peindre l'église de son couvent : au nord, à la gauche, il fait représenter des scènes de l'Ancien Testament; au midi, à la droite, il met les scènes du Nouveau. A Chartres, la sculpture des deux porches latéraux embrasse toute l'histoire religieuse. Au porche nord qui est à gauche, en regardant l'abside, sont placés les personnages de l'Ancien Testament; au porche du midi ou de droite, ceux de l'Évangile, depuis l'entrée du monde nouveau, du monde chrétien, jusqu'au jugement dernier^ Enfin, d'après les Psaumes, pour faire honneur au
Voir l'Introduction, page xvi. Vasari, Vies des peintres, traduit par MM. Leclanché et Jeanron, dit dans la vie de Giovanni Cimabue, vol. I, p. Ai : «Cimabue décora à fresque la partie supérieure des parois de l'église (San-Francesco d'Assise). A gauche de 1 autel, il représenta seize sujets de l'Ancien Testament, et à droite, en face, seize sujets tirés de la vie de la Vierge et du Christ. » On voit que la tradition est constante depuis
triomphateur, à Jésus qui a vaincu Satan et racheté le monde, Dieu lui dit de s'asseoir à sa droite.
Le bas est moins honorable que le haut. — On élève sur le pavois, sur un trône ou sur un char, un roi, un pape, un triomphateur. C'est dans le bas, contre les parois du soubassement, qu'on met les saints représentés vivants, militants et accomplissant leur histoire; c'est dans le haut, dans la voussure, qu'on place ces mêmes saints triomphants, morts et arrivés au paradis. Dans le bas ils sont hommes tout simplement; dans le haut ils sont hommes glorifiés ou saints. Enfin, à Chartres, tout au sommet du grand pignon occidental, à cinquante mètres du sol, domine Jésus-Christ qui bénit le monde étendu à ses pieds.
Le centre est préférable à la circonférence. — Dans une voussure de cathédrale , dans le champ d'une rose remplie de vitraux peints, c'est au centre qu'on met, soit Dieu le créateur et le juge, soit la Vierge qui est la première des créatures humaines. Puis les différents ordres des anges, à commencer par les séraphins, qui sont les premiers de tous, et à finir par les simples anges, les moins élevés dans la hiérarchie. Puis les apôtres, puis les martyrs, puis les confesseurs et enfin les vierges qui, comme femmes et comme moins éminentes en vertu que les ordres de saints qui précèdent , sont placées au cordon extérieur et à la circonférence. Ainsi, à mesure qu'on s'éloigne de Dieu ou du centre, l'esprit s'obscurcit, la matière prédomine, la vertu faiblit. Cette hiérarchie, figurée dans les roses et les voussures de nos cathédrales, rend visible, ainsi qu'on l'a dit plus haut \ le système éthique et cosmogonique
Benoît Biscop jusqu'aux sculpteurs de Notre-Dame de Chartres, et jusqu'au grand peintre de l'Italie , Cimabue.
' Chap. de la Gloire, p. làb.
de l'émanation hindoue. H y a des exceptions à cette hiérarchie chrétienne, mais elles confirment notre assertion au lieu de la détruire. Ainsi, au portail occidental de la cathédrale de Paris, porte centrale, on a disposé hiérarchiquement les difFérents ordres des personnages qui sont en possession du paradis. Dieu est au centre, comme il convient. Près de Dieu se tiennent les anges; les apôtres viennent ensuite. Mais au lieu des martyrs, qui devraient prendre rang après les apôtres, ce sont les confesseurs qui se présentent; les martyrs sont donc abaissés et les confesseurs élevés d'un degré. C'est probablement parce qu'à Paris, capitale de l'intelligence, on préfère un homme que l'intelligence a sanctifié à celui qui a donné sa vie pour la foi ; on aime mieux le saint qui répand des idées que le martyr qui verse son sang. Un fait analogue se remarque dans le manuscrit d'Herrade, abbesse de Sainte-Odile, dont il a été question à l'histoire de l'Auréole. Les vierges, qui sont toujours les dernières partout ailleurs, à Paris comme à Reims et comme à Chartres, sont ici en tête de la céleste hiérarchie, immédiatement après Dieu, et avant les apôtres, avant les martyrs , même avant les confesseurs , les confesseurs qui marchent les premiers de tous à Notre-Dame de Paris. Le manuscrit a été écrit et peint par une femme et pour des femmes , par une religieuse et pour des religieuses. Ces femmes , ces religieuses, ces vierges, ont voulu s'honorer elles-mêmes en donnant une aussi belle place à leurs patronnes; elles se sont glorifiées par leurs propres mains.
Ainsi la gauche, le bas et la circonférence sont moins honorables que la droite, le haut et le centre. Cela constaté, voici ce qu'on observe relativement, soit à la place que Dieu le père et son fils occupent dans les monuments figurés, soit à la manière dont on les a représentés. Notre-Dame de Paris, un édi.
fice qui est sous les yeux de tout le monde, pourra servir de type pour les autres monuments.
Au portail du nord de Notre-Dame de Paris, lequel est de la fin du xiii^ siècle, on ne montre de Dieu le père que sa main, dans un des cordons de la voussure , à la brisure de l'arc ; tandis qu'on a placé le soleil avant lui, dans un cordon intérieur. Au portail du sud, on fait voir sa figure, il est vrai, mais au cordon extérieur de la voussure, où elle est exposée à la pluie et au vent, tandis que de simples anges sont posés dans les cordons intérieurs et à fabri des intempéries. Au portail occidental, à la porte gauche, il n'est pas question du Père, tandis que le Fils y est en pied et de grandeur naturelle.
