LE SOUVERAIN JUGE
Fresque du Campo-Santo de Pise, xiv° siècle.
Michel-Ange, on le voit, a copié le geste d'Orcagna, mais sans le comprendre. Le Christ du Campo-Santo ne menace pas les
méchants; il leur montre la plaie de son côté, quil découvre de la main gauche, et le trou de sa main droite qu'il lève et qu'il ouvre en même temps. Michel-Ange a cru, dans sa rudesse, que ce Christ fulminait quand il se contentait de faire voir ses plaies. Le Christ d'Orcagna est assis; mais celui de Michel-Ange est debout, et cette attitude donne à son Dieu guerrier un caractère plus redoutable encore. Enfin le Christ de Pise, coiffé d'une tiare, vêtu de somptueux vêtements, la tête toute pétillante de lumière, est un pape, est un Dieu, et, par cela même, pacifique et assez bienveillant encore; mais le Christ de la chapelle Sixtine, sans nimbe, sans auréole, et nu-tête, n'est qu'un homme et un homme de la classe la plus vulgaire. Jamais Dieu n'a été plus abaissé que par le dur artiste de Flarence.
A partir de la renaissance jusqu'à nos jours, on a cherché à rendre à cette grande figure du Christ toute sa douceur de physionomie, toute sa bonté ineffable, et Ton a fini par tomber dans l'excès contraire à celui qui avait égaré Michel- Ange, c'est-à-dire à faire des Jésus fades et langoureux, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la figure plutôt sentimentale que grave et sereine. Il faut reconnaître cependant que par de louables tentatives on cherche à ramener le Christ au beau type qui le caractérisait aux xii*" et xiii^ siècles. On ne j)eut qu'applaudir à cette réaction intelligente contre la réalité brutale et farouche des xv" et xvf siècles.
Il résulte de ce qui précède, que divers types figurés, et non pas un type unique, ainsi qu'on le dit à tort, ont été appliqués à Jésus-Christ. Mais cependant toutes ces variétés de figures peuvent se ramener à deux : ou Jésus-Christ est jeune et imberbe, ou il est barbu et à l'âge d'homme. L'absence de barbe et la grâce de la jeunesse caractérisent les représentations du
Fils de Dieu depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'aux approches du xif. A partir du xii^ siècle et jusqu'à nos jours, Jésus porte la barbe plus ou moins fine et courte; pour l'âge, il a de trente à quarante ans. Mais, du xf au xvi'' siècle, on rencontre quelquefois des Jésus imberbes, et du iv*" aux xiii*' et xiv% on voit des Jésus barbus. De plus, les imberbes de la seconde période sont très -rares, tandis que les barbus de la première, même dans les catacombes, sont très-fréquents. Il convient, à cette occasion, de signaler une question qui s'est agitée particulièrement dans les premiers siècles de l'Église, et qui est relative à la beauté ou à la laideur du Christ.
Certains Pères , ceux de l'Eglise africaine particulièrement , ont donné à quelques expressions de saint Paul une extension qu'elles ne comportaient pas. L'apôtre écrit aux Philippiens , et leur dit : « Jésus s'est anéanti lui - même en recevant la forme d'un esclave et en prenant la ressemblance des hommes; à l'extérieur on ne voyait qu'un homme en lui^ » Un Dieu qui se fait homme s'anéantit comme Dieu , mais cet homme peut cependant se revêtir d'une très-belle forme humaine. Les chrétiens d'Afrique, extrêmes en tout, exagérèrent la pensée de saint Paul; ils appliquèrent à l'humanité ce que l'apôtre entendait seulement de la divinité. D'ailleurs, il faut le dire, ils s'appuyaient sur le texte suivant d'Isaïe, qui dit, en parlant du Messie : « Il est sans beauté et ' sans éclat; nous l'avons vu, et il n'avait rien de beau, et nous l'avons méconnu. C'était un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs et connaissant l'infirmité. Son visage était comme caché et méprisé ; aussi ne l' avonsnous pas estimé. Lui-même il a pris nos langueurs; lui-même
« Semetipsum exinanivit ( Jesus-Christus) formam servi accipiens , etc.» [Epist.
ad Philipp. cap. n , v. 8. )
il a porté nos douleurs. Nous l'avons considéré comme un lépreux frappé de Dieu et humilié. Il a été blessé lui-même par nos iniquités; il a été broyé pour nos crimes. Le châtiment, cause de notre salut, est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures ^ » Les docteurs d'Afrique entendirent ces paroles à la lettre, et, malgré le signalement que nous avons donné plus haut , et qui fait du Christ un homme d'une rare beauté, ils soutinrent que le Verbe , en venant au monde, et en se chargeant de toutes les misères humaines pour les guérir, avait assumé sur lui seul toutes les laideurs physiques afin de les transfigurer. %
Suivant cette opinion, ces maladies de l'âme se seraient traduites au dehors par les difformités du corps, et Jésus aurait été le plus laid des enfants des hommes. Ce corps, où aurait circulé le venin de toutes les misères humaines , se serait altéré et défiguré. La peau décolorée, les muscles amaigris, toutes les formes appauvries, auraient témoigné du dévouement de Jésus. Le Fils de Dieu se serait inoculé la laideur comme on s'inocule le poison en suçant une plaie envenimée.
