LES TROIS PERSONNES DIVINES SOUDÉES L’UNE À L'AUTRE
Miniature espagnole, x1m° siècle !,
Dans les représentations anthropomorphiques, on passe, pour ainsi dire, de la similitude à l'identité; par contre,
! Chronique d'Isidore de Séville, ms. de la Bibl. roy. 7135. On n’aperçoit pas la troisième
dans les figures géométriques, on distingue un peu plus que ne l'avait fait l'époque précédente’. Le triangle donne en effet, aussi compacte et aussi indistincte que possible, la triplicité se résolvant dans l'unité. Le xr11° siècle ajoute un nouveau type géométrique, où la triplicité est plus visible et l'unité moins absolue. Le cercle est pris comme l'emblème de Dieu, et trois cercles figurent les trois personnes; mais, afin de marquer l'union indissoluble qui lie les trois personnes entre elles, on enlace les trois cercles l'un dans l'autre, de façon qu'on ne peut soulever ni arracher l'un sans que tous les trois viennent ensemble et s'arrachent à la fois. Le mot de trinité, par un singulier hasard, se décompose lui-même en trois syllabes. On donne une de ces syllabes à chaque cercle; mais elles n'ont de sens complet, elles ne forment un mot qu'en se réunissant: TRi-Ni-ras. Dans l'espace laissé vide par l'intersection des trois cercles, on lit uniTaAs. Ainsi donc l'unité est le centre d'où rayonne la Trinité.
tête, parce qu'en plan ces trois têtes forment un trèfle, et que la troisième est cachée par les deux têtes qui se voient. Si le manuscrit d'où est tiré ce dessin est espagnol comme le texte qu'il contient, il faut dire que le moyen âge de l'Espagne est assez différent du nôtre; il est beaucoup plus original ou anormal, si on aime mieux. Un manuscrit espagnol conservé à la bibliothèque d'Amiens offre de même des particularités fort bizarres et qu'on ne trouve pas chez nous.
* Dès le vrnr' siècle, lorsqu'on veut montrer l'égalité des personnes divines, on prend des exemples qui prouvent trop; on arrive presque à l'identité. Sainte Odile, abbesse du couvent de Hohenburg en Alsace, lequel s'appelle aujourd’hui Sainte-Odile, planta trois tilleuls en l'honneur de la Trinité. Le récit de ce fait est assez curieux pour être transcrit ici. Un homme vint trouver la sainte et lui présenta trois rameaux provenant d’un tilleul unique ; il la pria de les planter pour qu'ils restassent en souvenir d'elle : « Et tulit (S. «Odilia) unam in manu sua, et ait: « In nomine Patris te planto. » Et accipiens alteram, « dixit : « Et in nomine Filii. » Et tertiam tulit dicens : « Et in nomine Spiritus-Sancti ; » «mysterium Trinitatis complens. » Les trois rameaux donnèrent naissance à trois grands arbres entièrement semblables, égaux, à peu près identiques, et sous l'ombrage desquels les religieuses prenaient le frais en été. (Voyez, dans les Act. SS. Ord. S. Benedic. 4° vol. la vie de sainte Odile, écrite par un anonyme qui paraît être du xi‘ siècle. Odile est morte vers 720.)
139. — TRINITÉ SOUS LA FORME DE TROIS CERCLES. Miniature française, fin du xm° siècle !.
Le même manuscrit comprend trois autres groupes de trois cercles outre celui qui précède. L'un des groupes offre ces mots distribués également dans chacun des trois cercles : PATER- FILIUS-SPIRITUS-SANCTUS , qui viennent se résoudre au centre dans : Vrra Deus. On a, pour le second : VERBUM LUX viTA, qui aboutissent vers le centre à : Deus Esr ?. Dans le troisième, on lit : TRI-TRI. NI-NI. TAS-TATE; et, au centre : UNITATE-UNITAS. L'unité diverge en trinité, la trinité converge dans l'unité. Enfin, en glose, on lit : « Verbum, lux, vita Deus est. —Ver- «bum, lux, vita Jesus-Christus est.—Verbum, lux, vita Spi- «ritus-Sanctus est. » Renversez ces trois termes et déplacez les
* Manuscrit de la bibliothèque communale de Chartres, n° 1355, fin du x1ri° siècle.
