LE CHRIST ET LES APOTRES SOUS FORME D'AGNEAUX OU DE BREBIS
Sculpture latine, premiers siècles de l'Eglise.
Le Christ aux sept agneaux est dessiné d'après un sarcophage en marbre blanc
Au bas de la montagne, et tournés vers Jésus, se voient six agneaux, qui figurent les apôtres; la place manquait pour les sculpter tous les douze. Aucun de ces agneaux, pas même celui de Dieu, n'a de nimbe, parce qu'à cette époque cet insigne n'était pas encore adopté par le christianisme. La personne même du Christ n'a pas de nimbe. Ici, nous n'avons que sept agneaux; mais plusieurs mosaïques latines, à Piome et à Ravenne surtout, olFrent bien les douze agneaux sortant six de Jérusalem, six de Bethléem, et se rendant vers Jésus, qui a la figure de l'agneau divin et qui est debout près du Jourdain ; c'est vers ce fleuve que semble venir converger tout le christianisme ^ Dans leRational des divins offices, Guillaume Durand dit : u Quelquefois on peint les apôtres sous la forme de douze brebis, parce qu'ils ont été tués à cause du Seigneur, ainsi que des brebis. Mais en outre on peint quelquefois les douze tribus d'Israël sous la forme de douze brebis. Quelquefois on en voit plus ou moins autour du trône de la majesté divine; mais, dans ce cas, ils figurent autre chose, suivant ce
provenant du cimetière du Vatican. Tout le sarcophage est gravé dans Bosio ( Boma sotterr. p. 63 de l'édit. ital. Rome , i632). A droite et à gauche du Christ s'élèvent deux palmiers; sur celui de droite est un oiseau, une colombe, peut-être le Saint-Esprit. Dans ce cas, ce serait, avec la petite colombe sculptée sur la frise du tombeau de Junius Bassus , la plus ancienne représentation de l'Esprit divin.
' Voyez Ciampini , Veter. monim. passim. Dans la Rom. sotterr. p. 4ii, les douze Apôtres et Jésus au milieu d'eux, en pasteur, sont debout sur un sarcophage trouvé près de Saint-Laurent-hors-les-Murs , à Rome. Chaque figure est accompagnée de son agneau, et Jésus caresse le plus gros d'entre eux, celui qui figure l'agneau de Dieu. En outre, aux deux extrémités du sarcophage, deux pasteurs (ils figurent encore le Christ) sont accompagnés de cinq agneaux. Celui de droite en a trois, et il en caresse un avec tendresse ; celui de gauche en a deux , qu'il bénit à la manière latine. Il y a donc dix-huit agneaux dans celte jolie scène. Lisez dans l'Évangile tous les textes où Jésus se compare au bon Pasteur, et assimile les hommes à des brebis; où, avant de mourir, il se compare au berger qui sera frappé et dont les brebis se disperseront; où il confie à Pierre, pour les mener dans de bons pâturages, ses brebis si chères. (S. Jean, ch. X ; S. Luc, ch. XV; S. Matthieu, ch. xxvi.)
texte de saint Matthieu : « Lorsque le Fils de l'homme viendra « dans sa majesté, alors il sera assis sur le siège de sa gloire, « plaçant les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. » Ainsi les apôtres, les tribus israélites et les fidèles étaient symbolisés par l'agneau et la brebis ^
On a été plus loin encore, avons-nous dit; on a figuré des personnages de l'Ancien Testament, et même de simples Hébreux, sous la forme de l'agneau. Des scènes entières de la Bible ont été représentées par des acteurs religieux transformés en agneaux. Il semble voir les apologues anciens et les fables de La Fontaine mis en action par les animaux allégoriques qui prêchent la sagesse. Ainsi le tombeau de Junius Bassus, en marbre blanc, qui date du iv^ siècle de notre ère, et qu'on voit dans le musée chrétien du Vatican, représente quelques sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament : la chute d'Adam et d'Eve, le sacrifice d'Abraham, Job raillé par sa femme, Daniel entre deux lions, Jésus entrant dans
' « Pingunlur eliam quandoque ( Apostoli ) sub forma duodecim ovium , qui tanquam « bidentes occisi sunt propter Dominum; sed et duodecim tribus Israël quandoque sub « forma duodecim ovium pinguntur. Quandoque tamen plures, vel pauciores oves circa «sedem majestatis pinguntur, sed tune aliud figurant, juxla illud Matth. : Cum vene- « rit Filius hominis in majeslate sua, tune sedebit super sedem majestatis suae, statuens « oves a dextris , et hœdos a sinistris. » (Guill. Durand , Rationale divin, ojjic. lib. I , cap. m , edit. de Venise, iSya.) — Durand, par ce texte, semble laisser croire que de son temps on peignait sous la forme de la brebis les apôlres, les tribus d'Israël et les justes ressuscites ; mais il nous reste de l'époque où vivait et écrivait Durand (le xiu' siècle) une foule de monuments tout peints et tout sculptés. Or, dans ces monuments, qui sont entre autres les cathédrales de Reims , d'Amiens , de Paris , de Chartres , de Sens , il n'y a pas une seule brebis qui figure, soit un apôtre, soit une tribu, soit un juste près du trône de Dieu. Bien antérieurement à cette époque, depuis le iv° siècle jusqu'au ix° environ, mais cela en Italie à peu près exclusivement, on donnait la forme de l'agneau ou de la brebis aux personnages dont parle Durand, et les agneaux que nous avons signalés sortant de Bethléem et de Jérusalem pour venir boire au Jourdain, près duquel fôt le Fils de Dieu, pourraient bien être les tribus d'Israël plutôt que les apôtres encore. Dans une lettre (c'est la douzième du recueil) à Sulpice-Sévère, évoque de Tours, saint
Jérusalem, ou comparaissant devant Piiate, ou triomphant
et donnant ses instructions à saint Pierre et à saint Paul.