D'autres, les Pères de l'Eglise latine surtout, déclarèrent que Jésus avait été le plus beau des enfants des hommes. Même sur terre, Jésus était le Fils de Dieu, et Dieu c'est la beauté suprême. Dieu est beau comme il est bon, comme il est puissant, comme il est intelligent; il est beau à l'infini. Les infirmités et les vices que Jésus était venu expier n'avaient pu déformer son beau corps , pas plus qu'un rayon de soleil ,
' C'est au chapitre lui, versets 2 , 3, 4 et 5, qu'on lit ces remarquables paroles du prophète Isaïe : «Non est species ei neque décor ; et vidimus eum, et non erat aspec- «tus, et desideravimus eum : despectum et novissimum virorum , virum dolorum et « scientem infirmitalem ., etc.» — S. Pierre [Epist. I, cap. 11 , v aZt), dit aussi : «Qui <i peccata nostra ipse pertulil in corpore suo super lignum , ut peccatismorlui,justitiae «vivamus ; cujus livore sanati eslis. »
qui touche ou traverse un objet immonde, ne se salit au contact. Les apôtres et les saints, qui guérissaient de la fièvre, de la peste et de la lèpre, qui redressaient les boiteux et ressuscitaient les cadavres en putréfaction, ne contractaient pas cependant la corruption, les difformités, la lèpre, la peste ou la fièvre ; pourquoi donc le Christ , qui était venu racheter l'homme de la damnation et le guérir du vice, aurait-il revêtu la livrée des vicieux et la laideur des coupables? Jésus, au contraire, tua la mort et mit en fuite les horreurs qui l'accompagnent. En s'incarnant dans le sein d'une vierge , Jésus prit de l'homme la beauté et la grâce; sa divinité resplendissait à travers son corps.
Devant ces deux opinions si divergentes, les antiquaires demandèrent à l'art le parti qu'il avait pris. Mais, pour résoudre ce problème intéressant, on étudia les livres au lieu de voiries monuments; on lut au lieu de regarder, et l'on tira les conclusions que les monuments n'admettent pas. Les artistes chrétiens n'ignorèrent certainement pas les controverses qui se firent sur cette question; ils durent y prendre une part plus ou moins directe et la résoudre ou dans un sens ou dans un autre. Puisque les écrivains et les théologiens étaient partagés, les artistes aussi durent se diviser au moins en deux camps; l'un se composa des partisans de la laideur, et l'autre des partisans de la beauté. On doit donc retrouver dans les œuvres de l'art chrétien tantôt des Christs beaux, tantôt des Christs laids.
La laideur et la beauté n'ont pas besoin d'être définies; tout le monde attache à ces deux mots des formes parfaitement reconnaissables , impossibles à confondre. Or, au sens qu'on attribue à ces deux expressions, il n'y a pas de Christ peint ou sculpté, à aucune époque, qui soit réellement très-beau; surtout il n'y en a pas qui soit réellement laid. Ces Fils de Dieu,
figurés par l'art, ne sont absolument ni laids ni beaux. Ce sont des hommes tout simplement, des hommes assez bien conformés; mais ni la laideur ni la beauté ne les rendent remarquables. Jésus, quand il est un jeune et gracieux adolescent, comme on le remarque dans les monuments des catacombes , ne surpasse pas en beauté les jeunes gens de cet âge. Tout jeune homme de quinze à vingt ans vaut cette figure du jeune Dieu , quelque gracieuse qu'elle soit. Quand on le représente âgé et triste, il n'est pas plus laid que tous les hommes de trente ou de quarante ans. Sur les monuments du xiii^ siècle, à la cathédrale de Paris , par exemple , au tympan de la porte gauche du portail occidental, on voit Jésus assistant, avec ses apôtres et ses disciples, à la mort de Marie, sa mère, et recevant dans ses bras l'âme de la Vierge , qui se dirige vers le ciel ; le Christ de cette sculpture n'est pas plus beau, n'est pas plus laid que les apôtres qui sont à ses côtés, que les rois et les patriarches de la voussure qui s'ordonnent en plusieurs cordons autour du tympan. Il y a mieux, c'est qu'il serait impossible de distinguer le Christ de ses apôtres, ou de ses ancêtres, rois ou patriarches, sans le nimbe dont sa tête est ornée; cette tête divine a le nimbe crucifère, tandis que celle des apôtres a le nimbe uni, et que celle des personnages de l'Ancien Testament ne porte aucun ornement. Jésus est un homme et un homme comme les autres. La renaissance a bien cherché à idéaliser, à embellir le Christ, mais elle n'en a pas fait la plus belle de ses créations. Le précurseur de Jésus, saint Jean- Baptiste, enfant ou homme, est aussi beau dans l'œuvre des maîtres italiens, allemands et français, que les Jésus hommes ou enfants. Saint Jean évangéliste est souvent plus beau que le Christ, son divin ami.