? Dansce groupe, Verbum est à la place où, dans le précédent, on lit Pater; c'est Filius, qui répond à Lux, et Spiritus-Sanctus à Vita. Gette disposition at-elle été prise à dessein ? I n’est guère possible de le croire; car, si le Fils peut être appelé la Lumière et le Saint- Esprit la Vie, le Père n’est pas spécialement le Verbe. En attribuant, au contraire, le Verbe au Fils, la lumière au Saint-Esprit et la vie au Père, on rentre, à peu près, dans la définition que nous avons donnée des personnes divines.
attributs, vous arriverez en résultat à,ce dogme : Deus trinus unus. Ces figures ne sont donc que la traduction, sous forme géométrique, du symbole de saint Athanase.
Le génie subtil de Dante devait adopter facilement de pareilles formules géométriques. Le grand poëte termine en effet le Paradis par les strophes suivantes, où l'unité et la trinité divines sont exposées en magnifique langage.
« Dans la profonde et claire substance de la haute lumière m'apparurent trois cércles, de trois couleurs et d’une seule dimension. Et l'un paraissait réflété par l’autre comme [ris par Iris! ; et le troisième paraissait un feu qui s'exhalait decà et delà”. O lumière éternelle qui résides seule en toi, qui seule te comprends ; et, comprise de toi et te comprenant, t'aimes et te souris! Ce cercle, qui paraissait conçu en toi comme une lumière réflétée , lorsque je l'eus un peu parcouru dés yeux, me parut avoir au dedans de lui notre effigie peinte de sa propre couleur. C'est pourquoi ma vue plongeait tout entière en lui. Tel que le géomètre qui s applique tout entier à mesurer le cercle et ne retrouve pas dans sa pensée le principe dont il a besoin, tel Jétais à cette vue nouvelle. Je voulus voir comment l'image s'unissait au cercle et comment elle y était adaptée; mais mes propres aïles n'étaient pas de force à cela, si mon esprit n'avait été frappé d'une clarté dans laquelle son désir fut satisfait * »
On a souvent répété que le génie de Dante s'était reproduit dans celui de Michel-Ange. Le tableau du Jugement dernier a paru avec raison une traduction, par la ligne et
* Le Fils par le Père : Lumen de lumine.
* L'Esprit-Saint : Qui ex Patre Filioque procedit.
* C'est l'effigie de Jésus-Cbrist. Le poëte italien a dessiné un portrait où l’auteur scolastique de Chartres a écrit un mot. Idée analogue en deux langages différents.
* Dante, Divine Comédie, Paradis, chant xx11, à la fin. (Voyezla traduction de M. Brizeux, in-12. Paris, 1841.)
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 571 la couleur, du sombre et glorieux poëme écrit et chanté par Dante. Les deux illustres Florentins nous apparaissent comme deux frères jumeaux. On a bien remarqué les:traits pareils qui les faisaient de la même famille, mais on a complétement négligé un fait qui porte leur ressemblance jusqu’au plus haut degré; ou plutôt on l'a vu ce fait, mais on ne l'a pas compris. Vasari, qui a vécu assez familièrement avec Michel-Ange, s'y est trompé lui-même. On lit en effet dans la vie du sublime ‘artiste: « Michel-Ange, pendant la plas grande partie de sa vie, s'était servi d’un cachet portant l'emblème de trois cercles :entrelacés. Sans doute il voulait donner à entendre par là qu'il existe une union si intime et si nécessaire entre la peinture, la sculpture et l'architecture, qu'elles ne doivent jamais se séparer. Les académiciens”, jugeant qu'il était parvenu au plus haut degré dans les trois arts du dessin, changèrent ces trois cercles en trois couronnes et y Joignirent cette devise : TERGEMINIS TOLLIT HONORIBUS*. »
Je ne puis partager l'opinion de Vasari. D'abord je comprendrais difficilement Michel-Ange portant constamment sur lui, par un orgueil puéril, la preuve qu'il excellait dans les trois arts du dessin; ensuite, quand on compare ce texte avec celui de Dante et avec nos trois cercles de Chartres, on voit que ce prétendu cachet n'était pas un monument d'orgueil, mais de foi. C'était une bague où le symbole de saint Athanase avait été tracé au compas; c'était un CREDO géométrique. Vasari a pu s'y tromper et les académiciens de Florence également, mais la pensée du taciturne et de l'impénétrable artiste s'élevait à une portée bien différente de celle que lui prêtaient ses compatriotes et ses contemporains. Michel-Ange avait d'ail-
! Ceux de Florence, lors des pompeuses funérailles qu'ils firent à Michel-Ange. * Vasari, Vies des Peintres, Vie de Michel-Ange, trad. de MM. Leclanché et Jeanron. 72:
leurs un autre cachet, à savoir la fameuse pierre gravée, ce précieux monument de l'antiquité où, sur un très-petit champ, on voit quinze figures humaines, deux animaux, un arbre entouré d'une vigne et un rideau.
