AGNEAU DE DIEU À SEPT YECX ET SEPT CORNES
Miniature française du xin° siècle.
Ainsi chaque œil désigne la faculté, chaque corne est l'emblème de la puissance qui éclaire et fortifie l'agneau divin.
' «Et vidi... Agnum stantem tanquam occisum, habenlem cornua septem et oculos
iiseptem, qui sunt septem spirilus Dei, missi in omnem terram Et audivi vocem an-
« gelorum dicentium voce magna : Dignus est agnus, qui occisus est, accipere virtu-
« terri, et divinitatem, et sapientiam, et fortitudinem , et honorera, et gloriam, et beûeu dictionem. » [Apocalyp. cap. v, v. 6, ii et 12.) — Rhaban Maur [de Laudibus sancta Crucis, figura XV ) a dessiné un agneau armé de sept cornes. Sur les cornes on lit : « Septem « spiritus, » et sur le corps de l'agneau : « Ecce agnus Dei, ecce qui toUit peccata mundi. » Cet agneau porte un nimbe crucifère , car il est le symbole de Dieu ; mais il n'a ni les sept yeux, ni la plaie de notre planche 88.
Cet agneau à sept yeux et à sept cornes est tiré d'une Apocalypse manuscrite qui
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Les antiquaires doivent faire une grande aitcntion à la place qu'occupent ces yeux et ces cornes, non moins qu'à leur nombre. La place est ordinairement la tête ; mais souvent le cou se hérisse de ses cornes comme d'une crinière, et se perce des sept yeux comme de taches ocellées. Quant au nombre, il devrait être invariable; mais, par erreur, indifférence, défaut de place ou inattention, on voit quelquefois six \ cinq et même quatre cornes seulement. D'autres fois, et c'est extrêmement fréquent , l'agneau apocalyptique est rabaissé à l'état d'agneau naturel, et, en conséquence, n'a que des cornes en germe et invisibles ; alors il n'a plus que deux yeux. On sent toujours la volonté et l'indépendance de l'homme; l'artiste traduit à sa fantaisie les textes sacrés et ramène le mystique au réel, lorsque son caractère spécial l'y pousse. Sur un manuscrit carlovingien, écrit et peint sous Charlemagne, on lisait ces vers composés par Alcuin :
Omnia quae praesens tellus producit alendo Et maris haec faciès limbo circumvenit amplo , Agne , Deum solio semper venerantur in alto. Sanguine qui fuso tersisti crimina secli In cruce, tu Karoii detergas vulnera régis.
Ces vers étaient écrits au-dessous d'une miniature qui représentait l'agneau, les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, la terre et la mer. Sous une autre miniature, où
est à la bibliothèque de l'Arsenal (théol. lat.) et qui date du xiii° siècle. L'ouvrage est de médiocre exécution, cet agneau apocalyptique surtout; mais je n'avais pas sous la main d'autre exemple aussi complet. Dans la cathédrale d'Auxerre, sur un vitrail, on voit un de ces agneaux exécuté avec beaucoup plus de soin. Un vitrail de Saint-Étienne-du- Mont, qui porte la date de 16 14 et qui est dans la nef, côté du nord, donne un curieux exemple de cet agneau mystérieux et de toute la scène apocalyptique où il figure.
' A Auxerre , sur un vitrail de la cathédrale , je crois bien n'avoir aperçu que six cornes sur la tête d'un agneau apocalyptique , qiii se dresse et qui pose les pieds sur le livre des sept sceaux. Ce vitrail, qui est du xiii' siècle, est placé dans le collatéral méridional du
l'agneau seul était peint, on lisait ces deux autres vers composés également par Alcuin :
Hune Moyses iagnum monstravi lege futurum Cunctis pro populis perferri vulnera raortis.
