‹ Iconographie chrétienneChapitre 69 sur 141 · JÉSUS IMBERBE · texte numérisé non relu

JÉSUS IMBERBE

Sculpture romaine du iv° siècle ''.

On pourrait croire que ce Jésus représente fenfant divin enseignant dans le temple avant sa prédication , et que cette jeunesse est un âge naturel et non pas symbolique. Mais Jésus

' «Quatuor paradisi flumina qualuor sunt evangelîa ad praedicationem cunctis gen- « tibus missa. (S. Eucher, in Gènes, lib. I, cap. m). (Cf. Bède, Isidore de Séville et G. Durand.) Bède ( in Gènes, cap. ii) dit : « Qualuor paradisi flumina , quatuor evangelislae. » Page kk, pi. 23, nous avons donné un agneau de Dieu debout sur un monticule d'où s'échappent les quatre fleuves symboliques. Plus bas, page 3o8, pi. 76, on voit Jésus et son agneau divin; ils sont debout tous deux sur la montagne aux quatre sources, et sont accompagnés de six apôtres figurés de même en six agneaux.

* Ce jeune Dieu fait partie des sculptures qui décorent le célèbre tombeau de Junius

ainsi représenté pose les pieds sur le ciel, où il est remonté après son ascension, ou bien il donne ses dernières instructions à ses apôtres, ou bien il condamne au travail Adam et Eve; tous actes antérieurs à sa naissance humaine ou postérieurs à sa mort. De plus on le voit ainsi accomplissant les merveilles de sa vie : ressuscitant Lazare, guérissant i'aveuglené, le paralytique et Thémorroïsse; bénissant et multipliant les pains et les poissons; enfin on le voit devant Pilate qui le condamne à mort. Or tout cela s'est fait pendant la vie publique de Jésus, après son baptême, et lorsqu'il avait de trente à trente-trois ans. Il ne peut y avoir de doute; ce n'est pas l'enfant, c'est l'homme. Mais cet homme, qui a plus de trente ans dans l'histoire, n'en a que douze, quinze ou vingt dans l'art. L'art a donc exprimé, par ce fait, une idée que nous tâcherons de faire connaître; mais, auparavant, il faut achever de signaler ces portraits de Jésus.

Dans la première et la seconde période de l'art chrétien, c'est-à-dire du ii^ ou du m*' siècle jusqu'au x% jusqu'au règne des premiers Capétiens, le Christ est représenté le plus souvent jeune et imberbe. Cependant ce n'est pas en vain que Lentulus et le Damascène ont déclaré que le Christ, comme un homme mûr, portait une barbe abondante, fourchue, noire ou colorée comme le vin. A côté de ces Jésus imberbes,

Bassus. Bassus est mort en 369 , et le sarcophage paraît dater de cette époque. Sous ce Jésus, qui donne ses instructions à ses deux grands apôtres, saint Pierre et saint Paul, on voit le Dieu, jeune et imberbe, assis sur une ânesse et prêt à faire son entrée dans Jérusalem. Cette extrême jeunesse est donc symbolique et non pas naturelle; car Jésus, lors de son entrée dans Jérusalem, le jour des Rameaux, avait au moins trente-trois ans. Suivant saint Irénée, Jésus-Christ était encore plus âgé. Guillaume Durand dit : «Et nota quod Chrislus completis triginta duobus annis etmensibus tribus, vel, secun- « dumChrysostomum, triginta tribus et dimidio, crucifixus est eadem die qua conceptus «est de Virgine, scllicet in sexta feria quae fuit octave kalend. aprilis. » [Rat. div. off. lib. VI , cap. Lxxvii , de die Parasceves , n" 2 8. )

