‹ Iconographie chrétienneChapitre 82 sur 141 · TANTI BENEFICII MEMORES DEDUCENTES DIVI , CANUNT ANGELI · texte numérisé non relu

TANTI BENEFICII MEMORES DEDUCENTES DIVI , CANUNT ANGELI

« Le Christ, triomphant de la mort, a rendu la paix éternelle au monde et ouvert la porte du ciel à tous les gens de bien. Reconnaissants d'un aussi grand bienfait, les saints ^ le conduisent, les anges le célèbrent. »

Dante a décrit un triomphe à peu près semblable, mais frappé cependant de différences intéressantes. Le poëte florentin a composé son cortège avec des figures tirées de l'Apocalypse et de la Symbolique chrétienne; à Brou, sauf les attributs des évangélistes, tout le cortège est historique. Au xvf siècle, en effet, l'histoire dominait le symbole, qui régnait aux Xïif et XIV^ Dante, en poëte politique, a fait le triomphe de fEglise et non du Christ, le triomphe du catholicisme

' Ou est à la renaissance , et l'on ôte aux hommes glorifiés l'épilliète de saint pour la remplacer par celle de divin. Cette qualification est plus païenne que chrétienne; elle renferme l'idée d'apothéose plutôt que celle de canonisation. Elle convient, du reste, à cet arc de triomphe où elle est peinte, car le monument est antique et non moderne, païen de style et de forme, et non chrétien.

plutôt que du christianisme. Son char, qui représente l'Eghsc, est veuf du Christ, si grand sur la verrière de Brou. Le char est vide, et Dante ne s'en est pas aperçu ou inquiété, parce qu'il voulait célébrer moins le Christ et sa doctrine ellemême, que l'organisation et l'administration de l'Eglise. 11 a fait tirer le char par un griffon, qui représente le pape; car le griffon est aigle et lion tout à la fois. Or le pape, double aussi, est aigle comme prêtre et plane dans le ciel; il est lion comme roi, et marche sur la terre. Pour le poëte ultramontain , l'Église, la papauté est une monarchie absolue; ce n'est pas une monarchie tempérée comme chez nous, et encore moins une république comme chez les schismatiques de la Grèce et de l'Orient. Aussi, tandis qu'à Brou, le cardinal, l'archevêque et l'évêque aident le pape à conduire le char de l'Eglise, dans la Divine Comédie, le pape est tout seul et n'accepte pas l'assistance des autres grands dignitaires ecclésiastiques. A Brou, ce sont les évangélistes ou leurs attributs qui conduisent le chaij;^ la puissance ecclésiastique se contente de leur venir efr aide. Dans le poëte italien, les évangélistes assistent au triomphe, mais ne le mènent pas; le pape seul conduit l'Eglise, et il ne permet ni aux évangélistes de la diriger, ni aux ecclésiastiques de l'aider lui-même. Le pape semble n'avoir besoin de personne; son œil et son bras lui suffisent ^

Il faut donc, dans toutes les représentations analogues, étudier les moindres détails; car, on le voit, ces détails peuvent jeter une certaine lumière sur l'époque, le pays et l'artiste qui les a imaginés^.

' Divine Comédie, purgatoire, chants xxix-xxxii.

^ On ne parle pas d'autres triomphes analogues à ceux de la verrière de Brou et du poëme de Dante , parce qu'il faudrait une monographie spéciale pour une pareille série de représentations. Souvent, au lieu d'être porté sur un char, Jésus-Christ navigue sur un vaisseau , qu'il gouverne lui-même et qu'il dirige vers le port du paradis. Alors on

JESDS-CHRIST EN AGNEAD.

Jusqu'à présent il n'a été question que de Jésus représenté sous la figure d'un homme jeune ou âgé ; mais il est une forme symbolique qui lui a été prêtée dès l'origine du christianisme, qui a traversé tout le moyen âge et qui persiste encore de nos jours : c'est celle de l'agneau. Souvent les quatre évangélistes , et nous en avons vu des exemples, sont figurés : saint Matthieu par un ange, saint Jean par un aigle, saint Marc par un lion , saint Luc par un bœuf; leur maître est figuré tout aussi souvent par un agneau. En effet, saint Jean-Baptiste, en voyant paraître Jésus, s'est écrié : « Voici l'agneau de Dieu ^ » Le Christ, en mourant sur la croix , est l'agneau symbolique dont parlent les prophètes, l'agneau qui marche à la mort et se laisse égorger sans se plaindre^. Le Christ, en répandant le sang qui nous a rachetés, c'est l'agneau égorgé par les enfants d'Israël, et avec le sang duquel on marque du tau céleste les maisons qui seront préservées de la colère de Dieu^. L'agfneau pascal mangé par les Hébreux, la veille de leur sortie c^'-