A la porte centrale, le Père n'est encore qu'en face, laquelle est comme étranglée dans les pointes des cordons de la voussure, entre les dais qui couronnent les martyrs et les patriarches. On l'a mis là pour remplir un vide, et parce que, les dimensions ayant été mal calculées, il restait de la place inoccupée. A la porte droite , Dieu est rejeté tout à fait au cordon extérieur, au cordon le moins honorable , à la rencontre des pointes de l'ogive, dans une place étroite et incommode. Au contraire, au cordon intérieur, et bien abrité contre la pluie et le vent, est Dieu le fds sous la forme d'un agneau; deux anges le portent en triomphe et l'élèvent sur des nuages comme sur un trône. Au cordon inférieur, il y avait de la place pour le Saint- Esprit, mais le Saint-Esprit a été sacrifié aussi : l'artiste a préféré mettre là un grand ange qui tient de chaque main une nappe où se dressent deux petites âmes toutes nues.
Notre-Dame de Paris paraît donc peu respectueuse pour le Père éternel; mais, par contre, elle a mille tendresses pour Jésus-Christ : à lui tous les honneurs, à lui le triomphe. Il est grand, en pied et non en buste; il est assis sur un trône,
à la porte centrale, et jugeant le monde à la fin des siècles. Il est tout petit entre les genoux de sa mère, à la porte droite. A la porte gauche, il est grand et debout, assistant à la mort de sa mère qu'il couronne ensuite à l'étage supérieur. Au portail du nord, sa vie est représentée au tympan, jusqu'à la fuite en Egypte, tandis que, sur le trumeau, Marie le présente à fadoration des fidèles. Au portail du sud, il apparaît sur les nuages à saint Etienne, qu'on lapide ^; il reçoit sur ses genoux le précieux manteau que saint Martin a coupé pour en donner la moitié à un pauvre d'Amiens. A la porte Rouge, il couronne sa mère; il la couronne sur un des bas-reliefs encastrés dans le mur latéral nord. De ce même côté, on le voit encore jugeant le monde. A f intérieur, la clôture du chœur représente dans les plus grands détails toute son histoire, de sa naissance à sa résurrection. Les tableaux en hauts reliefs qui n'ont pas été brisés pour faire place à la grille actuelle le représentent treize fois, à toutes les époques de sa vie. C'est toujours f étoile polaire vers laquelle se tournent, comme des aimants, tous les autres personnages. Là, au contraire, le Père n'apparaît qu'une fois; il montre seulement sa figure et allonge son bras au moment où Jésus lui dit : « Eloignez ce calice de moi. »
Enfin, lorsqu'on met réellement Dieu le père en scène, on lui fait jouer parfois un rôle ridicule, grossier, odieux et même cruel. Ainsi, sur un chapiteau de Notre-Dame du Port, à Clermont, il est représenté donnant des coups de poing au coupable Adam , inconvenante manière de lui reprocher son crime,
^ Il est dit dans les Actes des apôtres, chap. vu, verset 55, que saint Etienne vit la gloire divine et Jésus qui était à la droite de Dieu : a Vidit gloriam Dei et Jesum stan- « tem a dextris Dei. Et ait : Ecce video cœlos apertos, et Filium hominis stanlem a dex- « tris Dei » ; on devrait donc voir, à la porte de Noire-Dame de Paris, où est représentée cette scène , Dieu le père aussi bien que son fils. Comme Jésus seul paraît , il faut en conclure de nouveau que le Père est sacrifié.
tandis qu'un ange saisit notre pauvre premier père par la barbe, qu'il lui arrache. Dieu et l'ange remplissent un office plein de brutalité. Dans un manuscrit latin de la Bibliothèque royale, à miniatures italiennes probablement, Dieu chasse lui-même Adam et Eve à coups de flèches, absolument comme Apollon dans l'Iliade poursuit les Grecs! Ce rôle convient à Apollon, un homme plutôt qu'un dieu, plein des passions et de la colère humaines; mais on s'indigne contre l'artiste qui attribue ce caractère à Dieu le père. Dans un psautier de la Bibliothèque royale, de la fin du xii^ siècle, Dieu est plusieurs fois représenté tenant en main un arc, des flèches, une pique, un glaive. C'est bien le Dieu fort, le Dieu des armées, le Dieu des combats, le Jéhovah hébreu; mais ce n'est pas le Dieu chrétien \ Voici l'une de ces représentations.
5l. JÉHOVAH EN DIEU DES COMBATS.
Miniature italienne, fin du xii^ siècle *.
Ce Dieu a la figure du Fils, parce que le Père, à cette époque, n'a pas encore de portrait à lui; mais c'est bien le Père sur le point de tuer ses ennemis à coups de flèches, et à
' Le psaume 1 7 , qui montre la colère divine rouge comme des charbons allumés , et ténébreuse comme des nuages de grêle, dit que Dieu exhale cette colère en flamme et en fumée , et qu'après avoir rompu ses ennemis par la foudre , il les tue à coups de flèches : u Ascendit fumus in ira ejus, et ignis a facie ejus exarsit; carbones succensi sunt ab eo. « Et misit sagittas suas et dissipavit eos ; fulgura multiplicavit , et conturbavit eos. »
^ Ce dessin est tiré du psautier manuscrit de la Bibl. roy. suppl. fr. 1 1 32 bis.
juger toute chair avec le glaive, suivant les expressions du psalmiste. Par un rafFinement tout particulier, et pour donner à ce Dieu une tournure plus guerrière encore, on l'a inscrit dans un médaillon , et on en a fait une « imago clypeata » comme celles dont nous avons parlé à l'article de l'auréole ^
L'art a donc fait Jéhovah redoutable, comme pour en détourner les âmes mystiques du moyen âge et attirer tout l'amour sur Jésus-Christ, le Dieu de charité. Le christianisme a fait du dévouement un dogme fondamental; mais la force, soit par réaction contre le paganisme , soit par haine contre la noblesse et toute la société féodale, lui est en horreur. On dirait, en conséquence, que les artistes n'ont pas tout le respect désirable pour Dieu le père , c'est-à-dire pour le côté divin qui représente la force.