et à la même époque, nous avons des Jésus barbus, beaux hommes de trente à trente-cinq ans, qui ne démentent pas les descriptions que nous venons de lire. Les sarcophages et les peintures des catacombes, les anciens tombeaux d'Arles, nous offrent de ces Jésus âgés et barbus; mais ils sont beaucoup moins nombreux que les autres \ et Ton pourrait dire, à la rigueur, qu'ils font exception. Un des sarcophages du Vatican présente même une particularité intéressante^. Le Christ y est figuré dans quatre scènes différentes : dans l'une, celle où il guérit l'hémorroïsse, qui se jette à ses pieds, il est barbu; mais dans les trois autres, où il donne sa loi à ses apôtres^, où il prédit son reniement à saint Pierre, où il comparaît devant Pilate, il est jeune et imberbe. Jusqu'aux Capétiens, c'est ce type de la jeunesse, de la grâce, de la beauté délicate et de la bonté charmante qui prédomine. Hroswitha, la célèbre religieuse du couvent de Gandersheim, en basse Saxe, voit encore le Christ en jeune homme. Dans sa comédie de Callimachus, où elle met en scène la résurrection deDrusiana par saint Jean évangéliste, l'apôtre ami du Christ dit à Andronicus, mari de Drusiana : «Voyez, Andronicus! le Dieu invisible se montre à vous sous une forme visible. Il a pris les traits d'un beau jeune homme ^. » Ainsi, à la fin du x^ siècle, sous l'empereur Othon II, le Christ

' Roma sotter. pag. 61, 63, etc. Dans l'Histoire du nimbe et dans celle de Dieu le Père, nous avons donné plusieurs dessins où Jésus est barbu; nous allons en voir d'autres encore.

^ 11 est gravé dans la Roma sotter. p. 85 et 87. Le sarcophage de la page 63 reproduit le même fait. Là, aux Rameaux et devant Pilate, Jésus se montre imberbe; mais il est barbu lorsqu'il donne sa loi à ses apôtres. Ce Jésus barbu est le Jésus aux sept agneaux que nous donnerons plus bas, page 3o8, planche 76.

' Nous avons donné ce sujet page 3o, pi. 18.

" Voyez, à la bibliothèque Mazarine, Opéra Hrosvite, illustris virginis et monialis germane (sic) gentis Saxonia orte, nuper a Conrado Celte inventa. C'est un petit in-foîio rarissime, avec gravures et ornements sur bois du xv° siècle.

est encore un adolescent, un jeune homme imberbe. Mais, aux approches de l'an mil, tout s'était rembruni. La croyance à la fin du monde ne fut peut-être pas aussi répandue qu'on l'a dit , et l'on a probablement exagéré son influence sur l'art. Cependant les événements qu'on venait de traverser étaient sombres; les mœurs d'où l'on sortait à peine étaient grossières, et la société ecclésiastique, livrée aux hommes d'armes et à la violence, ne pouvait plus se contenter de ce jeune Dieu si miséricordieux, qui guérit toutes les infirmités, soulage toutes les misères et sourit constamment à tous. Il lui fallait un Dieu plus sévère pour effrayer les descendants de ces Normands qui avaient mis la France à feu et à sang. Donc, dès le xi'' siècle, le x" même, les artistes font de Jésus-Christ un homme dur d'attitude et triste de physionomie. Au jugement dernier, le Christ est inexorable d'expression lorsqu'il condamne les méchants. C'est aux damnés, et non aux élus, qu'il s'adresse; on le voit foudroyant ceux-là de ses regards au lieu d« rassurer ceux-ci de sa parole. Dans les sarcophages et les fresques, même dans les mosaïques anciennes, on s'était attaché à représenter les miracles de Jésus, les faits de cette vie bienfaisante qui se passe à guérir les maladies du corps et à charmer les souffrances de l'âme ^ De la Passion on n'avait indiqué que le commencement, et de ce commencement on avait écarté la Cène, l'agonie du jardin des Oliviers , la trahison de Judas , la prise de Jésus , pour ne montrer que la condamnation au moment où Pilate se lave les mains en s'écriant qu'il est innocent de la mort de ce juste. Mais, du x*" siècle au xii% on se contente d'indiquer, on traite en passant, ou l'on saute totalement des miracles de charité, pour développer en détail tous les épisodes de la Passion

' C'est au Jésus de cetle époque surtout qu'on peut constamment appliquer le « per- « transiit benefaciendo » de l'Evangile.

jusqu'au crucifiement. Au jugement dernier, Jésus n'est plus imberbe, souriant et assis sur le ciel ou le monde personnifiés; mais on le voit barbu, sévère, inexorable.

