‹ Iconographie chrétienneChapitre 96 sur 141 · CROIX GRECQUE À DOUBLE TRAVERSE · texte numérisé non relu

CROIX GRECQUE À DOUBLE TRAVERSE

Sculpture d'Athènes, xi^ siècle '•

PAVL DVR^NB

Le plan des églises en croix était souvent révélé en vision. La nuit, un ange apparaissait à un saint endormi, à un évêque, et lui détaillait la forme du monument que Dieu voulait se faire bâtir; alors on se mettait immédiatement à l'œuvre pour

' Cette croix complète celle que nous donnerons page Z']lx, pi. 99; elle lui sert de pendant. Sur la croix du n" 99, on lit l"^C K"'C ; sur celle du 96, N"I K"A , qui achève la phrase : « jÉsds-christ est vainqdedr ». L'aigle et le faucon qui sont au pied de cette croix doivent être allégoriques, comme on va le faire remarquer à propos de la planche 99

élever une église d'après le modèle vu en songea Ou bien des lignes lumineuses dessinaient dans le ciel, sur des nuages, l'église dont on méditait la construction. De même que Constantin avait fait exécuter son labarum d'après la forme de celui qu'il avait vu tracé en traits de feu dans les airs, de même on bâtissait fédifice d'après le dessin lumineux qui avait apparu. Ou bien encore, sur un terrain parfaitement sec, des lignes de rosée traçaient l'emplacement et la forme d'une basilique^; une autre fois c'était la neige qui s'étendait en cordon là où les murs devaient s'élever. Enfin l'abbaye et l'église du Saint -Michel français, dans le département de la Manche, et du Saint-Michel italien, au mont Gargano, furent dessinées sur la terre par les pas d'un taureau ^.

' Notamment Saint -Martin -des- Champs , à Paris. 11 semble que le texte biblique: « Fac secundum éxemplar quod tibi monstralum est in monte », ait été appliqué surtout à la construction des églises dont le plan était révélé en songe ou apparaissait dans les nuages. ♦

^ Saint Gérémar ou Germer, premier abbé de Flavigny, vers 658, demande à saint Ouen un emplacement pour bâtir un monastère. Les deux saints , après trois jours de jeûne et de prières , voient un ange qui leur annonce que Dieu les a exaucés , et que l'endroit destiné au futur monastère est Flavigny, au milieu d'une grande solitude. Us vont dans ce Ueu. « Ubi cum pervenissent et multum dubitarent quid agerent, ecce ne- <c bula descendit de cœlo et circumdedit totum locum ubi construendum erat monaste-

« rium, et cum nebula superna vox dicens : Electi Dei , eece iste locus metuendus est

« cumque obtutus suos adspectum nebulai defigerent (sancti), staùm ab adspectibus « eorum subtracta est. Ex eadem autem nebula in circuitu loci , quasi quaedam virga « geometricalis , ros totum locum circumdans remansit , ut daretur intelligi verum esse , « quod superna vox cecinit. Tune circumeuntes locum , repererunt signum cœlestis « roris impressum, Beatus autem Audoenus certus de angelica visione et de superna « voce , accipiens virgam in nstanu , per vestigia nebulse mensus est plateam in circuitu , « ubiecclesia aedificaretur, ubi officinae construerentur et caetera monachorum vitae utilia. » [Act. SS. Ord. S. Bened. IV vol. vie de saint Germer, écrite par un anonyme contemporain. )

^ V. la Légende dorée. De sancto Michaeïe archaiigelo. La Légende dit : «ïn loco qui «Tumba dicitur juxta mare, qui sex miliaribus ab urbe Abricensi distat, Michael epi- « scopo praedictae civitatis apparuit, dicens et jubens ut in praedicto loco ecclesiam con-