En résumé, ou Dieu le père est absent sur les monuments figurés, ou, s'il est présent, on n'en montre qu'une faible partie. Quant à cette portion de lui-même, elle n'est pas toujours honorablement placée, ou bien on lui fait jouer un rôle inconvenant. Le Fils, au contraire, est toujours présent, même quand on ne devrait pas le voir; il est toujours figuré dignement, toujours placé honorablement. Plusieurs raisons peuvent expliquer ces faits; on les donne toutes ici, parce qu'elles font partie intégrante de l'histoire archéologique de Dieu.
La première est la haine que les gnostiques portaient à Dieu le père; la seconde, la crainte qu'on avait de rappeler Jupiter et de paraître offrir une idole païenne à l'adoration des chré-
* Pages 97 et 98. — Non-seulement le cercle où Dieu est inscrit est regardé comme un bouclier par les artistes chrétiens, qui copiaient en cela les artistes romains et grecs, mais le nimbe lui-même était considéré par eux comme un bouclier qui protégeait la tète. Un texte du manuscrit d'Herrade [Hortas deliciarum) est explicite à cet égard; on le donnera plus bas. Ainsi le nimbe est une espèce de casque religieux. C'est ainsi que le liturgisle Guillaume Durand l'entend dans son Rat. div. offic.
tiens ignorants; la troisième, la ressemblance identique du Père et du Fils fondée sur des textes sacrés; la quatrième est l'incarnation du Fils, qui est la parole ou le Verbe du Père; la cinquième, l'absence de manifestation visible, absence établie sur des textes; la sixième enfin est la difficulté de formuler une si imposante image.
Et, d'abord, la haine que les gnostiques portaient à Jéhovah dut nuire aux représentations iconographiques de Dieu le père.
Dans les premiers siècles du christianisme, une violente hérésie s'éleva contre Dieu le père, contre Jéhovah. Les sectaires, étudiant l'Ancien Testament en aveugles plutôt qu'en hommes intelligents, virent que, pour avoir transgressé une défense, l'homme et toute sa race avaient été condamnés à mort; que, pour des crimes qu'ils refusaient de croire suffisamment graves, le genre humain avait péri par le déluge; que les Israélites, pour s'être abandonnés aux murmures, dans le désert, mouraient piqués et empoisonnés par des serpents; que vingtquatre mille hommes périssaient d'une seule fois, sur l'ordre de Jéhovah , pour s'être laissé prendre à la beauté des filles de Moab et avoir encensé leurs dieux avec elles; que le peuple, expiant l'orgueil de son roi David, mourait de la peste, et que soixante et dix mille hommes expiraient en peu de temps.
Egarés par la lettre et l'apparence extérieure de tous ces faits, au lieu de s'élever à leur intelligence par les raisons impérieuses de la politique ou cachées et profondes du dogme, les gnostiques s'irritèrent contre Jéhovah. La nouvelle secte se révolta contre le Dieu qui avait forcé Samuel à couper en morceaux le roi des Amalécites, Agag, épargné par Saûl; elle s'indigna surtout contre ce serviteur de Jéhovah , cet Elisée, qui fit manger par des ours, que ce Dieu envoyait,
des enfants qui avaient insulté le prophète en regardant sa tête chauve. Passant du fait à l'idée, et de l'histoire à la prédication , les gnostiques s'excitaient à la rébellion contre Dieu, surtout en lisant ce passage d'Isaïe où Jéhovah promet à Israël sa délivrance et lui dit ; « Je nourrirai tes ennemis de leur propre chair; je les enivrerai de leur sang comme d'un vin nouveau. » Ils s'exaspéraient contre le texte où le même prophète annonce que Dieu descend du ciel dans sa colère pour tout mettre à mort K
Les gnostiques repoussèrent toute explication. S' obstinant à ne pas comprendre que ces terribles rigueurs provenaient du caractère des Juifs et non de Dieu lui-même, ils fermèrent les yeux à ces passages du Deutéronome où Moïse, avant de mourir, donne ses dernières instructions à son peuple, et récapitule, en les opposant, la dureté du cœur, l'ingratitude, l'infidélité, les malédictions, les crimes du peuple hébreu, et la patience, l'équité, la tendresse de Dieu. Ils relisaient les versets où il est dit : « Le feu de la colère divine s'est allumé et dévorera la terre dans son germe; la famine, les oiseaux de proie et le glaive consumeront, dévoreront, ravageront le jeune homme et la jeune fdle, l'enfant à la mamelle et le vieillard. » Mais ils raturaient, dans le même chapitre, ces passages où Moïse rappelle aux Hébreux que Dieu « les a protégés comme la prunelle de ses yeux. Ainsi qu'un aigle excite ses petits à voler et voltige autour d'eux, ainsi Dieu a déployé ses ailes , a pris son peuple dans ses bras et l'a porté sur ses épaules. » On dirait que Moïse s'a-
