HISTOIRE DES PORTRAITS DE DIEU LE FILS
On n'avait pas, contre la représentation du Fils , les raisons ou les prétextes qu'on alléguait contre celle du Père. D'abord le Fils s'était incarné; tout le monde avait vu ses traits, tout le monde pouvait les reproduire. « Puisque , dit le Damascène , celui qui ne peut être vu a pris un corps et s'est montré , fais donc son image. Puisque l'être qui , comme Dieu , n'a ni quantité , ni dimension , ni qualité , a pris la forme d'un esclave, s'est rapetissé à la quantité et à la qualité, s'est
revêtu de la forme d'un corps , peins-le sur des tableaux. Montre publiquement celui qui a voulu se montrer. Peins son ineffable humilité pour nous, sa naissance dans le sein d'une vierge, son baptême dans le Jourdain, sa transfiguration sur le Thabor, ses tourments qui nous ont rachetés , ses miracles qui manifestaient sa nature divine et sa puissance, tandis qu'il les accomplissait à l'aide de son corps ; sa sépulture qui nous a sauvés, sa résurrection, son ascension au ciel, décris tout cela par des paroles ou par des couleurs, dans des livres ou sur des tableaux ^ » D'un autre côté les gnostiques étaient dévoués à Dieu le fils. Enfin la théologie déclarait que toutes choses avaient été faites par le Fils ou le Verbe. Toutes ces causes réunies produisirent une innombrable quantité de portraits représentant Jésus.
Les gnostiques , ennemis du Père , avaient proscrit son image ; mais , favorables au Fils , ils peignirent et sculptèrent la figure du Sauveur dans toutes les dimensions et sous toutes les formes. Il paraît même , comme le croit M. Raoul- Rocliette, que nous devrions aux gnostiques les premiers portraits de Jésus ^. « C'est pour l'usage des gnostiques et par la main de ces sectaires, qui avaient entrepris, à di-
' « Quando is qui cerni non potest assumpta carne se conspicuum praebuerit , tune iL » lius déformes imaginem. Quum ille qui in forma Dei existens , ob naturae susb excel- « lentiam , quanlitatis , et qualitatis , et magnitudinis est exsors , forma servi accepta , ad <i quantitatem qualitatemque sese conlrahens, corporis figuram induerit, tum in tabellis 0 eum exprime , palamque conspiciendum propone qui conspici voluit. InefFabilem ipsius « demissionem désigna, nativitatem exVirgine, baptismura in Jordane , transfigurationem in Thabor, cruciatus illos, quia cruciatus nos exemerunt; miracula quae cum Garnis <i ministerio patrarentur, tîivinam ipsius naluram et efficaciam promerebant. Salularem >i Salvatoris sepulturam , resurrectionem , ascensum in cœlum, haec omnia cum sermone, " tum coloribus describe, tum in libris, tum in tabellis. » 0pp. S. Joli. Damasceni, Oratio tertia de imaginibns , t. I, p. SAq.
* Discours sur l'art du christianisme, par M. Raoul-Rochette , in-8°, p- i5-i8. M. Ro-
verses époques et sous mille formes différentes, d'opérer une combinaison monstrueuse de quelques-uns des dogmes du christianisme et des superstitions païennes, que furent fabriquées d'abord de petites figures du Christ, dont ils rapportaient le premier modèle à Pilate lui-même , par une supposition qui nepouvaittromperque les plus ignorants de leurs adeptes. Ces statuettes se faisaient d'or ou d'argent, ou d'autre matière, à l'instar de celles de Pythagore, de Platon, d'Aristote et des autres sages de l'antiquité, que les sectaires exposaient, couronnées de fleurs, dans leurs conciliabules, et qu'ils honoraient toutes d'un même culte. Telle est, en effet, l'assertion positive de saint Irénée ^ , confirmée , ou du moins reproduite par saint Epiphane^. Cette superstition, qui admettait pareillement les images peintes du Christ, était surtout en vogue chez les gnostiques de la secte de Carpocrate; et l'histoire a conservé le nom d'une femme, Marcellina, affiliée à cette secte, pour la propagation de laquelle elle s'était rendue du fond de l'Orient à Rome, et qui, dans l'espèce de petite église gnostique qu'elle y dirigeait, exposait à l'adoration de ses fidèles des images de Jésus et de saint Paul, d'Homère et de Pythagore. Ce fait, qui repose sur le témoignage grave de saint Augustin^, se trouve d'ailleurs parfaitement d'accord avec le trait si célèbre de l'empereur Alexandre Sévère, qui avait
chette cite S. Irénée, S. Epiphane, S. Augustin, Lampridius, Jablonsky, Fueldner, Heyne et Bottari ; on a conservé toutes ces citalions dans l'extrait suivant du Discours.
