XVI INTRODUCTION
unité morale; en voici maintenant l'unité matérielle, la disposition
physique.
Pour un chrétien, l'histoire religieuse se compose de deux périodes tranchées : de celle qui précède Jésus-Christ, et qui est occupée par le peuple hébreu , le peuple de Dieu ; de celle qui suit Jésus- Christ , et que remplissent les nations chrétiennes. Il y a la Bible et l'Evangile. Comme dans la société, les Juifs ne se mêlaient pas aux clirétiens; comme au xiii^ siècle, l'Ancien Testament, figuré par des tables à sommet arrondi, était différent du Nouveau Testament, livre carré à sommet plat ; de même Notre-Dame de Chartres a séparé matériellement l'histoire du peuple juif de l'histoire du peuple chrétien , en les éloignant de toute la largeur de l'église , ou plutôt de toute la longueur des transsepts. Au porche du nord elle a placé les personnages de l'Ancien Testament, depuis la création du monde jusqu'à la mort de la Vierge ; au porche du midi , ceux du Nouveau, depuis le moment où Jésus-Christ dit à ses apôtres qui l'entourent : Allez, enseignez et baptisez les nations, jusques et y compris le jugement dernier. Sur des vitraux du xiif siècle, sur des sculptures du XIV®, on voit Jésus-Christ trônant sur les nuages , le dos contre un arc-en-ciel ; à sa gauche les tables de Moïse sont posées sur l'arche d'alliance , et à sa droite , sur un autel , est dressé le livre de ses apôtres ^ De toute époque, en effet, la Bible a tenu la gauche et l'Evangile la droite. Cela devait être , car les chrétiens regardent la Bible commele piédestal de l'Evangile. La Bible est le portrait anticipé dont l'Évangile est le futur modèle ; l'Evangile est la réalité dont l'Ancien Testament n'est que la métaphore et l'écho prophétique. Or, de tout temps, même encore aujourd'hui, dans les usages civils, comnae dansf les manœuvres militaires , comme dans les cérémonies religieuses, la gauche est subordonnée à la droite; on cède la droite à ceux qu'on veut honorer. Les artistes de Chartres ont mis la Bible au nord ou à gauche , et l'Évangile à droite ou au sud. C'est ainsi
' Voyez Missale abhaliœ Sancti-Maglorii parisiensis, bibliolh. Arsen. Théol. lat. i88, fol. 2\li recto, xv' siècle.
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que le Northumbrien Benoît Biscop fit peindre avec des sujets de i'Evangile tout le sud de son église ^
Voilà dans quel ordre sont disposées les dix-huit cent quatorze statues qui peuplent l'extérieur de Notre-Dame de Chartres.
Mais il existe des encyclopédies du moyen âge beaucoup moins complètes que celle de Vincent de Beauvais. Les unes ont préféré telle partie ou tel Miroir à tel autre , au lieu de réunir les quatre branches en un faisceau; les autres ont bien signalé fensemble des quatre divisions, mais, dans l'un de ces Miroirs, ils ont passé, en entier ou en partie , tel genre de connaissances afin d'exagérer les dimensions de tel autre genre voisin. De même aussi plusieurs cathédrales de France, on peut même dire la plupart d'entre elles, sont moins complètes que celle de Chartres. Elles ont trop étendu les détails d'une branche encyclopédique, pour diminuer ou couper totalement, soit une, soit deux, soit les trois autres branches. Ainsi la cathédrale de Reims a développé outre mesure, on peut dire, le Miroir historique ^ et dans celui-ci la vie de Jésus-Christ et la fin du monde ou l'Apocalypse, tandis que le Miroir naturel est écourté, que le Miroir doctrinal est presque oublié. Cependant toutes ces cathédrales indiquent au moins par huit ou dix figures les principaux chapitres du Miroir universel, de f encyclopédie générale. La cathédrale de Laon elle-même, plus exclusive et plus incomplète sous ce rapport que plusieurs autres, donne néanmoins l'argument ou le sommaire du livre que développe celle de Chartres. Voilà pourquoi on a dû , dans le travail qui suit , s'attacher avec autant de soin à l'ordre suivi par Vincent de Beauvais , et qui est reproduit par la cathédrale de la Beauce.
Cet ordre est de la dernière importance; il faut, dans f étude et la description des statues sculptées ou des figures peintes, se le rappeler constamment et le suivre sans cesse. Telle statue qui paraît isolée et incompréhensible prend un sens lorsqu'on la rattache à celle
' «Detulit.... imagines evangelicae historiae quibus auslralem ecclesiae parietem deco- « raret. » ( Vie de Benoît Biscop cilée plus haut, p. m.)
