A8. — LE CRÉATEUR EN JÉSUS-CHRIST ET NON EN DIEU LE PÈRE
Peinture à fresque, 1x° siècle.
Du reste, le manuscrit de, Panselinos * est encore plus explicite, si cest possible. Lorsque cet ouvrage enseigne, aux peintres la manière dont ils doivent représenter Moïse devant le buisson ardent, voici les indications qu'il donne et le ta-
1 11 représente un ivoire grdvé au xn° où xmi° siècle probablement. Gori l'a donné dans son Thesaurus veterum-diptychorum, tom. IL, p: 160. * Seroux d’Agincourt (Histoire de l'Art par les monuments) reproduit un autre exemple
semblable à celui-ci qui est donné par Gori.
* Épuyvela rÿs Lurypagixÿs, seconde partie...
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 179 bleau qu'il dessine par la parole : «Moïse déliant sa chaussure; autour de lui des brebis. Devant Moïse est le buisson ardent, au milieu et'sur le sommet duquel brillent la Vierge et son enfant. Près de Marie, un ange regarde du côté de Moïse. D'un autre côté du: buisson, on: voit encore Moïse debout, ayant une main étendue et tenant de l’autre une baguette. » C'est donc non-seulement:Jésus que les Grecs substituent à Dieu le père , mais encore la Vierge, et-cela plus de quatorze cents ans avant sa naïssance. Notre art occidental: a suivi plus d'une fois lui-même-les prescriptions de l'art byzantin, ou du moins il s'est rencontré avec lui. Pour n’en citer que deux exemples, on voit à Reims, sur une tapisserie du xvr siècle, et à Saint- Sauveur d'Aix, sur un tableau attribué au roi: René, Moïse se prosternant devant un buisson tout vert, et d'où sortent des langues de flammes. Sur la tapisserie de la cathédrale de Reims, on lit, en vers tissés dans la laine:
Comment Moyse fut tres fort esbahi Quant aperceut le vert buisson ardant Dessus le mont de Horeb ou Synaï
Et n'estoit rien de sa verdeur perdant.
Enfin un manuscrit de la Bibliothèque royale, qui est des dernières années du xiv° siècle}, montre Dieu apparaissant à Moïse, au milieu des éclairs, sur le mont Sinaï, et Dieu ayant la tête hors des nuages lorsque Moïse lève les mains vers lui et l'implore contre les Amalécites. Dans ces deux miniatures, Diéu est jeune et complétement imberbe. Sur lies fresques de Saint-Savin, près de Poitiers, on voit Dieu donnant à Moïse, sur le mont Sinaï, les Tables de la loi, Dieu parlant à Noé, Dieu créant le monde; partout ce Dieu a la
2 Biblia 6829. Cf. Bible 6, Bibl. roy. miniature des enfants dans la fournaise. | 23.
figure du Christ: son âge est de trente à trente-cinq ans, ses cheveux sont jeunes et blonds, sa physionomie est pleine de douceur. Ce Dieu, c'est le Jésus, non plus imberbe comme sur le manuscrit dont on vient de parler, maïs Jésus arrivé à l’âge de la prédication et de la vie publique; ce n'est pas Dieu le père.
À ce nom de Tout-Puissant, la figure qu’on se fait d la per: sonne qui le porte est celle de la Trinité entière et qui a la plénitude de la puissance divine, ou celle de Dieu le père auquel la force paraît attribuée plus spécialement; mais on songe moins à Jésus-Christ, en qui se sont incarnés plutôt le dévouement et la charité. Et cependant chez les Grecs, au fond des grandes coupoles qui couvrent le centre des églises, se montre la figure gigantesque du Tout-Puissant, du Pantocrator, comme ils l'appellent, peinte à fresque ou en mosaïque sur fond d'or. Ce Dieu bénit les fidèles du haut de ce ciel de l'art avec la main droite, tandis qu'il tient un livre à la main gauche. Ce Dieu est un peu jeune pour être le Père, l'ancien des jours. Cependant, comme on lit en gros caractères o æælorexlæp, on pourrait croire un instant, et malgré la croix qui décore son nimbe, que c'est bien o mm Acc ray nuepev. Mais bientôt on est détrompé, car au-dessous de la première inscription, sur les épaules du personnage, éclatent de plus grosses lettres encore, iG XG (’Inoos Xexors) ; Jésus-Christ; puis, sur le livre qu'il tient à la main on lit ce que Jésus dit de lui-même dans l'Évangile : «Je suis la lumière du monde.» Du reste la figure, quand le nom et l'inscription ne la qualifieraient pas, représente évidemment Jésus et non pas Dieu de père *.