' S. Iren. Advers. hœres. îib. I, cap. xxv, S 6, édition de Massuet.
^ S. Epiphan. Hœres. xxvn, $ 6. Voyez à ce sujet la dissertation de Jablonsky, de Origine imaginum Christi Domini in Ecclesia christiana, §10, dans ses Opuscul. philol. t. III, p. 394-396.
' S. Augustin, de Hœresih. cap. vu : « Sectae ipsius ( Carpocratis ) fuisse traditur socia « quaedam Marcellina , quae colebat imagines Jesu et Pauli , et Homeri et Pythagorae , « adorando incensumque ponendo. » (Voyez la dissertation de Fueldner, sur les carpocratiens , dans le Britle Denkschrift derHisl. theol. Geselhchaft zu Leipzig, p. 267 et suiv.)
placé dans son laraire, entre les images des philosophes et des princes les plus révérés, les portraits du Christ et d'Abraham, opposés à ceux d'Orphée et d'Apollonius de Tyane, et qui leur rendait indistinctement un culte divin ^ ; en sorte qu'on ne saurait douter que cette association bizarre n'ait eu lieu dans le sein de certaines écoles néoplatoniciennes, comme de plusieurs sectes gnostiques ; et de là on peut conclure que c'est par le fait de ces images fabriquées de main gnostique , que les chrétiens se laissèrent induire à les adopter pour leur propre usage, à mesure que l'opinion de l'église se relâcha de son ancienne aversion pour les monuments de l'idolâtrie". Il y a toute apparence, en effet, que, dès le commencement du III*' siècle, les images du Christ circulaient dans les mains des fidèles, de ceux du moins du dernier ordre, particulièrement à Rome, où le gnosticisme avait obtenu à cette époque tant de faveur et gagné tant de prosélytes, n
Les images miraculeuses, que n'avait pas faites la main des hommes, et qui pour cela étaient dites acheiropoiètes ; l'image vraie ou apocryphe peinte sur le voile de sainte Véronique; les portraits attribués à Nicodème, à Pilate ou à saint Luc; les portraits qui avaient cours du temps d'Eusèbe ; la statue érigée à Jésus-Christ, dans la ville de Panéas, par fhé-
' JEi. Lamprid. in Alexandr. Sever. cap. xxix : « In larario suo, in quo et divos prin- «cipes, sed optimos (et) electos , et animas sanctiores, in queis et Apollonium, et, ce quantum scriptor suorum temporum dicit, Christum, Abraham et Or pheum , ethujus- « modi ceteros , habebat, ac majorum effigies, rem divinam faciebat. » Telle est, pour l'emploi de ce texte, la leçon proposée par Heyne. (Voyez sa dissertation de Alexandr. Sever. Imp. religion, miscell. probant, etc. dans ses Opuscal. Academ. t. VI, p. 169-281; voyez encore à ce sujet la dissertation de Jablonsky, de Alexandro Severo, imperatore Romano, christianoriim sacris per gnosticos initiato, dans ses Opuscal. philol. t. IV, p. SS-yg. )
* «Telle est aussi l'induction, dit M. Raoul-Rochette, que tire de ces témoignages le pieux et savant Bottari, Pitture e scultare sacre, 1. 1, p. 196; et son opinion, formée dans le sein de l'orthodoxie catholique, est restée celle des antiquaires romains. r>
nioiToïsse que Jésus avait guérie^ : tous ces faits, vrais ou faux, mais dont la tradition écrite remonte aux premiers siècles de notre ère, prouvent que le fds de Dieu était souvent représenté par la sculpture ou la peinture, même à l'aurore du christianisme. Saint Jean Damascène dit qu'une tradition, anciennement accréditée et qui régnait de son temps , reconnaissait Jésus comme auteur d'un de ses propres portraits. Abgare, roi d'Edesse, ayant appris, dit le Damascène, tout ce qu'on racontait du Seigneur, s'enflamma de l'amour divin. Il envoya des ambassadeurs au fils de Dieu pour l'inviter à venir le voir. Dans le cas d'un refus du Seigneur, il chargea ses députés de faire tirer son portrait par un peintre. Jésus, à qui rien n'est caché et qui peut tout, ayant connu le dessein d'Abgare, prit un morceau d'étoffe, y appliqua sa ligure, et y peignit sa propre image. Cette image, parfaitement conservée, se garde encore aujourd'hui, ajoute le Damascène^.