^ Proph. Isaîae, cap. xlix , v. 26. « Et cibabo hostes tuos carnibus suis ; et quasi musto, «sanguine suo inebriabuntur. » — Ibid. cap. lxvi, v. i5 et 16. «Quia ecce Dominus in « igné veniet , et quasi turbo quadrigae ejus , reddere in indignalione furorem suum , et « increpationem suam in flamma ignis. Quia in igné Dominus dijudicabit, et in gladio (1 suo ad omnem carnem , et multiplicabuntur interfecti a Domino. »
dresse aux gnostiques , lorsqu'il s'écrie : « Ah ! s'ils avaient la sagesse ; ah 1 s'ils comprenaient et prévoyaient à quoi ces choses doivent aboutir ^ » Mais les gnostiques s'endurcirent, refusèrent de comprendre, et prirent en exécration Dieu le père et cette dure justice qui anime tout l'Ancien Testament. La secte insensée nia que Jéhovah fût un Dieu; elle le regarda comme un affreux tyran, altéré de sang et affamé de mort; comme un père jaloux de son fds, qu'il condamne au supplice infâme de la croix. Elle brisa ses images, qui furent remplacées par celles de Jésus-Christ, son Dieu chéri, et défendit qu'à l'avenir Dieu le père fût représenté par la sculpture ou la peinture. Dans son Histoire littéraire de la France, M. J. J. Ampère dit^ : « 11 est des gnostiques qui se rattachent au judaïsme, hellénisé, platonisé, si je puis parler ainsi, par Philon ^. Les opinions de Cérinthe, un des plus anciens gnostiques, touchaient en plusieurs points à la théologie judaïque; mais le gnosticisme alla s'en écartant toujours davantage, et finit par en venir à une opposition violente, à une haine furieuse de Jéhovah. Frappé des différences de l'Ancien Testament et de l'Evangile , ne pouvant concilier le Dieu exclusif et impitoyable des Juifs avec le Dieu universel et miséricordieux des chrétiens , Marcion fit de Jéhovah un démiurge inférieur et mauvais , ennemi du bien , ennemi du Verbe , ennemi du Christ, qui excite Judas à le trahir, et finit par le faire crucifier.
«Inspirés par la même aversion, les ophites, autre secte gnostique, voyaient dans le Dieu des Juifs non-seulement un
^ Liber Deuteronomiij cap. xxxii, v. lo, ii, 22, iU, 25, 29.
^ Hist. litt. de la France, tom. I, p. 178-180.
^ Une portion du gnosticisme est en germe dans Philon. Il y a chez lui des Ofons, et parmi eux, Sophia, la Sagesse, qui devint, pour les gnostiques, la mère des êtres; mais chez Philon tout est plus purement métaphysique.
être méchant, mais un être stupide; ce Dieu, qui s'appelle Jaldabaoth , attend un messie charnel, et quand le Messie véritable arrive, il ne le reconnaît pas. Le Messie va s'asseoir à sa droite, toujours sans être reconnu, et de là il attire à lui le principe de la vie des êtres, pour détruire la création vicieuse de Jaldabaoth et faire tout rentrer dans le sein de l'unité infinie. Les ophites interprétaient d'une manière étrange la chute de l'homme par le serpent; selon eux Jaldabaoth, ce mauvais démiurge adoré par les Juifs sous le nom de Jéhovah, avait été jaloux de l'homme et l'avait voulu frustrer de la science; mais le serpent, agent de la sagesse supérieure, était venu enseigner à l'homme ce qu'il avait à faire pour reconquérir la connaissance du bien et du mal ; en conséquence, les ophites adoraient le serpent et maudissaient Jéhovah. On peut croire que, dans ce rôle donné au serpent, il entrait quelques réminiscences des religions phénicienne et égyptienne , où le serpent était considéré comme une divinité bienfaisante. D'autres furent appelés caïnites parce que, toujours dans le même esprit, ils honoraient Gain, ils honoraient tous ceux qui sont réprouvés dans l'Ancien Testament; ils honoraient les villes frappées par la foudre du ciel et la pluie de feu. »
Eh bien ! il semble que l'art ait partagé cette hérésie ; car aux époques anciennes, sur les sarcophages, les fresques, les mosaïques, les verres sacrés, les vieux ivoires, on ne voit pas la figure de Dieu le père , ou bien elle est incomplète et vraiment humiliée. L'art lui garda rancune très-longtemps. Ce fut assez tard et petit à petit qu'il se décida à le représenter convenablement.