Un motif affectionné par les premiers chrétiens , et reproduit à satiété sur les sculptures et les peintures des catacombes, a totalement disparu à partir de l'an mil; c'est celui du bon Pasteur. Dans les siècles primitifs, on est ému par le passage de l'Evangile où Jésus se compare au bon pasteur qui abandonne dans le désert son troupeau tout entier pour aller à la recherche d'une brebis égarée, et qui, l'ayant retrouvée, la met sur ses épaules, et, malgré le poids du fardeau, la longueur et la difficulté du chemin, la ramène avec joie au bercail ^ Alors on s'ingénie à représenter cette scène dans toutes ses variétés possibles, et l'on invente mille modifications dans le but de faire éclater de plus en plus la bonté du Sauveur. Mais du xi*" siècle jusqu'au xvi", les monuments figurés n'offrent plus aucune trace de cette consolante parabole. On dirait que le cœur de Jésus s'est endurci par fingratitude de ses brebis, si douces et si chéries autrefois^.

Le christianisme a passé le printemps, où tout sourit, pour entrer dans l'été, où la nature est puissante, mais orageuse, alors que toutes choses mûrissent sous les âpres ardeurs du soleil, et que les grondements du tonnerre effrayent les imaginations.

Le but que se proposaient les artistes et le clergé, en faisant le Christ jeune et souriant dans la première période de l'art, vieux et sévère dans la seconde, était bien de charmer et d'épouvanter les âmes, car on lit l'intéressante histoire qui suit dans Orderic Vital, né en 1076, et qui écrivait son His-

* S, Luc, ch. XV, V. 4-6.

'^ Voyez plus bas, page 821 et note 2 , page 820, un dessin et des remarques sur la figure du bon Pasteur.

toire de Normandie dans les premières années du xii^ siècle.

« Un jour des chevaliers oisifs jouaient et causaient ensemble dans la salle du château de Couches; ils s'entretenaient, comme c'est l'usage de telles personnes, de différents sujets, en présence de madame Elisabeth. Alors l'un d'entre eux parla ainsi : « J'ai eu dernièrement un songe dont j'ai été fort effrayé; «je voyais le Seigneur attaché à la croix, ayant le corps tout «livide, se tourmentant par excès d'angoisses, et me consi- « dérant avec un regard terrible. » Comme il racontait ces choses, ceux qui étaient présents dirent: « Ce songe est grave « et fait pour effrayer; il paraît vous menacer de la part de «Dieu d'un jugement horrible.» Cependant Baudouin, fils d'Eustache, comte de Boulogne, ajouta : «Et moi aussi, der- «nièrement, je voyais en songe le Seigneur Jésus pendant à «la croix, mais brillant et beau. Il me souriait agréablement, « et, me bénissant de la main droite, il fit le signe de la croix « avec bonté sur ma tête. » Les assistants répondirent : « Une « telle vision paraît vous annoncer la douceur d'une grande

« grâce. » Peu après le premier chevalier reçut une

blessure mortelle dans une certaine expédition , et périt sans confession et sans viatique. Quant à Baudouin, gendre de Raoul de Couches, il prit la croix du Seigneur sur l'épaule droite, et, par l'ordre du pape Urbain, il fit partie de l'heureux

pèlerinage contre les païens Il fut fait gouverneur de

Rages ou d'Edesse; quelques années après, à la mort de son frère Godefroy, il posséda longtemps le royaume de Jérusalem ^

Les Christs de cette période sont plus souvent terribles , comme celui du chevalier mort sans viatique et sans confes-

' Orderici Vitalis uticensis monachi Ecclesiast. Hist. lib. VIII, ad annum 1090, p. 688 et 689, dans Duchesne, Hist. norm. script. — Voyez l'excellente édition d'Orderic Vital que M. Aug. Leprévost publie en ce moment.

