TRIOMPHE DU CHRIST
Lorsque les temps furent accomplis, quatre mille quatre aifs après la création du monde. Dieu le père envoya son Fils sur la terre vivre et mourir pour les hommes. Il avait promis un réparateur de la faute d'Adam, et, lorsqu'il jugea le moment venu de tenir sa parole, il appela son fils, le Verbe divin , pour être l'organe et l'agent de sa volonté suprême. Suivant les prophéties, la seconde personne de la Trinité répondit à cet appel par ces paroles de David : « J'ai dit : Voilà que je viens K » Le Fils se fait donc immédiatement le messager de la volonté de son Père ; il s'offre en sacrifice pour le salut du monde, et accepte avec empressement toutes les souffrances qu'il lui faudra endurer pour expier les crimes du genre humain.
L'art a très-souvent représenté cet acte de dévouement, qui prend son origine dans le ciel, se poursuit sur la terre, et s'achève où il a commencé. Tout ce qui se passe sur terre, nous le réservons pour fhistoire de la vie humaine du Christ; mais nous devons signaler ce qui précède et ce qui suit l'incarnation
' Psal. xxxix, vers. 8. « Tune dixi : Ecce venio. »
du Verbe. Dans l'Église grecque comme dans TÉglise latine, on a dessiné la scène où le Verbe dit au Père: « Me voilà. » Mais en Grèce, où les traditions de l'idéalisme antique ne se sont jamais perdues, le sujet est plus grave et plus beau que chez nous. Dans les chapelles latérales, à la demi-coupole qui les couvre, on voit un grand ange imberbe, peint à fresque ou en mosaïque, et déployant ses longues ailes dans toute leur largeur. La belle créature est vêtue d'un costume chargé d'ornements en or et en pierres précieuses; elle tient à la main un bâton d'or, comme pour faire un long voyage. Cet ange aux ailes ouvertes, et qui s'apprête à descendre du ciel en terre, c'est le Fils de Dieu , c'est celui qui va être Jésus-Christ. Il porte à la tête un nimbe crucifère, comme les persoqnes divines, et sur les branches de la croix du nimbe est écrit. o «v. 11 est en ange, parce qu'il est le messager (ccyygAo^) des ordres divins. Tout autour de^a tête on lit ces graves paroles : o ArrEA02 th2 MErAAHS botahs. Cet ange de la grande volonté fait une profonde impression ; c'est, avec le Pantocrator des grandes coupoles, la plus remarquable ligure que l'art chrétien de la Grèce ait imaginée. L'art antique n'a certainement rien de plus beau; ce type soutiendrait probablement la comparaison avec le Jupiter Olympien que nous n'avons plus ^
Chez nous, le même sujet a été traité d'une façon moins
' Il n'a pas été possible à M. Paul Durand de dessiner, pendant notre voyage en Grèce , un de ces admirables anges de la grande volonté ; je regrette donc de ne pouvoir offrir ce type inventé par les Grecs, et qu'eux seuls ont exécuté. Ces anges divins sont nombreux en Grèce; on en voit surtout à Mistra, aux Météores , à Salonique et au mont Atbos. Un des plus beaux est celui du couvent de Saint-Barlaam , aux Météores, dans l'abside latérale du nord ; il a pour pendant , dans l'abside méridionale , un Fils de Dieu , imberbe, et qui est appelé b Èfj.fxavovrj'k. Dans le Guide de la peinture, ce manuscrit byzantin que je cite souvent, on lit la prescription suivante : « Au dehors du sanctuaire, sur les voûtes des croisillons, représentez l'Ange de la grande volonté sur un nuage et supporté par quatre anges ; il tient une banderole et dit : « Moi, je viens de Dieu el j'y retourne ;
élevée, mais plus humaine. Le Verbe n'est plus une créature céleste, un messager divin, comme chez les Grecs; mais un homme, un enfant, un pauvre être humain, nu, faible, soulfrant. Il descend beaucoup moins pour publier la grande volonté de son père que pour accomplir un rude pèlerinage. C'est , en effet , sous ce nom de pèlerinage que sa mission est annoncée. Il va donc, pauvre pèlerin, prendre un bâton pour s'appuyer dans ses fatigues, et une panetière pour mettre les provisions du voyage. Un manuscrit du xiv" siècle, qui appartient à la bibliothèque Sainte-Geneviève , et qui est intitulé Romant des trois pèlerinages^, raconte en vers le long et pénible pèlerinage du Christ. Les vers sont entremêlés de miniatures qui traduisent le texte pour les yeux. Jésus, à l'entrée du poëme, va commencer son pèlerinage; il se présente nu, sous la forme d'un enfant de dix ans, à son père, qui lui adresse ces paroles:
En terre où iras l'aval , Auras assés poinne et traval Pour Adam de chartre getter Et de ses peines délivrer, Et plus de XXX ans voyage Feras et pèlerinage , Avant que il soit la saison De faire sa rédemption ; Car se homme très bien parfait N'estoies quant feras le fait De li racheter, complainte En feroit justice enfrainte.
car je ne suis pas venu de moi-même , mais c'est lui qui m'a envoyé. » Écrivez cette épigraphe : Jésus-Christ, l'Ange de la volonlé. — Dans le second bra-s de la croix, .représentez à la voùle Emmanuel sur un nuage , et disant sur un rouleau : «t L'esprit de Dieu est sur moi ; c'est pourquoi il m'a oint, et m'a envoyé prêcher l'Evangile aux pauvres. »
Ce pèlerinage de la vie humaine a été composé par Guillaume de Guilleville, moine de Cbalis (sans doute Chaalis, grande abbaye du département de l'Oise, près deSenlis). Cet ouvrage est de la seconde moilié du xiv° siècle, i358; il comprend : i° le Pèlerinage de la vie; 2° le Pèlerinage de l'âme; 3° le Pèlerinage de Jésus-Christ.
Si que pource que longuement
Tu feras pelerinement,
Bourdon et escherpe te fault
Dont au moins prendras cy en hault
Ma potence où t'appuieras
Et de quoy ton bourdon feras.
A ces vers est joint ce dessin , qui est an folio 1 65 du poëme.
•jb. LE VKRBE DE DIEU , ENFANT, NU , RECEVANT DE SON PÈBE LE BOURDON ET LA PANETIERE ,