Il ne faut pas s'étonner que le gnosticisme ait pénétré dans l'art chrétien et ait eu de l'influence jusque dans nos cathé-
drales occidentales. En effet, M. Raoul -Rocliette a prouvé que les plus anciennes images du Christ, de la Vierge et des principaux apôtres étaient toutes de fabrique gnostique, et "que de cette source, tout impure qu'elle fût, nous était arrivé le portrait de Jésus, de sa mère et de ses disciples ^ Il ne faudrait pas croire non plus que l'art ait toujours été parfaitement orthodoxe ; une simple observation pourra prouver le contraire. Tous les livres apocryphes , sans exception , ont été condamnés à plusieurs reprises, depuis le v° siècle, par le pape Gélase P^ jusqu'au xvf , par le pape Paul IV; pendant tout le moyen âge, l'autorité pontificale s'est élevée contre les apocryjDhes. Aux papes se sont unies les plus hautes et les plus saintes intelligences du christianisme. Ainsi saint Athanase, saint Cyrille de Jérusalem, saint Augustin , Eusèbe de Césarée, Tertullien, entre autres; ainsi des auteurs ecclésiastiques, Baronius, Bellarmin, Ellies du Pin, le Nain de Tillemont, n'ont pas d'expressions trop dures pour stigmatiser cette poésie légendaire. En tête de la compilation des apocryphes faite par Fabricius, ont été recueillis tous les témoignages et toutes les censures qui , à toutes les époques, depuis le in^ siècle jusqu'au xvii*' inclusivement, ont été portés contre les apocryphes. Le pape Gélase affirme que Leuticius ou Leucius, le plus fécond des auteurs légendaires, est un disciple du diable; Eusèbe de Césarée déclare que les apocryphes sont absurdes et impies ; saint Athanase veut qu'on les rejette comme spurii; Paul IV les proclame indignes de foi et les repousse parmi les écrits condamnés. Le Nain de Tillemont assure qu'Abdias, premier évêque de Babylone et auteur du combat des apôtres, un des principaux livres apocryphes, est un inventeur. Ellies du Pin est de l'avis de Tille-
* Discours sur les types imitatifs qui constituent l'art dn christianisme; in-8°. Paris , i83A , p. 17 et 18 entre autres.
mont, et dit que les apocryphes sont indignes de loi, pleins de folies, de contes et de fables. Les légendes apocryphes sont donc bien condamnées, anathématisées , déclarées anticanoniques; néanmoins la plupart des légendes peintes sur les vitraux, sculptées sur les portails de nos cathédrales, sont tirées textuellement de ces apocryphes, et des plus célèbres, et de ceux qui sont désignés nominativement dans les anathèmes, à savoir: de l'Évangile de l'enfance, de la Petite Genèse, du Combat des apôtres, de l'Evangile de Nicodème. A Chartres, la vie de saint Jean évangéliste , peinte dans le latéral du sud ; les vies de saint Thomas, de saint Jacques, de saint Simon , de saint Jude, de saint Pierre, de saint Paul, qui brillent aux fenêtres de l'abside, sont extraites du Combat des apôtres, lequel est condamné comme un livre de fables. Saint Augustin réprouve la cruauté apocryphe de saint Thomas, et cependant elle est sculptée dans l'église de Semur, et peinte dans la cathédrale de Bourges ^ Il faut reconnaître que des sujets tirés des livres anathématisés, hérétiques, composés surtout par les gnostiques, étaient et sont encore peints sur verre et sculptés dans la pierre, au sein de nos plus grands et plus catholiques monuments. Il est donc croyable que la haine des gnostiques contre Dieu le père aura pu survivre et se propager dans le cœur des artistes chrétiens, et que si Jéhovah est maltraité par l'art, c'est qu'un sentiment gnostique animait l'art, peut-être à son insu.
A cette première cause a pu se joindre la crainte de faire une idole.
Jéhovah, Dieu le père, c'est le Dieu de la force, le Dieu des armées et des combats ^ ; le Dieu qui épouvante et devant
' Legenda awrea. De sancto Thoma apostolo.
- Voyez dans la Bible, aux Psaumes particulièrement, toutes les épithètes guerrières et violentes données à Jéhovah.
lequel il faut toujours trembler ^ Jupiter, qui détrône son père, qui terrasse les Titans, qui propose à tous les dieux de les enlever suspendus au bout d'une cbaîne, c'est aussi le Dieu de la force et des batailles. L'analogie des attributions étant flagrante, faire le portrait de Dieu le père c'était s'exposer à représenter Jupiter, et à solliciter la dévotion des chrétiens pour une image qui aurait rappelé la grande idole olympique si vénérée chez les païens. La propension à représenter Jéhovah en Jupiter devait être si grande, qu'on songeait, dès les premiers siècles de l'église, à donner la physionomie de Jupiter à Jésus-Christ lui-même, à cet agneau mystique qui représente le côté divin de la douceur, de la charité ^, et non pas de la force. En effet un artiste chrétien voulut dessiner une tête du Christ d'après une image de Jupiter, mais sa main, subitement desséchée, ne reprit son état naturel que par l'intervention miraculeuse et les prières de Gennadios,. archevêque de Constantinople ^. Il y avait donc surtout péril
' « Adorabo ad templum sanctum tuum in timoré tuo,» dit le psaume v, verset 8; « Pavete ad sanctuarium meum , » dit l'inscription judaïque sculptée sur le trumeau de la porte centrale, portail occidental, à Saint-Germain-l'Auxerrois.
'"' «Jésus cum dilexisset suos qui erant in mundo, in finem dilexit eos. — Sicut di- « lexit me pater, et ego dilexi vos. Manete in dilectione mea. » (Saint Jean, chap. xiii, V. i; chap. XV, v. 9.)