Quand, par hasard, on voit une laide figure du fils de
Dieu, on peut se convaincre aisément que cette laideur n'est pas physiologique, mais provient de l'inhabileté seule de l'ouvrier. L'artiste , incapable et mauvais , a fait une laide figure , parce qu'il n'a su ni pu en faire une belle; c'est à un défaut dans l'exécution, et non pas à une intention dans la doctrine qu'il faut attribuer cette laideur ^ Sur les médailles laides le Christ est laid; il est beau sur les belles médailles. C'est-à-dire que le Fils de Dieu est mal exécuté sur celles-là et bien exécuté sur celles-ci; mais réellement il n'est ni beau ni laid dans un sens philosophique.
Est-ce donc à dire que les Pères auraient discuté la beauté et la laideur mystiques de Jésus, et que les artistes auraient été sourds à tout ce bruit qui se faisait autour d'eux ? Pendant que les uns auraient pris chaudement parti pour la beauté, et que les autres auraient soutenu avec acharnement la laideur, l'art, qui traduit toujours les idées de l'époque où il vit, serait-il resté neutre .►^ Cela ne peut être assurément et cela n'a pas été; nous allons en avoir des preuves. Les artistes , il est vrai , entendent la moindre rumeur qui bruit à leurs oreilles ; ils reflètent, au moyen des dimensions, des lignes, des couleurs, des sons, des syllabes et des gestes, par l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie et l'orchèse, toutes les images, tant vagues soient-elles, qui passent devant leurs yeux. Ils répètent, en le précisant, en le grossissant, tout ce qu'ils entendent, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils touchent; mais ils le répètent en se l'appropriant, en lui faisant subir une série de transformations qui le purifient et l'embellisent. Ils
' Voyez un Clirist eu émail sur cuivre , de la fin du xi" siècle , qui appartient à M. du Somnierard. Le travail en est des plus grossiers , et l'extrême laideur de la figure se reproduit dans le reste du corps et jusque dans l'ornementation. On sent bien que c'est un Christ mai fait, mal exécuté, et non pas un Christ laid.
connaissaient ces audacieuses expressions de Ter tullien: « Jésus- Christ fut dégradé d'aspect, et son corps humain n'était pas présentable; mais tout vulgaire, tout ignoble, tout déshonoré qu'il est, c'est mon Christ à moi^ » Ils savaient que saint Cyrille d'Alexandrie avait déclaré que le Fils de Dieu était le plus laid des enfants des hommes^. Des artistes vulgaires, partisans de la laideur, auraient représenté un Christ difforme, usé d'organes, appauvri de muscles, ignoble d'expression; mais en eux vivaient les traditions antiques perfectionnées par les nouveaux sentiments apportés avec le christianisme. Ils comprirent parfaitement qu'un Dieu laid serait encore un homme très-beau, et par conséquent qu'un Dieu, sous la figure d'un homme, quelque beau qu'il fût, serait toujours un Dieu laid, pourvu que les caractères de fhumanité fussent nettement accusés. Or l'un des plus visibles de ces caractères, l'un des plus frajDpants, c'est la barbe assurément; car, par sa couleur et sa forme, la barbe imprime à la physionomie un cachet tout particulier qui trahit l'âge et le tempérament. Donc les artistes représentèrent Jésus avec une barbe , comme un homme , lorsqu'ils voulurent le figurer laid ; ces natures délicates transfigurèrent, en les interprétant dans le sens de l'humanité, les énergiques paroles de Tertullien. Par contre, ceux auxquels répugna cette interprétation, et qui prirent parti pour la beauté du Sauveur, le représentèrent sans barbe et par conséquent dégagé, autant que possible, de tout ce qui caractérise Thumanité. Enfin, pour les premiers, le Christ laid fut un homme; pour les seconds, le Christ beau fut un Dieu.
* <• Ne aspectu quidem honestus. « [Adv. Jud. cap. xiv.) « Nec humanae honestatis fuit « corpus ejus. » [De carnat. Christi, cap. ix.) « Si inglorius, si ignobilis, si inhonorablis , «meus erit Cliristus. » {Adv. Marcian. lib. III, cap. xvii.)
ÀXXà TÔ elhos avTOu aTifiov êxkmov irapà TrâvTixs roiiç vioùs t&jv àvBpwTtwv. (S. Cyrille d'Alexandrie, de Niidatione Noe, lib. II, 1. 1, p. 43.)
Pour les UDS, ce fut un être indiquant un âge; pour les autres, les partisans de la beauté, ce fut un Dieu qui n'était ni d'hier, ni d'aujourd'hui, ni de demain, un Dieu qui n'a pas d'âge, parce qu'il a toujours été et qu'il sera toujours ^ Jésus barbu, c'est le Christ laid des Pères de l'Église d'Asie et surtout d'Afrique; Jésus imberbe, c'est le Christ des Pères de l'Eglise latine et de tout notre Occident.
Les œuvres d'art sont conformes à notre explication. Ainsi, dans un même monument, un manuscrit est couvert de deux ivoires qui sont de la même époque. Sur la couverture du recto, on voit ce Jésus en croix.