A cette époque circulait une description détaillée de la figure de Jésus-Christ. Le signalement qu'on va lire, et qui est d'une grande valeur, fut envoyé au sénat romain par P. Lentulus, proconsul en Judée avant Hérode. Lentulus avait vu le
^ Fabricius, Codex apocryphus Novi Testamenti.
* Opéra S. Joli. Damasceni, in-f°, vol. I, Oratio prim. de imaginibus , p. 320, édit. de Lequien, Paris, 1712. «Antiquitus tradita narratio ad nos usque pervenit Abgariim «scilicet, Edessae regem , auditis quae de Domino ferebantur, divino succensum ardore, «legatos misisse, qui eum ad se invisendum invitarent; sin vero abnueret , mandat ut « picloris opéra imaginera ejus exprimant. Quod cum sciret ille cui nihil obscurum est « quique omnia potest, accepto panno, suaeque faciei admoto, propriam efFigiem appinxisse. « Quae ad baec usque tempora servatur incolumis. » — Le Damascène ajoute, pag. 63 1 et 632 du même volume : « Quin et ipse omnium Salvator et Dominus, cum adhuc in terra <i ageret sancti vultus sui expressam in texto lineo effigiem, Augaro cuidam magnae « Edessenorum civilatis regulo per Thaddaeum apostolum misit. Divino namque sui vultus «absterso sudore, cuncta illius lineamenta in linteo servavit. Quam effigiem praemagni- «fica celeberrimaque Edessenorum civitas ad bunc usque diem, haud secus atque scep- « trum regium retinens, praeclare gloriatur et exsultat. »
Christ et l'avait fait poser devant lui, en quelque sorte, pour dessiner ses traits et sa physionomie. Ce portrait, tout apocryphe qu'il soit, n'en est pas moins un des premiers que nous connaissions; il date des premiers temps de l'Eglise, et les plus anciens Pères l'ont mentionné. Lentulus écrit donc au sénat : « Dans ce temps apparut un homme, qui vit encore et qui est doué d'une grande puissance; son nom est Jésus-Christ. Ses disciples l'appellent fils de Dieu; les autres le regardent comme un prophète puissant. Il rappelle les morts à la vie; il guérit les malades de toute espèce d'infirmités et de langueurs. Cet homme est d'une taille haute et bien proportionnée; sa physionomie est sévère et pleine de A^ertu, de façon qu'à le voir on puisse faimer et le craindre aussi. Les poils de sa tête ont la couleur du vin, et, jusqu'à la naissance des oreilles, sont droits et sans éclat. Mais, des oreilles aux épaules, ils brillent et se bouclent. A partir des épaules, ils descendent dans le dos, distribués en deux parties à la façon des Nazaréens. Front pur et uni, figure sans tache et tempérée d'une certaine rougeur, physionomie noble et gracieuse. Le nez et la bouche sont irréprochables. La barbe est abondante, de la couleur des cheveux, et fourchue. Les yeux sont bleus et très-brillants. A reprendre et à blâmer, il est redoutable; à instruire et exhorter, il a la parole aimable et caressante. La figure est d'une gravité et d'une grâce merveilleuses. Personne ne l'a vu rire une seule fois; mais on l'a vu plutôt pleurer '. Elancé de corps, il a les mains droites et longues, les bras charmants. Grave et mesuré dans ses discours, il est sobre
' Le texte n'est pas suffisamment clair, et la rigueur grammaticale voudrait peutêtre : Personne ne l'a vu rire, et pas même pleurer. Mais l'Evangile déclare que Jésus a pleuré sur Lazare et sur Jérusalem. Une des larmes versées par le Christ était honorée spécialement à Vendôme, qui la possédait. Le P. Mabillon a fait sur cette larme une lettre qui est célèbre.