sion , que brillants et beaux comme ie Christ de Baudouin. Cependant on ne passe pas sans transition des portraits presque toujours jeunes aux portraits constamment âgés ; dans certaines localités , plus douces de mœurs ou plus en retard sur la coutume régnante , on rencontre quelquefois encore des Jésus souriants et jeunes. A partir du xii'' siècle, ces exceptions deviennent de plus en plus rares. Jésus s'attriste davantage et se montre surtout à sa passion et au dernier jugement. Alors il est vraiment redoutable; c'est bien le « Rex tremendae ma- «jestatis» de notre Dies ir^ ; c'est presque le Dieu des Juifs voulant que la crainte soit le commencement de la sagesse ^ Dans les Jugements derniers sculptés aux voussures et peints aux rosaces de nos cathédrales, le Christ semble insensible aux prières de sa mère, qui est placée à sa droite; de saint Jean évangéliste, son ami, ou de saint Jean-Baptiste, son précurseur, qui sont placés à sa gauche. Il écrase les méchants en leur montrant les trous de ses mains, de ses pieds et de son côté; il les noie dans le sang qui coule de ses plaies. Les Grecs, plus hébraïsants que les Latins , ont un Christ plus terrible encore. Les fresques byzantines appliquées contre le mur occidental, en dedans^ et même en dehors^, représentent ordinairement le Jugement dernier. Là, on voit le Christ assis sur un trône ; il est entouré d'anges qui tremblent de frayeur en entendant les redoutables malédictions qu'il lance sur les pécheurs. Non-seulement ce Dieu est juge comme chez nous , mais il exécute lui-même son jugement. A peine a-t-il porté la sentence de réprobation , qu'à sa voix un fleuve de feu sort de son trône, de dessous ses pieds, et dévore les coupables. Ces re-

' « Initium sapieniiae timor Domini. » Psaume ex , v, lo.

" Comme dans i'église principale du couvent de Salamine, appelé Panagia-Phaneroméni.

' Comme dans la grande église du couvent de Vatopédi , au mont Athos.

présentations, traitées ordinairement avec un talent remarquable , traduisent littéralement un texte de saint Jean de Damas qui fait autorité aujourd'hui encore ^ Le christianisme de l'Orient est beaucoup moins doux et bienveillant que le nôtre. Ainsi, au couvent de Sainte-Laure du mont Athos, on voit, dans un médaillon d'où partent des flammes , Jésus-Christ peint en buste. Le fils de Dieu tient de la main gauche un livre ouvert, et de la droite une épée nue. On sent comme revivre, dans une pareille représentation, la religion païenne, la religion de la force , ou tout au moins le judaïsme de Moïse et d'Isaïe. On dirait que le Christ du mont Athos donne à choisir entre la foi et la mort, entre le livre et le glaive. Cette peinture, qui est du XYf siècle, semble trahir en outre comme un esprit mahométan. Les Grecs ont beaucoup pris aux Turcs , et ce Christ de Sainte-Laure en est une preuve intéressante ; on croirait que Jésus s'est déguisé en Mahomet. C'est effectivement avec le Coran d'une main et le cimeterre de l'autre que s'opéraient

' Voici le texte du Damascène : «Nam , rogo , ubi repraesen tante imagine secundum a Christi Dei nostri adventum inspexeris, quando veniat in majestate ; angelos item in- « numera multitudine cum timoré et tremore ejus adsistentes throno; igneum flumen , T quod de throno egrediens peccatores dévorât. » ( 0pp. S. Joli. Damas. Oratio adversus Constantinum Cahalinum, vol. I, p. 619.) Dans le manuscrit d'Herrade [Hort. délie. ), qui est de 1 180 , on voit , au Jugement dernier, le Christ assis sur un arc-en-ciel; il est dans une auréole ovale, posant ses pieds percés et saignants sur un second arc-en-ciel, montrant ses mains saignantes et son côté ouvert et saignant. Sous cette redoutable figure, on lit : r Deus manifeste veniet et non silebit ; ignis in conspeclu ejus exardescet, « in circuitu ejus tempestas valida. Ignis ante ipsum precedet et inflammabitin circuitu (linimicos ejus.» Ce feu, comme dans les peintures grecques et dans le teite du Damascène , sort des pieds du Christ et va envelopper les faux prophètes « qui per inspi- « rationem et incantationem immundorum spirituum ventura predixerunt, vel qui vera « dixerunt et falsa operati sunt. — Omnes superbi et omnes facientes impietates erunt « quasi stipula. » — On voit que rien n'est plus conforme aux opinions et à l'art de l'Orient. Il fallait que l'esprit byzantin fût bien puissant dans le couvent de Sainte- Odile, pour que des femmes et des religieuses de notre pays prissent un parti aussi violent dans la représentation du Jugement dernier.