Tous les personnages de ces différentes scènes sont debout dans des cadres en plate-bande ou dans des niches circulaires et triangulaires. Mais ni les antiquaires ni les graveurs n'ont lait attention à la frise, aux pendentifs qui relient entre elles les arcades de l'étage inférieur; du moins, ils n'en ont pas compris le système d'ornementation. En allant de gauche à droite, comme quand on lit, on voit d'abord trois agneaux dans les
Paulin , évêque de Noie , dit qu'il avait fait exécuter une mosaïque dans l'abside de la basilique de Fondi. Cette mosaïque représentait la Trinité. La croix y symbolisait le Christ, et cette croix était portée sur un rocher, une élévation :
Et quia celsa (crui) quasi judex de rupe superstal, Bis géminée pecudis discors agnis genus hsedi Circumstant solium ; laevos avertitur haedos Pastor, et emeritos dextra complectitur agnos.
C'est bien là le troupeau d'agneaux et de boucs mentionné par Durand. 11 faut donc en conclure que notre évêque de Mende parlait de l'art italien et non de l'art français, et de plus qu'il en parlait d'après des liturgistes antérieurs à lui, et non d'après les monuments figurés de son époque. Du reste, bien d'autres faits légitiment cette conclusion; on ne doit pas accepter sans critique et comme des usages constants et contemporains de Durand tous ceux que ce liturgiste nous détaille avec complaisance. Durand est un compilateur qui fait son ouvrage avec des livres anciens et très-souvent étrangers à notre pays. Ainsi, dans ce même chapitre m du livre 1 de son Rational, il dit qu'on représente honorés d'un nimbe carré tout prélat et tout homme vertueux, lorsqu'on les peint de leur vivant. Mais , nous l'avons déjà vu dans l'Histoire du nimbe , cet usage est spécial à l'Italie et n'a jamais été adopté en France. Du reste, voici le texte de Durand; il complétera ceux que nous avons déjà donnés sur le nimbe : o Cum vero aliquis prailatus aut sanclus vivens pingitur, « non in formam scuti rotundi, sed quadrati , corona ipsa depingilur, ut quatuor cardinali- « bus virtutibus vigere monslretur, prout in legenda beati Gregorii habetur. » — Sil'étude des monuments figurés ne venait pas limiter cette pratique à l'Italie, on croirait, d'après Durand, qu'on a peint en France des nimbes carrés. 11 faut donc contrôler les textes par des œuvres de l'art, et faire de l'archéologie plutôt avec les monuments sous les yeux qu'avec des livres dans les mains. On remarquera le nom de couronne et de boucliei" que Durand donne au nimbe; cet attribut est en effet une couronne religieuse, et, d'après les idées mystiques du moyen âge, c'est un bouclier de tête, une espèce de casque (jui pi'otége les saints, comme s'exprime VHortus deliciariim de l'abbesse Herrade.
flammes ; puis un agneau tenant une baguette au pied droit de devant et frappant un rocher d'où s'échappe une source, tandis que deux autres agneaux, dont l'un s'apprête à boire et dont l'autre est couché, regardent se passer l'action; puis un agneau levant son pied droit de devant, comme pour recevoir un livre tendu par une main qui sort des nuages ; puis un petit agneau plongé dans l'eau et sur la tête duquel un agneau plus gros étend son pied gauche de devant; puis un agneau frappant avec une baguette trois paniers pleins de pain; enfin un agneau touche avec une baguette un mort debout dans son tombeau. Ces scènes, qui ont des agneaux pour acteurs, sont la copie de scènes semblables exécutées par des hommes, et qu'on a sculptées constamment sur les autres vieux sarcophages. C'est i'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, choisie dans les principaux épisodes et figurée par des êtres allégoriques. Cette ornementation multiplie et continue les sujets représentés par les figures humaines placées dans les arcades.
AGNEAUX REPRESENTANT DES SCENES DE L'ANCIEN ET DD NODVEAU TESTAMENT. Sculpture latine du iv' siècle.