Puisque l'architecture, un art aussi sévère, s'assouplit jusqu'à façonner ses plans sur les formes les plus variées de la croix, il faut s'attendre à ce que la sculpture et la peinture, arts d'ornementation et de fantaisie, dessineront la croix sur les modèles les plus nombreux, les plus différents et quelquefois les plus bizarres. Alors on donne, non-seulement une et deux traverses à la croix, mais on en élève le nombre jusqu'à trois. La croix ainsi faite a donc huit croisillons, puisque chaque traverse se partage en deux, ce qui fait six, et que la hampe en ajoute deux autres, le pied et le sommet. Ces croix, à une, deux et trois traverses, deviennent un moyen de hiérarchie comme la tiare, le chapeau et la mitre. Le pape seul eut le droit de faire porter une croix triple devant lui; on gratifia de la croix double le cardinal et l'archevêque; la croix simple fut abandonnée à f évêque ^ Les chapiteaux des colonnes, les caisses et couvercles des sarcophages, les mosaïques et les fresques, les vitraux et les boiseries, offrent des croix innombrables ; leur variété est en rapport avec leur nombre. Ces croix sont libres ou entrelacées d'autres signes.

« strueretet , sicut fit in monte Gargano , ita et ibî in memoriam sancti Michaelis archân- « geli celebraret. Cum autem episcopus deloco, in quo ecclesiam construeret, dubitaret, « ab ipso edocetur ut ibi construi eam faceret ubi thaurum [sic) a latronibus abscondi- « tum inveniret. Iterumque de loci amplitudine dubitans, jubetur modum in amplitudine « statuere quantum videret thaurum in circuitu pedibus intrivisse. » — Le mont Gargano, aujourd'hui Sant-Angelo, est dans le royaume de Naples, province de Capitanate, ancienne Apulie.

' C'est aux xv' et xvi' siècles principalement que la croix fut appelée à ce rôle que les pièces héraldiques jouent dans le blason. Il est fâcheux que cet usage ne remonte pas plus haut, car il sert utilement à distinguer surtout un archevêque d'un évêque. Qu'un personnage entier ait disparu d'un bas-relief sculpté ou d'un tableau peint, si l'on aperçoit qu'il tenait à la main une croix simple, double ou triple, on peut affirmer que c'était un évêque, un archevêque ou cardinal, et un pape. (Voyez à Saint-Denis, sur les portes en bois qui proviennent de la chapelle de Gaillon, le pape saint Grégoire le Grand tenant en main une croix à triple traverse.)

Quand la croix est libre et non chargée d'attributs ou d'ornements, il faut la distinguer en croix de passion et croix de résurrection. La croix de passion, croix réelle, gibet sur lequel Jésus est mort , est cet arbre équarri ou brut composé d'une tige et d'une traverse. C'est elle ordinairement que l'on met entre les bras du Père, lorsqu'il tient le Christ qui y est cloué ^ ; c'est elle que l'on place au milieu de nos églises , dans l'ouverture du grand arc , appelé triomphal comme la croix elle-même ^; c'est elle que l'on plante dans nos champs, au carrefour des routes^. La croix de résurrection est le symbole de la croix réelle; c'est avec elle que Jésus s'élance du tombeau et monte au ciel. Une bannière, une flamme, flotte ordinairement aux croisillons de la croix de résurrection, car elle n'est autre qu'un étendard dont la hampe se termine en croix au lieu de s'aiguiser en pique. Les croix que l'agneau pascal tient à l'un de ses pieds, les croix qui précèdent les processions religieuses,

' A Saint-Denis , un vitrail de l'abside , qui date de l'abbé Suger, o£Fre un char, un quadrige sur lequel est posée une grande croix verte. Celte croix, toute relevée qu'elle soit d'ornements figurés en filigranes, est une croix réelle, vine croix de passion; Jésus y est attaché. Dieu le père, qui est décoré d'un nimbe uni et non crucifère ( ce nimbe a une apparence moderne), tient cette croix entre ses bras. C'est la plus ancienne représentation que je connaisse de ce sujet qu'affectionnèrent si fort le xv' et le xvi' siècle. Bien qu'à cinq cents ans de dislance, le vitrail de Saint -Denis a beaucoup d'analogie avec celui de Troyes, dont nous avons donné le dessin page 208, pi. 63. A Saint- Denis comme à Troyes, singulier rapport, le Saint-Esprit est absent de cette représentation de la Trinité. Nous en reparlerons plus loin.