les conquêtes religieuses de Mahomet et de ses successeurs. Conformément au génie grec et au texte du Damascène, le manuscrit de Panselinos recommande aux peintres de faire le Christ terrible au jugement dernier; il en donne cette descri j)tion : « Le Christ est assis sur un trône élevé et de feu ; il est vêtu de blanc et lance la foudre au-dessus du soleil. Tous les chœurs des anges sont saisis de frayeur et tremblent devant lui. , De la main droite il bénit les saints; mais de la gauche il

indique aux pécheurs le lieu des gémissements Un fleuve

de feu sort des pieds du Christ; les démons y précipitent les méchants Les prophètes sont à droite et à gauche du jugement avec des rouleaux. Malachias dit: « Voici : le jour «vient ardent comme une fournaise, pour consumer les enne- « mis et ceux qui commettent l'iniquité. Le Seigneur tout- « puissant les châtiera au jour du jugement et donnera leur « chair au feu et aux vers ^ »

A partir de la seconde période, du xi" au xvi" siècle, le Christ est donc un homme dans la force de fâge; il a toujours de trente-cinq à quarante ans : il est constamment barbu, jamais souriant, et sa ligure est sérieuse quand elle n'est pas triste. C'est un fait des plus extraordinaires que de rencontrer un Christ imberbe et d'une expression satisfaite. Cette anomalie est cependant offerte par la cathédrale de Reims et 'par une sculpture de la fin du xiif siècle , pour ne pas dire du commencement du XIV^ Mais la cathédrale de Reims est un édifice exceptionnel et tout rempli de particularités qui contredisent les autres monuments de la même époque.

Aux xiii^ et xiv^ siècles , naît et se pratique un motif iconographique dont il sera question avec développements dans le chapitre relatif à la Trinité. Alors on représente Dieu le père

' ÈpfirjvelarfjsZdoypaÇixrjs. Le Christ lançant la Ibudre rappelle bien le Jupiter tonnant.

assis dans le ciel et tenant entre ses bras son fils attaclié à la croix. Ainsi le crucifié se voit non-seulement sur la terre, où il meurt au milieu des souffrances qui déforment son beau corps, mais il vient encore attrister le ciel de ses cruelles angoisses. Désormais la croix, instrument de son supplice, n'abandonnera que rarement Jésus, même quand on le montrera triomphant après sa mort. Assurément la croix entre les mains de Jésus est pour les chrétiens ce que l'arc-en-ciel dans les nuées est pour Noé et sa race : l'arc annonce qu'il n'y aura plus de déluge, et la croix, que le monde est désormais sauvé. Dieu, après la sortie de l'arche et après la mort de son fds , fait une alliance éternelle avec l'homme; il sauve son corps après le déluge, il sauve son âme après la passion de Jésus. Mais cependant la croix, qui est un signe de paix pour les gens de bien , est en même temps un étendard de colère pour les méchants; elle rassure et elle épouvante tout à la fois.

Aux xv^ et xvi*^ siècles, on renchérit encore sur la tristesse des époques antérieures. Les ecce-homo, les crucifix , les descentes de croix, les Christs au tombeau, sont réellement à la mode; mais nous devons les signaler sans nous y arrêter : ici, on le répète, il s'agit du fils de Dieu , et considéré dans sa nature divine et non dans sa nature humaine. Les crucifix suivent eux-mêmes une progression de tristesse remarquable. Dans les temps primitifs, on voit la croix, mais sans le divin crucifiée Vers le vi^ siècle, on parle d'un crucifix exécuté à Narbonne ^ ; mais c'est un fait étrange et qui est signalé pour

' La petite statue qui vint se placer miraculeusement sur la croix exécutée par Marc , artiste contemporain de Dioclétien , représentait Emmanuel et non le Crucifié. Emmanuel, jeune et imberbe, se posa sur la croix entre les archanges Michel et Gabriel, mais il n'y était pas attaché. (Voyez Labbe, Concilioram collectio maxima, t. VII, col. 768, deuxième concile de Nicée.)