^ Theod. Hist. eccles. lib. I, cap. xv; S. Joan. Damas. De imaginibus , oral. III, p. 386, 387. — Voici le texte de Théodoret : « Pictori cuidam, qui Christi Domini pinxerat imagi- « nem, manus ambae exaruerunt. Ferebatur autem Gentilis cujuspiam hominis jussu hoc « opus, sub nomine Salvaloris specie ita pinxisse, ut capillis ex u traque oris parle discretis « faciès nuUatenus tegeretur (ea utique forma qua pagani Jovem pingunt) , ut ab iis qui « ipsum vidèrent Salvatori adorationem ofîerre existimaretur. » — Au xiv° siècle , Dante [Purgatoire, chant vi^) appelle Jésus souverain Jupiter:
«0 summo Giove , «Che fosti '11 terra per noi crocifisso. n
A l'extrémité chronologique opposée à celle de Théodoret, et presque de notre temps, c'est encore dans les traits de Jupiter qu'on a cherché l'idéal de Jésus-Christ. Effectivement Poussin avait fait, pour un noviciat de jésuites, un tableau représentant saint
à fixer le génie des artistes et la piété des fidèles sur une figure comme celle de la première personne divine, à laquelle on aurait prêté certainement les traits du père des dieux païens. Il y avait moins de danger pour Jésus, dont la vie, les attributions et la physionomie s'éloignaient complètement de celles des divinités païennes; et quand un artiste s'oubliait, comme celui dont parle Théodoret, un miracle en faisait justice; ce qui n'empêchait pas l'art de s'exercer sur ce type, inconnu aux anciens, d'un Dieu-homme et mourant pour les hommes. Il était moins possible de confondre Jésus avec aucune divinité païenne; il y avait donc peu de danger à le figurer. Les iconoclastes eux-mêmes, et les plus rigides, ne pouvaient donner contre Jésus les raisons qu'ils cherchaient à faire prévaloir avec énergie contre le Père. De là cette rareté des portraits de Jéhovah et cette multitude des portraits de Jésus.
La troisième cause est la ressemblance identique du Père et du Fils fondée sur des textes sacrés.
<. Qui me voit voit celui qui m'a envoyé, dit Jésus-Christ lui-même ^; moi et mon Père nous ne sommes qu'un ^; sachez que je suis dans mon Père et que mon Père est en moi ^ » L'art, prenant ces textes à la lettre , a dû souvent représenter Dieu le père sous la forme de son fils. Lorsque, dans les sculptures de
François Xavier; on lui reprocha d'y avoir figuré le Christ en Jupiter tonnant. Poussin répondit qu'il n'avait pas dû s'imaginer le Christ avec un visage de torticolis ou de père Douillet. ( Voyez Collection des lettres de Poussin; Paris , 1824 , p. QÔ.) — Donc si de nos jours, et Michel- Ange, dans son Jugement dernier, en est une autre preuve, des artistes ont pu s'ouhlier jusqu'à donner au doux Jésus-Christ les traits de Jupiter, à plus forte raison, dans les premiers temps du christianisme, alors qu'on était encore aux prises avec les types des divinités païennes , élait-il difficile de ne pas représenter Jéhovah en Jupiter tonnant. C'est pour éviter ce danger, comme je le présume, qu'on a dû interdire aux premiers artistes chrétiens de figurer Dieu le père.
' «Qui videt me videt eum qui misit me. » S. Jean, ch. xii, v. 45.
^ « Ego et Pater unum sumus. » Ibid. ch. x, v. 3o.
' (i Pater in me est et ego in Pâtre. » Ibid. ch. x, v. 38.
Chartres , dans les peintures à fresque de Saint-Savin , près de Poitiers, dans les fresques du Campo-Santo, dans une foule de manuscrits, ou bien sur les anciens sarcophages, nous voyons Jésus créant Adam et Eve, Jésus parlant à Noé, à Moïse, à Isaïe, c'est probablement Dieu le père qui nous apparaît sous la forme de son fils, parce qu'en voyant le Fils on voit le Père, parce que l'un, qui a pris un corps humain et qu'on a vu parmi les hommes, est l'image de l'autre qu'on n'a jamais vu^
Un autre texte, fondé sur l'un des dogmes les plus fondamentaux du christianisme , a provoqué encore la substitution du Fils au Père dans les représentations figurées. Saint 'Jean, dans le premier chapitre de son évangile, déclare que Jésus, la personne divine qui s'est incarnée, est le Verbe, est la parole de Dieu ^. Par conséquent , dans toute scène religieuse où la divinité parle, c'est la figure, non pas du Père, mais du Fils qui doit se montrer. Le Père peut bien agir, mais c'est par son Fils qu'il parle. Il faut donc moins s'étonner si la personne divine qui converse avec Isaïe dans la cathédrale de Chartres , qui s'entretient avec les prophètes dans nos vitraux gothiques et nos manuscrits à miniatures, qui reproche leur désobéissance à nos premiers parents, son crime à Caïn le fratricide , scènes si fréquentes dans les vieilles sculptures des sarcophages , est représentée sous les traits de Jésus et non pas de Jéhovah , puisque la divinité parle dans tous ces sujets, et que Jésus est la parole faite chair. De plus, la Genèse dit que Dieu fit le monde par la parole. Dieu, en effet, ne se contente pas de penser; mais il parle en créant la lumière, le firmament, les corps lumineux, les plantes, les animaux
« Qui est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creaturae, » comme dit saint Paul, Ad Coloss. cap. I, V. i5.