change de métaphore , et l'on a le vaisseau et non plus le char de l'Eglise -, mais le motif est exactement le même, et la composition du personnel ou des passagers est semblable à celle de Brou. Un vitrail de Saint-Etienne-du-Mont, à Paris, offre un de ces triomphes maritimes du Christ ; mais il est bien moins complet que le triomphe terrestre de Brou. On peut comparer cette procession de Brou à celle des Panathénées qui couvre une des frises du Parthénon. La conception de Brou, l'ordonnance des personnages, l'ensemble enfin de la composition nous semble supérieur à la procession antique de Phidias. Quant à l'exécution , le vitrail de Brou est d'une rare beauté.

' Saint .lean, ch. i, v. 28.

^ Voyez çà et là, dans les prophéties, cette assimilation de Jésus en croix et de l'agneau sous le couteau du boucher. Les offices de la semaine sainte sont remplis de ces comparaisons. «Sicut ovis ad occisionem ducetur et quasi agnus coram tondente se obmu- « tescet et non aperiet os suum, » (Cf Isaîe , cap. lui , v. 7 ; S. Matthieu, cap. xxvi , v. 63 , et les Actes des apôtres, chap. viii, v. 82.)

' Comparez la Prophétie d'Ezéchiel, cap. ix, v. 4 et 6 , et l'Exode, cap. xii, v. 7 et i3.

gypte, est la figure de cet autre agneau divin que les chrétiens doivent manger à Pâques pour s'affranchir de la captivité où le vice les enchaîne \ Dans l'Apocalypse, saint Jean vit le Christ sous la forme d'un agneau blessé à la gorge, et qui ouvrit le livre des sept sceaux^.

Le Christ, enfin, c'est l'agneau qui s'est offert comme victime pour laver dans son sang les taches de notre nature et pour effacer nos actions charnelles :

Garnales actvs tvlit agnvs hic hostia factvs,

comme dit l'inscription gravée autour du cercle où l'on voit l'agneau de Dieu que nous offre la planche suivante :

* Exode, cap. xii, v. 7 et i3. — M. l'abbé Cahier a fait de savantes remarques sur l'immolation de l'agneau propliélique. Les artistes chrétiens ont figuré très-souvent ce sujet, qui est peint sur verre , particulièrement dans les cathédrales de Bourges et de Chartres. Voyez les Vitraux peints de Saint-Etienne de Bourges, par MM. Arthur Martin et Charles Cahier, prêtres, ch. i , pi. 1. Dans le même ouvrage, planche vu, on voit le vitrail de Bourges où est figurée la mission que Jésus-Christ donne à ses apôlres de prêcher, de convertir el de baptiser les nations. Tout en haut, dans le dernier tableau et en face de la personnification de l'Eglise ou de la Religion qui allaite deux fidèles à ses deux mamelles et les couronne avec les deux mains, est peint l'agneau, de couleur bleuâtre sur fond d'azur et entouré d'un nuage ou d'une auréole nébuleuse d'un jaune d'or. L'agneau porte un nimbe à fond de gueules et croisé d'or. Du pied droit de devant, il tient une croix d'un rou;.e de feu, à laquelle flotte un étendard. La pointe de l'étendard est coupée en lanières qui figurent comme les grosses plumes d'une aile. Le champ de l'étendard est marqué d'une croix noire cantonnée de l'A , de l'iî , d'un X et d'une autre petite croix. Ce dernier canton résume les trois premiers qui nomment le Christ et son attribut d'éternité, de principe et de fin de toutes choses. L'agneau porte vivement les regards vers l'étendard qu'il tient avec fierté. Ces deux médaillons de l'Agneau qui nous a rachetés et de la Religion qui nous nourrit, couronnent d'une façon sublime ce remarquable vitrail.

^ « Et vidi : agnum stantem tanquam occisum, habenlem cornua septem, et

« oculos septem » [Apocal. cap. v.) — D'après ce texte, on comprend que les cornes,

même très-puissantes, comme nous en verrons deux exemples plus bas, pages 3o8 et 3i6, planches 85 et 88, puissent armer la tête d'un agneau; car elles sont allégoriques et non pas naturelles. Cependant il en faudrait sept, comme à la planche 88; lorsqu'il n'y en a que deux, l'explication est plus difficile à donner.

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