Les trois cercles, extension et complément du triangle, furent inventés au x111° siècle et persistèrent jusqu au xvi°. Pendant cette période, qui s ouvre à la fin du xv°, dure jusqu'au xvrr', et embrasse la renaissance entière, tous les types antérieurs sont admis à peu près au même rang et reçus avec les mêmes honneurs; cest une époque de synchrétisme pour toutes choses. On est païen et chrétien au même degré, monarchique et républicain d'égale force; en art plastique, comme en politique, comme en croyance religieuse, on reçoit tout ce qui se présente. La renaissance ajoute au passé quelque peu de nouveau, mais avant tout elle donne droit de cité à ce qu'on a fait et pensé depuis que le monde existe!. Aussi retrouvons-nous, dans les monuments figurés de ce temps, des exemples de toutes les Trinités que nous avons signalées. Les époques latine, romane et gothique, sempressent d'offrir à la renaissance, qui les accueille tous, les types qu'elles ont créés ou modifiés.
Les symboles de la première époque, la maïn du Père, la croix du Fils, la colombe de l'Esprit, reviennent à la renaissance, mais avec les développements que l'on y ajouta du 1x°
? Cette époque de la renaissance s'inspire, on le dirait, du génie des Romains, dont elle cherche à ressusciter la civilisation. Les empereurs romains, dans leur tolérance universelle pour les religions, donnaient le droit de bourgeoisie aux divinités de tous les peuples, et l’on sait que l’empereur Alexandre Sévère avait placé dans son laraire les images du Christ, d'Apollonius de Tyane, d'Orphée et d'Abraham, à côté de celles des meiïlleurs princes et des plus célèbres philosophes. A ces personnages, fort étonnés de se trouver ensemble, Sévère rendait un hommage religieux. La renaissance honora également les idées les plus discordantes entre elles et les individus les plus opposés, même les plus ennemis.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 573 au xr1° siècle. Le Père montre sa tête, son buste, son corps tout entier ; la croix porte le Crucifé, et la colombe se pose sur la tête où sur la main de l'Esprit, qu’elle symbolise. Cette dernière addition appartient spécialement à la renaissance, tandis que les deux époques précédentes revendiquent les deux autres. Du reste, il est fort rare de rencontrer le Saint-Esprit sous forme humaine et sous forme de colombe tout à la fois; rien de moins fréquent que de voir, dans un même monument, la troisième personne divine s'envelopper dans son double symbole d'homme et d'oiseau. Nous n'en connaissons jusqu’à présent que trois exemples, et nous en avons donné deux!.
De même qu'à la colombe de l'époque latine on ajoute l'homme de l’école romane, pour figurer le Saint-Esprit; de même aussi, pour représenter la Trinité entière, on unit le triangle roman au cercle gothique dont nous avons parlé. On enlace l’une dans l’autre ces deux figures géométriques, et l'on obtient ainsi la formule la plus complète de l'unité de la substance circonscrivant Îa triplicité des personnes. Bien plus, comme si la figure ne donnait pas une idée suffisante de la divinité, on la fait tenir par Dieu lui-même. L'explication vivante, en quelque sorte, de cette abstraction géométrique est donc ce vieillard qui mesure de ses bras, comme avec les branches d'un compas, le diamètre du cercle éternel, l'aire de l'unité divine dans laquelle vient s'inscrire le triangle des trois personnes *.
! Planches 126 et 150, pages 508 et 605. Le troisième exemple m'a été signalé par M. Dusevel d'Amiens. On y verrait chaque personne divine sous forme humaine et tenant son attribut symbolique sur ses genoux. Le Père aurait un triangle; le Fils une croix, et l'Esprit une colombe. Ce curieux sujet serait peint dans un manuscrit du xv° siècle qui est en la possession de M. Dusevel, J'aurais fait graver ce dessin, si j'en avais eu connaissance plus tôt.
? IH y a plus de dignité à figurer ainsi Dieu qui mesure le monde qu'à le monirer
tenant à la main un compas, ainsi que la planche 149 nous le fera voir plus bas, page 600. La renaissance, quoi qu’on dise, .a jeté dans les idées et dans leur expres-
140. — LA TRIPLICITÉ DIVINE INSCRITE DANS L’UNITÉ. Gravure allemande, xvr° siècle !.
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