^ « Crux triumphalis , in plerisque locis , in medio ecclesiae ponilur, ad notandum « quod de medio corde Redemptorem nostrum diligimus, qui, juxta Salomonem, corpus « suum média charitate constravit propler lilias Hierusalem , et ut omnes signum vieil toriae videnles , dicant : Ave salus totius saeculi , arbor salutifera. El ne unquam a « nobis dilectio Dei obhvioni tradatur, qui , ut servum redimeret , tradidit unicum filium , « ut Crucifixum imitemur. Crux autem in altum dirigitur, per quod Christi victoria de- (I signatur. » (Guill. Durand, Rat. div. offic. lib. I, cap. i.)

^ Plus haut, nous avons donné divers exemples de ces croix réelles, de ces gibets où fut attaché Jésus.

sont des croix de résurrection et d'ascension. Ce n'est plus un

arbre, comme dans la croix de la passion, mais un bâton.

JESDS-CHRIST ARME DE LA CROIX DE RESURRECTION ET DESCENDANT AUX LIMBES. Miniature française, xiii'' siècle.

Ici le Christ descend aux limbes et brise les portes de l'enfer avec sa croix de résurrection. Il tire de ce lieu de souffrance les premiers justes, à la tête desquels s'avancent Adam et Eve. Les démons hurlent; ils grincent des dents en voyant le Christ qui foule aux pieds un des leurs , et qui leur arrache ce qu'ils croyaient leur proie ^ Quelquefois le Christ au ciel, assis près du Père et du Saint-Esprit, porte une croix de résurrection plutôt que de passion. La croix de passion, la vraie

Remarquons, en passant, la triple forme de l'entrée de l'enfer : c'est d'abord une porte de château fort, puis la gueule d'un monstre, enfin la cheminée d'une fournaise. Ce dessin sera reproduit dans l'Histoire du diable; il a été pris sur un manuscrit à miniatures du xiii^ siècle, qui est à la Bibliothèque royale.

croix, est souffrante ; la croix de résurrection est triomphante. La seconde a la même forme générale que la première, mais elle est spiritualisée; c'est le gibet transfiguré.

Ces deux croix sont historiques, puisqu'elles ont figuré au crucifiement et à la résurrection de Jésus-Christ; mais il y en a d'autres qui, purement emblématiques, sont beaucoup plus nombreuses encore. Le blason en adopte plusieurs auxquelles il donne des noms qui en caractérisent la nature et la forme. La croix foudroyante, annelée, câblée, est composée de foudres, d'anneaux, de câbles; la croix vidée, anillée, cordée, est à jour entièrement, ou percée seulement au cœur, ou enroulée d'une corde; la croix coupée d'une seule traverse à chaque branche s'appelle recroisée, et recroisetée quand la traverse est double. Si les extrémités de chaque branche sont terminées par une ou deux têtes de serpent, par un croissant, une ancre, un dard, des crampons, un trèfle, une fleur de lis, une ou plusieurs boules, alors la croix se nomme gringolée, guivrée, croissantée, ancrée, barbée, cramponnée, tréflée, fleurdelisée, pommelée ou bourdonnée. Quand la pointe de chaque branche est assise dans des degrés , on dit que la croix est perronnée. Elle s'appelle aiguisée ou mousse quand la pointe est aiguë ou arrondie; potencée, quand elle est surmontée d'une traverse, et pattée, quand la pointe s'élargit. La croix de Malte est pattée, mais l'extrémité de chaque patte est entaillée d'un angle aigu. Qu'il suffise de ces indications, qui pourraient prendre de trop "longs développements. Il est remarquable, d'ailleurs, que presque toutes ces croix du blason sont grecques et non romaines. Cette forme a-t-elle été prise en Orient à l'époque des croisades, ou plutôt, comme il est probable, ne serait-elle pas imposée par la forme de l'écu?

Quand la croix est entrelacée ou accompagnée d'ornements

et d'attributs, les variétés sont telles qu'il faut renoncer à les

désigner toutes. En voici quelques-unes :

En Grèce, les représentations de la croix sont accompagnées ordinairement de l'inscription : l'^C X^C NIKA ( Jésus- Christ est vainqueur). L'exemple suivant donne la croix à double traverse, qui s'appelle chez nous croix de Lorraine et qui dessine le plan des églises d'Angleterre signalées plus haut avec trois églises de France.

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