CHRIST SOUFFRANT, BARBD, HUMAIN OU LAID
Sculpture en ivoire, xi° siècle, Bibliothèque royale.
' (' Jesus-Christus heri, hodie et in saecula. » (S. Paul , Epist. ad Hebrœos, cap. iv, v. 8-)
Les pieds posés sur un calice^ où doit couler son sang, il semble jeter un dernier regard sur sa mère avant de rendre
' Il est probable que ce calice est le graal si célèbre dans nos romans du moyen âge, et à la recherche duquel Perceval consacre une vie traversée de mille aventures étranges. Le graal, dit-on, avait servi à la Cène; c'est dans ce vase que Jésus aurait changé le vin en son sang. Ensuite Nicodème, le Juif converti, ou plutôt Joseph d'Arimalhie recueillit clans ce divin calice le sang qui coula des plaies du Sauveur. Puis, par la suite des événements, le mystérieux graal passa en France, où il devint le sujet de nombreuses et très-longues épopées. On dit que la fable de ces épopées et que l'origine du graal sortent de la Bretagne, grande ou petite : il n'en est rien. Le graal est né dans les livres apocryphes, qui sont tous d'origine asiatique ou grecque. C'est en France, dans la Champagne, à Troyes, que les événements dont il est l'objet se sont développés, et c'est à la France que les Bretons ont emprunté ce beau sujet. Il en est du graal et de toutes les épopées du moyen âge comme du style ogival. Le système gothique est né et s'est développé en France, ou pour mieux dire en Picardie, en Champagne et dans l'Ile-de- France; c'est de là qu'il est allé en Angleterre, en Suède, en Allemagne, en Italie et en Espagne. Quant au graal, que nous avons possédé quelque temps à Paris, sous Napoléon, de 1809 à 18] 5, il est retourné à Gênes, où il est précieusement gardé dans le trésor de la cathédrale, sous le nom de sacro catino. Cette précieuse coupe, en verre et non en émeraude, de forme hexagonale , et munie de deux anses, a un mètre quinze centimètres de circonférence; elle s'est fendue dans le trajet de Paris à Gênes.
Dans les monuments figurés des xii°, xiif et xiv' siècles, la Religion chrétienne, personnifiée sous les traits d'une reine, reçoit dans un calice, toujours le graal, le sang qui coule du côté percé de Jésus en croix. Gori ( Thés. vet. dipt. lom. III, p. 116) a fait graver une ancienne couverture d'un psautier deFréjus, où l'on voit ce sujet. Là, au bas de Jésus à la croix, la Religion chrétienne tend une coupe pour recevoir le sang qui coule des pieds; mais, de plus, le sang des mains est recueilli parles archanges Michel et Gabriel, qui tendent également chacun un calice. Nous avons, dans cet exemple , trois graals pour un. Outre Gènes , les villes d'Auxerre et d'Angers réclamaient l'honneur de posséder le Graal; il a pu y avoir en effet, non pas une coupe, mais plusieurs qui auraient servi, pendant la Cène, à différents usages. Dans la cathédrale de Beauvais, à la chapelle de la Vierge , qui est au fond de l'abside, on voit un vitrail du xiii° siècle , dans la rosace duquel est peint un crucifiement. Adam, qui est enterré au pied de la croix, suivant la légende, sort tout entier du tombeau; une draperie verdâtre est jetée sur sa tête et autour de ses reins. De la main gauche il tend une coupe d'or, où tombe le sang qui coule des pieds de Jésus. On appelle l'attention des antiquaires sur ces diverses coupes: c'est de là qu'est sorti le graal, c'est là qu'est le germe de ces épopées dont le graal est l'objet. Les apocryphes d'abord , puis les monuments figurés , enfin les épopées de nos poètes champenois et picards, voilà où les Bretons ont puisé à pleines mains ce qu'on a tort d'appeler leurs inventions. Les pieds, dans le Christ de noire dessin, ne sont pas croisés et attachés par un seul clou, mais libres et percés de deux clous. Jusqu'au xiii'
l'âme. En bas, sur terre, Marie et saint Jean ^pleurent la mort, l'une de son fils, l'autre de son ami, tous deux de leur Dieu. En haut , dans le ciel , cernés par une auréole circulaire et onduleuse, le soleil, sous la forme d'un jeune homme imberbe, la lune , sous celle d'une femme portant un croissant sur la tête , s'attendrissent aux souffrances du maître de la nature. Le nimbe du Christ est crucifère, mais sans ornements. De l'autre côté, au verso, et par opposition , est le Fils de Dieu assis dans le ciel, environné d'une auréole elliptique, orné d'un nimbe que des perles décorent à la circonférence. Les quatre symboles des évangélistes, l'ange, l'aigle, le lion et le bœuf, escortent le héros divin de l'Evangile. Au recto, Jésus est souffrant ; il est triomphant au verso. Là il est attaché à la croix, gibet infâme; ici il est enveloppé de l'auréole, gloire divine. La nature , par l'homme et les constellations , compatit à ses douleurs et à sa mort dès l'entrée du manuscrit; à la fin, les évangélistes, leurs attributs, célèbrent son triomphe, et le lion de saint Marc rugit de joie et de bonheur. ^
siècle, on a attaché indifféremment le Christ avec trois ou quatre clous. G. Durand est pour quatre clous encore, comme Grégoire de Tours l'était bien avant lui. Après le xni° siècle l'usage de ne mettre que trois clous l'emporte définitivement.
' Saint Jean est barbu ainsi que les Grecs le représentent constamment, tandis que chez nous c'est un beau jeune homme encore imberbe. Dans cet ivoire, qui est latin , on sent , à l'âge de saint Jean et à la personnification du soleil en Apollon et de la lune en Diane, une influence byzantine incontestable.
' « Marcus frendens ore leonis , » comme disent les symbolistes du xiii° siècle. « Marcus '< ut alta fi-emit vox per déserta leonis , » comme s'exprime un évangéliaire du ix* siècle, que possède la bibliothèque de l'Arsenal. {Quatuor evangelia, théol. lat. 33.) — Ces exprès- » sions justifient bien le rugissement de notre lion. Un évangéliaire in-folio, provenant de la Sainte-Chapelle de Paris , à laquelle il avait été donné en 1 379 par Charles V , contient ces vers qui expliquent les quatre attributs des évangélistes :
«Quatuor liaec Dûm signant animalia Xpft: «Est liomo nasccndo, vitulusque sacer moriendo, « Et ieo surgendo , coelos aquUaque petendo ; aNec minus hos scribas animalia et ipsa figurant. »