* Le dessin qui suit a été pris sur une peinture à fresque qui orne la principale église du couvent de l’île de Salamine. À Mistra et dans la cathédrale d'Athènes: aux Météores, dans la Thessalie; au mont Athos, dans la Macédoine; à Daphné, près d'Athènes et sur
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49, =— sésüs-cHtRIST, ET NON LE PÈRE, EN TOUT-PUISSANT. N Peinture à fresque de Salamine, xvin siècle,
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À la cathédrale de Chartres (porche du nord, arcade centrale), on a sculpté en très-grand détail toute la création racontée dans la Genèse. Or, dans la Genèse, avons-nous dit, c'est le Père qui crée, c'est Jéhovah; il n’y est question ni du Fils, ni du Saint-Esprit, pas autrement que dans ces mots: «Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram. « — Et Spiritus Dei ferebatur super aquas”.» C'est le Père qui parle, qui approuve son œuvre, qui modèle l'homme, qui édifie la femme”, qui prononce la défense et qui adresse les
la route d'Éleusis ; à Saint-Luc, en Livadie, au pied du mont Parnasse, il en est constamment de même. Or les peintures qu'on voit dans ces diverses localités embrassent une période de treize siècles, depuis Justinien jusqu’à nos jours. En 1839, au mois de novembre, j'ai vu peindre un de ces Christ en Pantocrator au mont Athos.
! Genèse; chap. 1, v. 2 et 26.
* «Et ædificavit Dominus Deus costam, quam tulerat de Adam, in mulierem. » (Genèse,
chap. 11, v. 22.)
reproches. La sculpture de Chartres a représenté dans cette création Dieu treize fois et dans treize différents bas-reliefs ; ce Dieu n’est pas le Père, n'est pas Jéhovah, mais bien le Fils, âgé de trente ans à peu près; il est orné, comme nous l'avons déjà vu, de ces beaux cheveux lisses qui ombragent ses épaules, et de cette barbe fine et bifurquée qui lui descend du menton. Ce créateur est en tout semblable au Pantocrator qui précède.
La Bible de Charles le Chauve reproduit en miniatures la création entière. Là le Dieu qui crée n'a que vingt ans ; il est imberbe, déjà orné du nimbe; mais ce nimbe n'est pas encore croisé. Les pieds, qui sont nus, ont déjà quitté les sandales, qu'on voit sur les sarcophages. À la main est un long bâton. Ce Dieu est le Fils et non pas Jéhovah.
Il est vrai que le Symbole de Nicée déclare que toutes choses ont été créées par le Verbe, qui est le fils de Dieu, et l'art, comme nous le verrons, a dù être fidèle à ce dogme ; mais ailleurs, où 1} faudrait évidemment le Père, et tout au plus le Verbe non fait chair eñcore, on a mis le Christ. Du temps d'Isaïie, le Christ, l'Homme-Dieu, n'était pas encore né; aussi, dans l'Ancien Testament, quand Dieu parle ou apparaît aux prophètes, c'est Jéhovah, ou Dieu } père, qui se montre et parle; historiquement ce ne peut être que lui. Cependant non-seulement la cathédrale de Chartres a éloigné Dieu le père de la création qu'elle fait accomplir parle Fils, mais elle déclare que c'est Jésus et non Jéhovah qui apparaît aux prophètes et leur parle. Ainsi, au porche septentrional, dans le soubassement de lun des piliers qui portent les arcades, est représenté Samuel debout; Dieu lui révèle ce qu'il ya faire de la maison d'Héli, et le jugement qu'il est sur le point d'exécuter contre le grand prêtre et ses enfants '. Ailleurs, à
* Liber 1 Regum, cap. 111, v. 11-14.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 183 la cathédrale de Reims, le Seigneur donne à Isaïe la mission d'annoncer les principales révolutions des royaumes de Juda et d'Israël, de proclamer la naissance du Messie et la délivrance des enfants de Jacob. Ge Dieu, ce devrait être Jéhovah ; puisqu'ilentretient Isaïe de la future naissance du Messie, son fils!, et qu'il parle à Samuel, prophète qui n'a pu voir le Christ; cependant, on de reconnaît à son âge, à sa physionomie, à sa figure, c'est Jésus. Mais, de crainte qu'on ne s y méprit, et pour témoigner que sa volonté était bien telle, le sculpteur de Chartres a gravé profondément dans la pierre, sous le personnage qui nest pas Samuel, xprrvs”. C'est non-seulement Dieu le fils qui, à ne considérer que le dogme et la théologie, aurait pu parler à Samuel; mais c'est le Christ, c'est le Dieu fait homme, lequel se montre ainsi plus de mille ans avant sa naissance. | |