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qui doit la précéder ou à celle qui doit la suivre. H y a des transpositions extrêmement fréquentes dans la place que certaines figures occupent, soit que l'erreur provienne de l'ignorance du sculpteur ou de la négligence de l'appareilleur ; soit que le déplacement ait été obligé par l'architecture du monument, par ses dimensions exagérées ou restreintes , par la surface du champ qu'on laissait libre ou qu'on interdisait à la décoration. C'est donc à l'ordre de Vincent de Beauvais qu'il faut toujours recourir lorsqu'on est embarrassé ou lorsqu'on soupçonne des perturbations. Ainsi, à la cathédrale de Chartres, les signes du zodiaque et les travaux de l'année occupent une voussure du portail occidental; comme il n'y avait de place que pour dix signes, il a fallu renvoyer à une autre voussure, où ils sont dépaysés où ils n'ont aucun sens, les deux signes des poissons et des gémeaux qui n'avaient pu trouver à se loger dans la première. Ces exemples sont nombreux , et l'on doit y faire une attention minutieuse.
Puisque les statues et les figures qui ornent nos églises adoptent l'ordre encyclopédique de Vincent de Beauvais, il a fallu, dans ces instructions, être fidèle à cet arrangement; on a dû commencer par parler de Dieu, puis de la création des premiers êtres, et marcher jusqu'à la fin du monde, en passant par les quatre divisions encyclopédiques énoncées plus haut. On commence avant la Genèse, avant la naissance du monde , et l'on ne s'arrêtera qu'avec l'Apocalypse, après la fin du monde. On commence par Dieu, parce que Dieu précède toutes choses. De Dieu, source de l'existence universelle, on descendra jusqu'au jugement dernier, où viennent aboutir tous les courants des idées et des faits.
Cette première partie des instructions sur l'iconographie comprend donc l'histoire archéologique ou l'iconographie de Dieu; puis l'iconographie de l'Ange, être immortel, sinon éternel, et qui, hiérarchiquement et chronologiquement, vient après la Divinité; enfin, l'iconographie du Diable , ange dégradé , qui fut précipité et terrassé quelque temps après sa création et avant la naissance de l'homme. Dans les parties qui suivront celles-ci , seront développés les sept
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jours de la création, qui sont si souvent représentés dans nos églises, la naissance et la chute de l'homme, l'histoire archéologique de la mort et des danses macabres. Puisque l'homme condamné à mourir se réhabilite par le travail des mains, la culture de l'intelligence et la pratique du bien , on montrera la personnification des travaux de la campagne et de la ville, des arts libéraux, des vertus et des vices, pour en donner le signalement et le sens.
Enfin le reste racontera l'histoire des patriarches, des juges, des prophètes , des rois de Juda. Alors arrivera la vie de la vierge Marie et celle de Jésus-Christ, admirables sujets qui demanderont d'assez longs détails. Puis il faudra passer en revue les figures des apôtres, des martyrs, des confesseurs, des saints les plus remarquables et le plus fréquemment représentés sur nos portails et nos verrières. La fin de ce travail, dont on donne seulement les prolégomènes, décrira les images empruntées à l'Apocalypse.
Des gravures montreront les principaux types, et le texte ne sera jamais que la légende des figures. Les dessins seront tous calqués sur des monuments authentiques, à date et origine aussi certaines qu'il sera possible de les assigner. Ils reproduiront toujours ou une miniature d'un manuscrit , ou une statue , ou un tableau peint sur verre; les fresques, les mosaïques, les tapisseries, les émaux, les ciselures seront également mis à contribution.
Comme ceux qui suivent, ces dessins seront exécutés par M. Paul Durand, correspondant du comité historique des arts et monuments, patient antiquaire, qui porte l'attention la plus scrupuleuse sur tous les caractères archéologiques propres à donner des renseignements indispensables ou simplement utiles. M. Durand m'a accompagné, avec le plus complet désintéressement et un dévouement absolu, dans un voyage que j'ai fait en Grèce et en Turquie, de juillet iSSg en février 18^0; il a dessiné dans la ville d'Athènes, en Morée, à Sparte, à Salamine, à Thèbes, à Delphes, aux Météores de Thessalie, en Macédoine, à Salonique, au mont Athos et à Constantinople, tous les monuments bâtis ou figurés que je m'étais proposé