Le poëte ne décrit pas l'agneau qui se rapportait à la première ou à la seconde inscription ; mais il est probable que même l'agneau du premier sujet, l'agneau apocalyptique, était naturel et n'avait que deux cornes et deux yeux, comme l'agneau existant encore dans la bible de Charles le Chauve. Le Charles, nommé dans le dernier vers de la première inscription, est Charlemagne^
Ainsi donc, malgré le concile Quini-Sexte , on continua à figurer Jésus par l'agneau. Que ce fait se constate dans f Occi dent, dans l'Eglise latine, qui a toujours été en froid avec f Eglise grecque, même à f époque du concile Quini-Sexte, il ne faudrait pas trop s'en étonner : une prescription partie de Constantinople pouvait être regardée comme non avenue à Rome. Mais en Grèce même , on semble avoir ignoré ou méprisé , si on le connaissait , le canon du concile ; on y rencontre , peinte à fresque et en mosaïque , la figure de fagneau représentant le Christ. Sous cette figure, j'ai lu dans les églises d'Athènes , aux Météores et au mont Athos : o oLyM^vo^ Tov ^eoZ ^, Du reste, en Orient comme en Occident, on n'a cessé de chanter à la messe : «Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés du monde, aie pitié de nous^. » On a toujours invoqué dans les prières et on a toujours figuré en sculpture et
chœur. A Saint- Etienne- du -Mont, l'agneau apocalyptique a sept cornes et sept yeux; mais il est sans nimbe et n'est pas blessé au côté.
' Baluze, Miscellanea , IV° vol. Carmina Alcuini, in fronte codicis.
^ Au couvent de Philothéou , dans le mont Athos , est peint en grand un agneau de Dieu , avec l'inscription ô dfxvds toO Q-eoii.
« Aguus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis. »
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en peinture Tagneau divin, sans s'inquiéter du concile Quini- Sexte. Enfin, au xiii*' siècle, même à cette époque où l'histoire cherchait à dominer l'allégorie , on indiqua un moyen de figurer la personne et tout à la fois le symbole du Christ. Ayant le xiif siècle, on préfère le symbole; après, on affectionne la réalité. Mais du temps de Guillaume Durand, on trouve à peu près un juste milieu; alors l'agneau , bien qu'au second plan , n'est pas trop sacrifié à la personne du Christ. Voici le texte de Durand qui complétera celui du concile. «Parce que Jean-Baptiste montra du doigt le Christ, et dit : « Voici l'agneau de Dieu » , quelques-uns peignaient le Christ sous l'apparence d'un agneau. Mais cependant, parce que l'ombre s'est écoulée, et parce que le Christ est un homr^e réel , le pape Adrien ^ déclare que nous devons le peindre sous la forme humaine. Ce n'est pas l'agneau de Dieu, en effet, qui doit être peint sur la croix; mais, après avoir figuré l'homme, rien ne s'oppose à ce qu'on représente l'agneau, soit au bas, soit au revers de la croix ^. » — H faut le dire, on a peu profité de la permission que l'évêque de Mende donne de figurer en même temps le Christ et son symbole sur la croix ; car les monuments de cette espèce sont assez rares, et l'on devrait
' Adrien I", au vin" siècle. Ce qui est curieux, c'est que le pontife de Rome s'adresse à Barasius , patriarche de Constantinople, en exprimant cette opinion.
'^ (I Sciendum autem est quod Salvatoris imago tribus modis convenientius in ecclesia « (Jepingilur, videlicel : aut residens in throno , aut pendens in crucis patibulo , aut ut (i residens in matris gremio. Quia vero Johannes Baptista Christum digito demonstravit « dicens : « Ecce agnus Dei », ideo quidam depingebant Christum sub specie agni. Quia « vero tamen umbra transivit, et Christus verus est homo, dicit Adrianuspapa ( de Con- « secratio. distinct. 111, cap. vi), quod ipsum in forma humana depingere debemus. «Non enim agnus Dei in cruce principaliler depingi débet; sed, homine depicto, «non obest agnum in parte inferiori vel posteriori depingi, cum ipse sit verus agnus u qui tollit peccata mundi. His quidem et aliis diversis modis Salvatoris imago depin- « gitur propler diversas significationes. » (Guill. Durand, Rationale divin, ojpci. lib. I, cap. m). — Guillaume Durand, nous l'avons déjà vu , prend tous ces exemples dans
signaler avec soin ceux qu'on découvrirait. Mais , si le Christ et l'agneau n'ont pas été souvent représentés ensemble, sur le même subjectile, on n'a jamais cessé de figurer à part l'agneau de saint Jean-Baptiste, ou celui de saint Jean évangéjiste.