«Est et apud Narbonensem urbem, in ecclesia seniore quae beati Genesii martyris

sa nouveauté. Au x^ siècle, quelques crucifix apparaissent çà et là, mais le crucifié s'y montre avec une physionomie douce et bienveillante ; il est d'ailleurs vêtu d'une longue robe à manches, laquelle ne laisse voir le nu qu'aux extrémités des bras et desjambes^ Aux xi^et xii^ siècles, la robe s'écourte, les manches disparaissent et déjà la poitrine est découverte quelquefois, parce que la robe n'est plus qu'une espèce de tunique^. Au xiii^ siècle, la tunique est aussi courte que possible; au xiv^, ce n'est plus qu'un morceau d'étoife ou même de toile qu'on roule autour des reins , et c'est ainsi que jusqu'à nos jours Jésus en croix a constamment été représenté. En même temps qu'on attriste la figure du Crucifié et qu'on grave les souflVances physiques sur son corps divin , en même temps aussi on le dépouille de la robe et du petit vêtement qui le protégeaient. On a même étéplusloin, et, chose hideuse à dire, on a représenté entièrement nu Jésus attaché à la croix. Cette nudité absolue d'un Dieu estun spectacle révoltant. Je dois convenir cependant que je connais un seul exemple de cette nudité complète ; nous le trouvons dans un manuscrit delà Bibliothèque royale^. Il est possible, il est probable qu'on le doit à une erreur du miniaturiste; mais, tout en restreignant notre proposition , cette erreur ne la confirme pas moins.

reliquiis plaudlt, pictura quae Dominum nostrum quasi praecinclum Unteo indicat crucifixum. » (Grégoire de Tours , De Glcria martyrum, lib. I, cap. xxiii.)

* Ces Christs abondent dans les cabinets d'antiquités chrétiennes; M. du Sommerard en possède plusieurs. Le crucifix miraculeux d'Amiens , appelé Saint-Saulve , est complètement couvert d'une robe à plis nombreux.

' On ne cite pas les exemples , parce qu'ils sont innombrables.

^ Heures du duc d'Anjou, f° 162. — Je crois en avoir vu un second exemple dans la Biblia sacra, n° 6829. Si je me le rappelle bien , le Christ entièrement nu est opposé à la miniature qui représente le prêtre Eléazar brûlant une vache rouge hors du camp des Hébreux. Le rapprochement établi entre cet animal rouge, qui périt pour les péchés des Israélites, a dû faire représenter le Christ avec la barbe et les cheveux roux, malgré le texte que nous avons vu, et où l'on déclare que Jésus était brun. Comme homme, Jésus pouvait être brun ; il était roux comme personne symbolique.

Nous disons donc que duvf siècle au xv% on dépouille successivement le Crucifié jusqu'à ce qu'on arrive à la nudité presque complète. Le fils de Dieu, même dans le ciel, même triomphant après son ascension et sa victoire sur la mort, est représenté la couronne d'épines en tête et la croix en main. Auxiii'^ siècle, il était vêtu d'une robe et d'un manteau ; à partir du xv%on le voit fréquemment dépouillé de sa robe et à peine couvert de son manteau, qui laisse voir nus ses bras, ses jambes, sa poitrine et son côté percé d'une lancée On s'enfonce de plus en plus dans la désolante réalité, et l'on arrive à Michel-Ange, qui montre Jésus-Christ, au jugement dernier, sous l'aspect d'un Jupiter tonnant, faisant mine de vouloir châtier le genre humain à coups de poing. Triste aberration d'un homme de génie qui dégrade ainsi la divinité tout entière, et particulièrement cellelà d'entre les trois personnes divines que son amour incroyable pour l'humanité a fait le type de la douceur infinie. Le peintre florentin a été plus loin encore que le texte du Damascène et les fresques byzantines; car son Christ est sans dignité, tandis que celui des Grecs est dur, mais reste noble. C'est en comparant la peinture de Michel-Ange aux sculptures des sarcophages, au Jésus du tombeau de Junius Bassus, donné plus haut, qu'on voit surtout la différence des époques et des idées. Qu'il y a loin en effet de ce Christ impitoyable de Michel-Ange, à cet aimable Dieu des anciens sarcophages! Il a fallu bien des siècles et bien des malheurs pour passer, dans le même pays, du type peint sur les fresques des catacombes à celui que montre la fresque de la chapelle Sixtine. On n'est pas arrivé sans transitions de cette extrémité à l'autre, et ces transitions composent précisément l'histoire^ archéologique du fils de Dieu. Michel-Ange lui-même n'est (Jue la der-

■ Les monuments funéraires de cette époque le représentent presque toujours ainsi.

nière expression d'une idée née avant lui , et l'on a fait remarquer avec raison que son Christ était sorti de celui que le peintre Orcagna a placé dans le Jugement dernier du Campo- Santo et dont voici le dessin.

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