de paroles. De figure, il est le plus beau des enfants des hommes \ » C'est d'après cette ancienne description que fempereur Constantin avait fait peindre les portraits du fds de Dieu. Au viii^ siècle, du temps de saint Jean Damascène, les principaux linéaments de cette figure remarquable avaient persisté comme ils persistent encore. La chevelure et la barbe, d'une couleur peu déterminée dans la lettre de Lentulus, car le vin peut être blond, doré, rouge ou violet, se caractérisent nettement dans le Damascène, qui ajoute encore la couleur de tout le visage. Du reste, comme Lentulus, le Damascène se prononce pour la beauté du Christ, et reproche durement aux manichéens fopinion contraire. Ainsi donc le Christ, qui avait pris la forme d'Adam , reproduisait exactement les traits de la vierge Marie. « Taille élevée, sourcils abondants, œil gracieux, nez bien proportionné, chevelure bouclée, attitude légèrement courbée, couleur élégante, barbe noire, visage ayant la couleur du froment comme celui de sa mère , doigts longs , voix sonore , parole suave. Extrêmement agréable de caractère, il est calme, résigné, patient, entouré de toutes les vertus que la
' «Hoc tempore vir apparuit et adhuc vivit, ,vir prœditus potenlia magna; nonien « ejus Jésus Chrislus. Homines eum prophelam potenteni dicunt; discipuli ejus filiuni «Deivocant. Morliios vivificat, et aegros ab omnis generis œgriludinibus etmorbis sanat. «Vir est allae stalurae proporlionate , et conspeclus vullus ejus cum severitate et plenus «efficacia, ut spcctatores amare eum possint et rursus timere. Pili capitis ejus vinei «coloris usque ad fundamentum aurium, sine radialione, et erecti; et a fundamento « aurium usque ad bumeros contorti ac lucidi; et ab humeris deorsum pendentes, bifide « vertice disposili in morem Nazaraeorum. Frons plana et pura; faciès ejus sine macula, « quam rubor quidam temperatus ornât. Aspeclus ejus ingenuus et gralus. Nasus et os «ejus nullo modo reprebensibilia. Barba ejus mulla, et colore pilorum capitis, bifur- « cata. Oculi ejus cœrulei et extrême lucidi. In reprebendendo et objurgando formida- «bilis; in docendo et exborlando blandae linguae et amabilis. Gratia miranda vultus cum « gravilate. Vel semel eum ridentem nemo vidit, sed flenlem imo. Protracta statura «corporis, manus ejus rectae et erectse, bracbia ejus delectabilia. In loquendo ponde- « rans et gravis , et parcus loquela. Pulcherrimus vullu inter homines salos. » [Codex apocryphus Nov. Testam. ap. Fabricium, Hamburgi, lyoS; Ppars, pag. 3oi, 3o2.)
raison se figure dans un Dieu homme \ » En Occident, cent ans après le Damascène, Jésus-Christ apparaissait toujours ainsi. Saint Anschaire, archevêque d'Hambourg et de Brème, le vit haut de taille, habillé à la manière des Juifs, beau de visage. Les regards du Christ lançaient, comme une flamme, la splendeur de sa divinité; mais sa voix était pleine de douceur^. Voici maintenant ce que nous donnent les monuments. Nous ne tiendrons pas compte des abraxas gnostiques, ni des tessères chrétiennes en pierre ou en métal , ni même de certaines peintures des catacombes de Rome, et qui, abraxas, tessères et peintures, portent l'image du Christ; car ces monuments sont de date très-contestée et fort contestable. Mais nous prenons en masse les plus anciens monuments chrétiens, c'est-
. ' « Qui cum impollutîs manibus formaverit hominem, homo ipse ex sancta Virgine ac «Dei geniti-ice Maria sine mulalione aut varialione lactus, carni conimunicavit et san- « guini, animal radonale, intelligentiae et scientiae capax, trium forte cubilorum magni- «tudine, carnis crassilie circumscriptus, nostrae simili forma conspectus est, maternae «similituclinis proprietates exacte referens, Adamique formam exhibens. Quocirca de- «pingi eum curavit (Conslantinus Magnus), quali forma veteres bistorici descripsere : « praestantistatura, confertis superciliis, venuslis oculis, juste naso, crispa caesarie, sub- « curvum , eleganli colore, nigra barba, tri ticei coloris vul tu pro materna similitudine, «longis digitis, voce sonora, suavi eloquio, blandissimum, quietum , longanimem , paît tientem, bisque affines virlutis dotes circumferentem , quibus in proprietatibus Dei ic virilis ejus ratio repraesentatur ; ne qua mutationis obumbratio, aut diversitatis variatio «in divina Verbi humanatione deprehenderelur veluti Manichaei delirarunt. » (0pp. S. Job. Damas, lom. I, p. 63o, 63 1). — La barbe du Cbrist, ordinairement roussâlre aujourd'hui, était noire à cette époque.