^ « Verbum caro factura est. »
et riiomme : «Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut ^ ; Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et ressemblance^. » Les théologiens déclarèrent donc que Jésus, d'après saint Jean, étant la parole divine , c'était Jésus qui avait créé le monde, puisque le monde était sorti du néant à la parole de Dieu. Ainsi Grégoire de Tours, en tête de son Histoire des Francs, dit : « Au commencementDieu créa dans son Christ, qui est le principe de toutes choses, c'est-à-dire Dieu créa dans son fds le ciel et la terre ^. » Ainsi le symbole de Nicée , qui se lit ou se chante tous les jours à la messe, déclare que toutes choses ont été créées par le fds unique de Dieu''. Assurément la Trinité tout entière a concouru à la création ; mais c'est le Fils qui en a été l'agent essentiel , fartiste principal ; c'est à lui qu'elle est attribuée spécialement sinon uniquement. Donc lorsqu'un artiste, rigoureusement théologien comme le sculpteur de la cathédrale de Chartres ou comme le peintre de l'église de Saint-Savin, ne représentait pas la Trinité entière à la création, mais une seule personne divine, c'est le Christ qu'il devait figurer, et non pas Dieu le père, ni le Saint-Esprit. Au xv"" siècle, et surtout à la renaissance, les principes théologiques s'étaient énervés; aussi la plupart du temps, à cette époque, c'est le Père qu'on représente créant le monde, et non le Fils, non le Verbe. D'ailleurs, en ce temps, la théologie était subordonnée à l'histoire; or, selon fhistoire, le Fils n'étant pas encore incarné à fépoque de la création , on se fit un scrupule de le montrer, et on mit le Père à sa place. Enfin l'art, devenu plus hardi, ne fut pas fâché de lutter avec cette impo-
' Genèse, chap. i , v. 3.
" Ibidem, y. 26.
' Hist. Ecclesiast^ Franc, lib. 1, n° 1. « Dominas cœlum terramque in Christo suo
« in filio suo formavit. »
* « Jesum Christum , Filium Dei , unigenitum — per quem omnia facta sunt. »
santé figure de Jéhovah; ce type idéal et sublime, il chercha à le réaliser. C'est Dieu le père et non pas le Fils, c'est le Père vénérable, à barbe blanche, mais puissant de physionomie, qui crée le monde et débrouille le chaos dans les peintures de Raphaël. Une fois qu'on eut fait une figure au Père, le Père fut représenté dans toutes les scènes de la Bible. On ne s'inquiéta plus de savoir si le Fils avait fait la création et avait parlé, en sa qualité de Verbe, aux personnages de TAncien Testament; on le confondit, lui qui est éternel, avec Jésus qui est né dans le temps. On se dit : dans l'Ancien Testament le Christ n'est pas né encore; donc, toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, c'est le Père et non le Fils qui est désigné, c'est le Père et non le Fils qu'il faut représenter. On était dans la vérité chronologique ou plutôt historique, selon le sens humain du mot, mais on sortait de la vérité théologique. Piaphaël tout le premier, lorsqu'il peignait pour les papes des sujets de TAncien Testament, la création et d'autres scènes où Dieu paraît , s'écartait du vrai dogme chrétien en figurant le Père. De nos jours tout peintre et tout sculpteur qui voudrait représenter la création devrait donc figurer la Trinité tout entière; mais s'il n'en prenait qu'une personne, il faudrait que cette personne fût le Verbe ou le Fils de Dieu. La doctrine théologique et le gnosticisme ont été les deux causes les plus puissantes qui aient produit, en iconographie chrétienne, la rareté des portraits de Jéhovah et la fréquence des portraits de Jésus.
Une autre raison encore, mais purement esthétique, a pu donner le même résultat. Il est possible que ce résultat soit sorti d'une pensée diamétralement contraire à celle des gnostiques.
L'idée d'un Dieu créateur de l'univers et maître souverain de tous les êtres, d'un Dieu que fimagination la plus audacieuse ne peut se figurer que très-incomplétement, d'un Dieu
qui, d'un rayon de ses yeux, fait la lumière du jour, et, d'un souffle de sa bouche, crée les plantes et les animaux^, une idée pareille a dû faire reculer les premiers artistes chrétiens ; car aujourd'hui encore elle donne des éblouissements à nos plus grands poètes , et Raphaël lui-même ne l'a traduite que très-imparfaitement. Quant à Jésus-Christ, on l'avait vu , on avait décrit au long sa physionomie , on avait fait son portrait; la témérité était moins grande pour le représenter. Soit donc par difficulté de se figurer Dieu le père, soit par respect devant cette majesté redoutable et par une sorte de crainte religieuse , les artistes n'osèrent s'exercer sur un pareil sujet que dans la suite des temps et après de nombreux essais.
Il faut le dire enfin, les premiers chrétiens, jusqu'aux v^ et vi^ siècles, furent assez mal disposés pour les images en général; tous étaient iconoclastes, ceux-ci un peu plus, et ceux-là un peu moins. On sortait du paganisme, qui faisait consister presque toute sa religion à fabriquer et adorer des statues et des images; en outre, le christianisme procédait du judaïsme, lequel proscrivait toute représentation de Dieu ou des hommes. On ne doit donc pas s'étonner si, pour trancher plus énergiquement avec les idolâtres, et si, pour s'écarter un peu moins de la loi ancienne que l'on complétait et que l'on ne détruisait pas , on s'efforça de contenir les artistes et de les empêcher de représenter la divinité par la sculpture et la peinture aussi souvent qu'ils l'auraient désiré.