Le manuscrit grec de Panselinos * est complétement d'accord avec nos sculptures occidentales de Reims et de Chartres; car, sous ce titre, Vision d'Isaïte, on lt cette description du tableau prescrit aux peintres byzantins : « Une grotte; au dedans, nuages et grande lumière; au milieu est le Carisr, assis comme un roi, sur un trône élevé. Il bénit de la main droite; de la gauche il tient un cartel, sur lequel on lit : Qui enverrai-Je, ou qui ira vers ce peuple?» Ainsi, il n'y a pas de
! Voyez les prophéties d'Isaïe, passim, surtout les chapitres vi, VII, XI, XIV. y prop P e ‘ ° . n , . 1 : SE C'est ainsi que le nom est écrit; les trois premières lettres sont grecques, les trois
dernières sont latines, et l'on a oublié l's qui aurait pu séparer les caractères grecs des caractères latins. Je ne sais s’il y a là dedans habitude, symbolisme ou ignorance, mais je pencherais vers l'habitude ou même l'ignorance dont les sculpteurs, ceux de Chartres entre autres, donnent assez souvent des preuves. Au même porche, à la créalion du ciel et de la terre, les sculpteurs ou tailleurs de pierre ont écrit TERREM pour TERRAM; est-ce uñe faute, ou est-ce une preuve qu'à Chartres, à cette époque, l'a se prononçait comme un e, ainsi que cela exisle encore dans certaines provinces de France ?
* Épumvela vis ZLoypaginÿs.
doute, le nom de Christ est écrit dans ce livre comme ül est gravé au porche de Chartres, là où il faudrait absolument Dieu le père, ou tout au plus le Verbe.
Chez les Grecs, le Fils est substitué non-seulement à la toute-puissance, mais encore à la sagesse du Père. Les Grecs du bas-empire dédièrent à la divinité, sous le nom de Sainte- Sophie, le plus beau de leurs temples, le plus riche et le plus grand, celui qui donna naissance à toutes les églises byzantines, On pouvait croire que cette qualification sappliquait à la Trinité tout entière et non à une seule personne, ou, dans ce cas, qu'elle revenait de droit à Dieu le père et plus spécialement encore au Saint-Esprit, mais moins facilement au Fils. Eh bien ! le contraire est advenu, Il existe à Lyon, dans la bibliothèque du palais Saint-Pierre, un très-curieux manuscrit, enrichi de miniatures du x siècle, peut-être du x1°. La première de ces miniatures est la représentation allégorique de l'encyclopédie du moyen âge. Les sciences principales sont représentées sous la forme de femmes à qui Dieu, la sainte Sophie, communique l'intelligence et la science d'un souffle, comme d'un souffle 11 donna la vie au limon dont il avait fait la statue d'Adam. Cette sainte Sophie c'est un jeune Dieu de trente ans, légèrement barbu, décoré d'un nimbe croisé : c'est Jésus-Christ. Pour qu'on ne püt Sy tromper, le peintre, comme le sculpteur de Chartres, aurait dû écrire Jesus au-dessus de SANCTA SOPHIA
* Ce manuscrit est une Psychomachie de Prudence; 11 est rempli d’une multitude de miniatures représentant les Vertus et les Vices. Le moyen âge affectionnait ces tableaux allégoriques où étaient figurées la science et la morale, pour montrer leur mutuel appui. Cette concordance du vrai et du bon se complétait souvent par le beau, et l’art venait alors couronner l'Instruction et la Vertu. (Voyez les porches de Notre-Dame de Chartres.) Au campanile de Santa-Maria-del Fiore, à Florence, Andrea de Pise sculpta les Sciences et les Arts, que Giotio compléta par les figures d’Apelles et de Phidias, personnifiant la peinture et la sculpture. Luca della Robbia y ajouta la Grammaire, la Philosophie, la Musique, l'Astronomie et la Géométrie, personnifiées de même,