' «Ecce vir per ostium veniebat, statura procerus, judaico more vestitus, vultu «decorus; ex cujus oculis splendor divinitalis, velut flamma ignis, radiabat. Quem «intuilus, omni cunctatione postposita, Christum Dominum esse credebat, atque pro- «currens ad pedes ejus corruit. Cumque prostratus in facie jaceret, ille ut surgeret im- « peravit. Cumque surgens coram illo reverenter adstaret, alque prae nimio splendore M oculis ipsius emicante in faciem ejus inlendere non valeret, blanda voce illum allocutus «est.» [Act. SS. Ord. S. Bened. VP vol. Vie de S. Anschaire). Saint Anschaire est mort vers 86^- Sa vie a été écrite par saint Rembert, son disciple et son successeur. Saint Anschaire, comme on le voit, ajoute le costume aux détails des descriptions précédentes , et s'appesantit sur l'éclat extraordinaire des yeux.
à-dire les fresques des catacombes, les premiers sarcophages, les plus vieilles mosaïques ; puis de là nous passons aux manuscrits à miniatures, aux chapiteaux des églises romanes, aux voussures et aux vitraux des églises gothiques. Voici donc ce que nous observons.
Dans la série des monuments, deux faits iconographiques se développent parallèlement. La figure du Christ, jeune d'abord , vieillit de siècle en siècle, à mesure que le christianisme gagne lui-même en âge. La figure de la Vierge, au contraire, vieille dans les catacombes, se rajeunit de siècle en siècle; de quarante ou cinquante ans qu'elle avait à l'origine, elle n'a plus que de vingt à quinze ans sur la fin de l'époque gothique. A mesure que le fils vieillit , on voit la mère rajeunir. Vers le xiii*" siècle, Jésus et Marie portent le même âge, trente ou trente-cinq ans à peu près. La mère et fenfant, qui s'étaient rencontrés alors, se quittent ensuite pour s'éloigner de plus en plus ^ Cette jeunesse du Christ, qu'on remarque dans les plus anciens monuments chrétiens, est un fait dominant et des plus curieux. C'est ainsi que Jésus apparaît sculpté sur les sarcophages, peint sur les fresques et dans les mosaïques. Jésus est un beau jeune homme de vingt ans; un gracieux adolescent de quinze, sans barbe, à figure ronde et douce, tout resplendissant d'une jeunesse divine, comme les païens représentaient Apollon, comme les chrétiens figurent les anges. Il est assis sur une
' Dans Saint-Pîerre de Rome, on admire un groupe de la Vierge et du Christ mort sculpté par Michel-Ange; c'est le seul ouvrage que le grand artiste ait signé. «Ce chefd'œuvre, » dit Vasari, « couvrit de gloire Michel-Ange et étendit sa renommée au loin. Il y eut cependant des sots qui prétendirent que l'artiste avait donné au visage de la Vierge un trop grand air de jeunesse. Ces ignorants ne savent donc pas que les femmes chastes et pures conservent longtemps les grâces de la jeunesse ? Il devait en être autrement pour le Christ, qui avait essuyé toutes les vicissitudes de l'humanité, » (Vasari, Vies des Peintres, Vie de Michel-Ange, trad. et annot. par MM. Leclanché et Jeanron, t. V). L'explication que Vasari donne de la jeunesse de la Vierge et de l'âge avancé du Christ est très-curieuse.
chaise curule, comme un jeune sénateur, dont il porte la longue robe et la toge; ou bien il est debout sur la montagne mystique d'où partent les sources des quatre fleuves sacrés ^; il est chaussé de sandales attachées par des bandelettes; il tend le bras droit et ouvre la main; il tient à la gauche le volume antique déployé ou roulé. C'est une charmante figure qui ne ressemble en rien aux figures du Christ consacrées depuis par fart chrétien.