Il y a de ce fait un exemple curieux. Saint Jean Damascène n'était certes pas un iconoclaste, puisqu'il a fait des discours contre les iconoclastes et contre Léon l'Isaurien , comme Dé-
'■ «Qui ccelum palmo metitur, ac terram manu continet, et pugillo aquam claudit. » (0pp. S. Joli. Damas.)
mosthène contre Philippe; et cependant il déclare positivement qu'il ne faut pas représenter la nature divine , parce que personne ne l'a vue ^ Il permet seulement de figurer le Fils de Dieu, parce que, «par une bonté ineffable, le Fils s'est fait chair, s'est montré sur la terre sous la forme humaine, a conversé avec les hommes, a pris notre nature, notre corps épais et lourd, la figure et la couleur de notre chair. Nous ne sommes donc pas dans l'erreur, ajoute- t-il, lorsque nous représentons son image, car nous désirons voir sa figure et nous la voyons comme à travers un miroir et comme en énigme^. »
Ainsi le Damascène, si éloquent et si large lorsqu'il veut qu'on représente Jésus-Christ, est restrictif à l'égard du Père. Si les artistes se permettent de figurer le Père, ce doit être avec les traits du Fils ; car le Père et le Fils sont un , et qui voit l'un voit l'autre. Jésus-Christ, dans l'évangile de saint Jean,
' Dieu dit à Moïse : « Non poteris videre faciem meam : non enim videbit me homo , et « vivet. n [Exod. cap. xxxni , v. 20.) — A son tour Moïse dit aux Hébreux : « Locu- (1 tusque est Doœinus ad vos de medio ignis. Vocem verborum ejus audistis , et formam «penitus non vidistis. » [Dent. cap. iv, v. 12.)
^ Voici les textes de saint Jean Damascène : « In errore quidem versaremur si vel in- « visibilis Dei conficeremus imaginem ; quoniam id quod incorporeum non est, nec visi- «bile, nec circumscriptum , nec figuratum, pingi omnino non potest. Impie rursum « ageremus si e£Formatas a nobis hominum imagines Deos esse arbitraremur, iisque tan- « quam diis divinos honores tribueremus. At nihil horum prorsus admittimus. Sed Il posteaquam Deus, pro ineffabili bonitate sua , assumpta carne, in terris carne visus est « et cum hominibus conversatus est; ex quo naturam nostram corpulentamque crassi- « tiem, figuram item et colorem carnis suscepit, nequaquam aberramus cum ejus imagi- « nem exprimimus. — Ex quoVerbum incarnatum est, ejus imaginem pingere licet. » — Le grand théologien permet donc de figurer le Verbe , parce que le Verbe s'est incarné; mais comme personne n'a vu Dieu le père, il défend de le représenter : « Dei , qui (1 est incorporeus, invisibilis, a materia remolissimus , figurae expers, incircumscriptus « et incomprehensibilis, imago nuUa fieri potest. Nam quomodo illudquodin aspectum «non cadit imago represen tarit ? » (Voir les OEuvres de S. Jean Damasc. édit. de Paris, 1712, in-fol. 1" vol. Oralio secunda, de Imaginihus.)
dit de lui-même : « Moi^et mon Père nous ne sommes qu'un;
je suis dans mon Père et mon Père est en moi. »
Ces divers textes ont été appliqués pendant presque tout le moyen âge , non pas seulement à la divinité du Père , qui est la même que celle du Fils, mais encore et surtout à sa figure, à ses traits. Jusqu'à la fin du xiii^ siècle , c'est la figure de son fils que Dieu le père emprunte pour se manifester aux hommes.
Telles sont donc les principales raisons qui peuvent expliquer ce fait iconographique intéressant de la rareté des portraits du Père , de la multiplicité des portraits du Fils , de la substitution du Fils au Père en une foule de circonstances, et des honneurs enlevés au Père au profit du Fils. La difficulté de se figurer Jéhovah et de le représenter était considérable pour les artistes; cependant je crois que c'est par ressentiment, par hostilité contre la force et la violence, que fart a surtout répugné à représenter Dieu le père, et bien moins, comme on pourrait le croire, parce que Dieu le père ne s'étant jamais manifesté, fart n'osait le représenter et ne savait quelle figure lui donner. C'était un prétexte plutôt qu'une raison. D'abord Dieu le père s'est manifesté visiblement et à plusieurs reprises dans fAncien Testament : Moïse fa vu dans le buisson ardent; il s'est montré au patriarche Abraham sous la forme d'un ange plus majestueux que les autres, et le prophète Ezéchiel le vit semblable à un homme assis sur un trône et tout environné de lumière ^ D'ailleurs l'art chrétien n'aurait pas reculé devant la création d'une forme visible pour traduire une substance invisible ; c'était, au contraire, une magnifique occasion pour sa vive imagination que d'exprimer matériellement fidée la plus
^ Ezéchiel, cliap. I, V. 26 et 27 : « . . . Et super similitudinem throni, similitude quasi aspectus hominis desuper. » Au chap. xliii, v. 3 , Ezéchiel dit encore qu'il revit Dieu sous la même forme : « Species secundum aspectum quem videram juxta fluvium Chobar. »
haute, la plus sublime de toutes, l'idée divine. Certes l'art eût embrassé avec joie un pareil sujet, lui qui a revêtu d'un corps tant d'idées, et d'une forme tant d'êtres impalpables et métaphysiques; lui qui a donné la vie à des abstractions, et qui a créé ces belles allégories, peintes et sculptées en hommes et en femmes, de la Liberté, de la Promptitude, du Courage, de la Foi, de l'Espérance, de la Charité, de la Lâcheté, de l'Avarice, des Arts libéraux , de la Religion juive , de la Religion chrétienne, des Fleuves du paradis terrestre, et une infinité d'autres. Si donc il n'a pas représenté Dieu le père, c'est probablement parce qu'il ne l'a pas voulu , car il l'a pu.
En résumé, le gnosticisme d'une part, le dogme théologique de l'autre, ont contribué, bien plus puissamment que les causes voisines, à rendre très-rares les portraits de Dieu le père.
L'histoire archéologique de cette personne première est donc assez limitée. Nous allons en retracer les principales périodes.