Les trois agneaux dans le feu sont les trois enfants que Na-
buchodonosor a fait jeter dans la fournaise^ Au n** i , Moïse en agneau frappe l'eau du rocher. Au n° 2 , Moïse, sous la même forme, reçoit les tables de la loi. Jésus-Christ en petit agneau est plongé dans le Jourdain, et, tandis que le Saint-Esprit, qu'on voit sous la forme d'une colombe, souffle la grâce sur cette petite tête de l'agneau divin , saint Jean-Baptiste , en gros agneau, verse sur la même tête l'eau du baptême : c'est le n** 3 . Jésus en agneau multiplie les pains , au n° 4 , avec la même baguette dont il se sert, au n° 5, pour ressusciter Lazare.
La faveur pour l'agneau était telle alors, qu'on avait presque abandonné la figure humaine du Christ pour y substituer celle de son emblème. L'Eglise s'inquiéta de cette tendance à l'idéalisme; elle craignit que fallégorie ne finît par engloutir la réalité et l'histoire. En 692, sous l'empereur Justinien II, un concile appelé Quini-Sexte décréta formellement qu'à l'avenir la figure historique de Jésus-Christ, la physionomie humaine du fils de Dieu, serait substituée, dans les peintures, à l'image de l'agneau. Voici le texte , qui n'est pas sans importance : « Dans certaines peintures et images vénérables, on représente le Précurseur montrant du doigt fagneau. Nous avons adopté cette représentation comme une image de la grâce; pour nous, c'était l'ombre de cet agneau, le Christ, notre Dieu , que la loi nous montrait. Donc, accueillant d'abord ces figures et ces ombres comme des signes et des emblèmes, nous leur préférons aujourd'hui la grâce et la vérité, c'est-à-dire la plénitude de la loi. En conséquence, pour exposer à tous les regards ce qui est parfait, même dans les peintures, nous décidons qu'à l'avenir il faudra représenter dans les images le Christ, notre Dieu, sous la forme humaine, à la place du vieil agneau. Il
' Ce sujet, mal gravé dans Bosfo [Rom. sotterr. p. 45 ) , n'a pas été reproduit ici; les cinq autres suffisent pour la démonstralion.
faut que nous contemplions toute la sublimité du Verbe à travers son humilité. 11 faut que le peintre nous mène comme par la main au souvenir de Jésus vivant en chair, souffrant , mourant pour notre salut, et acquérant ainsi la rédemption du monde ^ »
Malgré cette défense positive, on n'a cessé, tant les artistes sont indépendants ou tant est puissante une idée ancienne, de représenter Jésus sous la figure d'un agneau. 11 est vrai que, depuis cette époque, on n'a pas abusé de fagneau pour en travestir, comme avait fait le sculpteur du tombeau de Bassus, tous les personnages de fAncien et du Nouveau Testament, mais fagneau divin fut peint et sculpté aussi souvent qu'auparavant. A Bourg, au xv!*" siècle, fagneau de Dieu boit à une coquille feau que lui présente saint Jean; de nos jours, sur la porte des tabernacles de nos églises, sur le dos des chasubles que portent nos prêtres, est figuré fagneau couché endormi ou égorgé sur le livre des sept sceaux. En effet, Jésus est représenté en agneau, surtout quand saint Jean- Baptiste le montre du doigt et quand il brise les sceaux du
' « In nonnuHis venerabilium imaginum picturis, agnus qui digilo Praecursoris mons- «Iralus, depingitur, qui ad gratiae figuram assumptus est, verum nobis agnum, per <c le'gem Christum Deum nostrum, praemonstrans. Aniiquas ergo figuras et umbras, ut « veritalis signa et characteres Ecclesiae traditas, amplexantes, gratiam et verilatem prae- «ponimus, eam ut legis implementum suscipienles. Ut ergo quod perfectum est, vel « colorum expressionibus omnium oculis subjiciatur, ejus qui toUil peccata mundi , ■> Christi Dei nostri liumana forma characterem etiam in imaginibus deinceps pro veteri « agno erigi ac depingi jubemus, ut per ipsum Dei Verbi humilialionis celsitudinem «mente comprehendentes, ad memoriam quoque ejus in carne conversationis, ejusque u passionis et salutaris morlis deducamur, ejusque quae ex eo facta est raundo redemp- « tionis. » (Voyez le P. Labbe, Conciliorum Collectio maxima, tom. VI , col. 1177. « Conciu lium Quini-Sextum. ») Saint Jean Damascène [Oratio III de /ma^iViiiiw), rappelle textuellement le canon 82 de ce concile Quini-Sexte, ou in Triillo, qui interdit de représenter l'agneau. Le concile voulut substituer entièrement l'bistoire au symbolisme ; mais la figure symbolique persista toujours, particulièrement chez nous, à côté de la figure historique.
livre apocalyptique. Dans le premier cas, l'agneau est naturel; dans le second , il est symbolique, idéal et monstrueux, relativement à la réalité. Ainsi, il a sept cornes sur la tête et sept yeux sur le front ou sur le cou. Ce nombre est mystique comme celui des têtes et des cornes des bêtes infernales de l'Apocalypse. Il désigne, dit saint Jean, les sept esprits de Dieu envoyés sur toute la terre. Les sept dons du Saint-Esprit, qui remplissaient l'agneau, s'appellent : la vertu, la divinité, la sagesse, le courage, l'honneur^ la gloire, la bénédiction ^