CHRIST TRIOMPHANT, IMBERBE , DIVIN OU BEAU
Ivoire du xi° siècle, Bibliothèque royale.
Ce Jésus, ce fils de riiomme transfiguré en Fils de Dieu, donne au monde la grâce et la science : la grâce avec la main
Ainsi ces attributs figurent à la fois le Christ et ses quatre évangélistes. Quant à la place qu'ils occupent et aux livres qu'ils tiennent tous quatre , voici ce que Guillaume Durand en dit au chapitre m, livi'e I, du Rationale divinorum officiorum : « Quandoque etiam cir- « cumpinguntur quatuor animalia secundum visionem Ezechielis et ejusdem Johannis. «Faciès hominis et faciès leonis a dextris, et faciès bovis a sinistris, et faciès aquilae « desuper ipsorum quatuor. Hi sunt quatuor evangelistœ. Unde pinguntur cum libris « in pedibus , quia, quae verbis et scriptura docuerunt, mente et opère compleverunt. » — Durand confond le tétramorphe d'Ézéchiel avec les quatre attributs séparés. Dans le tétramorphe, l'aigle est tout en haut, mais l'ange ou l'homme est au centre, et dansée cas les attributs ne portent aucun livre. Durand ne s'est pas compris lui-même , ou bien , ignorant les représentations , il a voulu renchérir sur le cœlos aqaila petendo. Il faut toujours à Durand, même aux dépens delà raison, un sens symbolique exagéré. La place que , sauf erreur, les attributs des évangélistes occupent et doivent occuper invariable-
droite, qui bénit, la science avec les livres qu'il tient à la main gauche et dans son giron. La science est là, représentée dans sa plénitude, dans le livre carré et dans le livre rond, ou volume. Ces deux formes, les seules connues alors, étaient usitées simultanément chez les Romains. Les symbolistes du moyen âge, Guillaume Durand entre autres, déclarent que le rouleau signifie la demi-science et que le livre carré signifie la science entière ; pour cette raison , ajoute-t-il , les sculpteurs et les peintres donnent aux prophètes le rouleau (yo/wmeAi), parce que ces prophètes n'ont aperçu la vérité qu'à moitié, qu'en énigme et en image, et comme dans un miroir; mais quelques apôtres et les évangélistes, qui ont vu la vérité directement, qui l'ont connue tout entière et l'ont enseignée, portent le livre. Jésus-Christ, qui est venu compléter le passé, qui a résumé en lui l'Ancien et le Nouveau Testament, lui que les prophètes ont prédit et que les apôtres ont vu, lui la lumière et la vérité incarnées, devait se montrer porteur à la fois du livre et du rouleau ^
ment est celle-ci, en prenant Jésus-Christ comme point de départ : en haut, l'ange est à droite et l'aigle à gauche ; en bas , le lion est à droite et le bœuf à gauche. La nature des attributs et le sens qu'on leur donne exigent cet ordre. En ligne ascendante, le bœuf, qui est le plus lourd et le plus grossier, est en bas; au second degré rugit le lion; l'aigle vole au troisième, et l'ange s'élève tout en haut. Cet ordre est quelquefois interverti, mais c'est par ignorance. Les erreurs commises à cet égard n'ont pas plus de valeur que celles dontse rendent journellement coupables les restaurateurs modernes de nos églises. * G. Durand, Rat. div. off. lib. I, cap. m. — Suger a fait exécuter à Saint-Denis un vitrail peint de divers sujets dont il donne la description et pour l'explication desquels il avait composé lui-même des vers. L'un de ces sujets , qui existe encore, représente le Christ enlevant un voile qui cachait la figure de la Synagogue personnifiée ; les vers suivants, dont on ne voit plus que quelques lettres , indiquent cette action :
Quod Moyses velat , Christi doctrina révélât ; Dénudant legem qui«poliant Moysen.
L'Ancien Testament, la loi de Moïse, est une doctrine voilée que Jésus-Christ est venu éclairer d'une vive lumière; avec le Christ, nous voyons la vérité en elle-même et face à face. Cette action de dévoiler Moïse et les prophètes a donné lieu à plusieurs compositions peintes ; un manuscrit de la Bibliothèque royale en offre un exemple douze fois répété.
L'intention est évidente : l'artiste a fait un Christ laid dans le patient sur la croix, un Christ beau dans le triomphateur sur le trône. Or le premier est barbu , et le second est imberbe; donc la laideur et la beauté discutées par les Pères de l'Eglise ont été exprimées dans l'art chrétien, l'une par la présence, et l'autre par l'absence de la barbe. Ce fait est capital ; il explique ces Jésus barbus et imberbes qu'on voit simultanément dans les monuments analogues, de style et d'époque, aux fresques et aux sarcophages des catacombes de Rome et des Aliscamps d'Arles. Toutes les fois donc que l'on trouve un de ces Jésus adolescents, imberbes, souriants, posant les pieds sur la personnification de la terre ou du ciel, debout sur la montagne du paradis ou sur les eaux du Jourdain , faisant des miracles ou comparaissant devant Pilate, on peut dire que l'artiste, partisan de la beauté dans la question qui nous occupe, a fait beau Jésus, même considéré comme homme et accomplissant sa mission évangélique. Toutes les fois, au contraire, et le cas est assez fréquent, qu'on rencontre un Christ barbu, même quand il remplit des fonctions divines plutôt qu'humaines , et quand , debout sur le mont aux quatre fleuves symboliques, il donne ses dernières instructions à ses apôtres, on peut dire que l'artiste était partisan de la laideur, et qu'il a fait un Christ laid, c'està-dire un Christ humain.
Du reste , le manuscrit de la Bibliothèque royale n'est pas le seul monument qui appuie la solution qu'on vient de donner. Il existe à Saint-Guillem-du-Désert, en bas Languedoc, un autel dont le devant , formé d'une mosaïque blanche et noire , représente d'un côté le crucifiement , et de fautre le triomphe de Jésus. Sur la croix, le Christ est barbu et âgé; mais, environné de l'auréole , qui est ovale comme dans l'exemple qu'on vient de donner, il est imberbe et jeune. Ce curieux monument date
probablement du xi*" siècle , et paraît avoir été l'autel même de Saint-Guillaume, dédié par un légat de Grégoire VIP.
Cette discussion élevée sur la beauté et la laideur du Fils de l'homme, ou, pour nous exprimer plutôt comme les artistes que comme les Pères, cette question relative au Christ envisagé dans sa nature divine et dans sa nature humaine n'eut d'importance et de retentissement réel que dans la première période de l'art chrétien , du v" siècle au xif . Alors on prend parti pour la laideur ou la beauté, sans que l'Eglise adopte une décision à cet égard , et l'on exécute des œuvres où tel système est préféré ici, et tel autre ailleurs. Cependant le parti de la beauté ou de la nature divine, plus fort dans le principe, finit par fléchir de plus en plus; vers le xn*" siècle, au xiii*' surtout, c'est la laideur ou la nature humaine qui triomphe exclusivement. Un manuscrit déjà cité^, qui date de la fin du xiv^ siècle, montre le prêtre Eléazar brûlant une vache rouge hors du camp des Hébreux, pour détourner la colère de Dieu. En regard, une miniature représente Jésus attaché à la croix, Jésus entièrement nu et dont la chair est rouge ou laide, dit la glose, parce qu'il s'est chargé de nos péchés. Ici le Christ est non-seulement barbu, mais dans une complète nudité et de couleur rouge; il est homme, il est pauvre, il est laid^. On a donc ici une preuve nouvelle de la réalité et de la tristesse qui
' Découverte et restitution de l'autel de Saint- Guillaume , par M. R. Thomassy, dans le XIV vol. des Mémoires de la société royale des antiquaires de France.
^ Biblia sacra, n° 6829.
' Chez nous , la couleur rouge de la peau , de la barbe et des cheveux est considérée comme un signe de laideur. Depuis trois cents ans à peu près , on représente le Christ à barbe et cheveux roussàtres , parce qu'on croit se rapprocher davantage du type juif. Le peuple est persuadé, contrairement à la tradition ancienne et au texte de saint Jean Damascène, que Jésus éiait roux, et, dans un dicton fort répandu en Champagne et en Picardie, les gens du peuple déclarent que Dieu a fait plus beau que lui, parce qu'il était roux, tandis qu'il a créé des hommes hruns et des hommes blonds.
s'emparent du monde et qui passent de la société dans l'art. Alors Jésus, même exerçant les fonctions divines, est presque constamment barbu. Il porte la barbe quand il remonte au ciel après sa résurrection , quand il s'assied à la droite de son Père dans le paradis, quand il bénit la terre du haut du ciel, quand il descend sur les nuages pour juger les hommes à la fin du monde. A plus forte raison est-il barbu lorsqu'il est baptisé par saint Jean , lorsqu'il est enlevé au désert par Satan , lorsqu'il prêche, lorsqu'il entre dans Jérusalem, lorsqu'il meurt sur la croix. Le voici emporté par Satan sur le sommet d'une montagne d'où le génie du mal lui montre tous les royaumes et toutes les richesses du monde. Satan dit à Jésus qu'il lui donnera tout ce qu'il a sous les yeux s'il veut l'adorer, et Jésus lui répond : « C'est toi qui dois adorer ton Dieu. » Jésus est barbu et porte le nimbe croisé, comme tous ceux que nous avons vus^