‹ Iconographie chrétienne. Histoire de DieuChapitre 37 sur 126 · O. — JÉSUS-CHRIST EN SAINTE SOPHIE · texte numérisé non relu

O. — JÉSUS-CHRIST EN SAINTE SOPHIE

Miniature de Lyon, xn° siècle !.

Non-seulement le Père est souvent remplacé par son Fils, mais, quand on le représente, on n'en montre qu'une faible partie. Le Christ est peint et sculpté en pied, dans toutes les attitudes, à tous les âges et sous tous les aspects possibles; quant au Père, ou il est absent, ou il ne se révèle que par une petite portion de lui-même. Tantôt on ne voit que sa main, tantôt la main et l'avant-bras; puis la main et le bras entier; plus tard, on risque la face et enfin le buste. Il faut attendre longtemps, pour qu'on fasse à Jéhovah son portrait en pied. On ne s'arrête pas ici sur ce fait curieux, parce quil va être développé dans un paragraphe particulier.

* Cette Sainte-Sagesse donne la complète intelligence, car elle la distribue sous les deux formes principales du manuscrit, qui est son instrument. Ces deux formes usittes alors étaient le rouleau , que notre figure tient à la main gauche, et le livre proprement dit, qu'elle présente de la main droite. Le livre, étant plus considérable et pouvant renfermer plus de matière, était regardé comine l'attribut d’une plus grande sagesse. Un liturgiste, Guillaume Durand (Rat. div. offi. lib. I, cap. 11), déclare qu'on ne met aux mains des prophètes de l'Ancien Testament que des rouleaux, parce que ces prophètes n'ont connu la vérité qu'à demi et à travers des métaphores, tandis que les figures des apôtres, qui ont vu la vérité entière, portent des livres. C’est une remarque du plus haut intérêt pour l'iconographie chrétienne; mais il y a bien des exceptions à ce fait, et nous avons beaucoup d'apôtres, même des évangélistes, qui ne tiennent que des rouleaux, tandis que des prophètes, par contre, portent de gros livres. Preuve, entre autres, qu'il ne faut pas toujours croire sur parole les symbolistes du moyen âge, Durand, Jean Beleth, Jean d'Avranches, et Hugues de Saint-Victor.

La place que l'on donne à Dieu le père, dans les monuments chrétiens, est souvent peu honorable; son fils a le pas sur lui. I faut se souvenir que la place, dans les idées du moyen âge, aussi bien que dans les nôtres, n'est pas indifférente. La préséance, accordée à tel personnage plutôt qu'à tel autre, est toujours significative. Ainsi la gauche est inférieure à la droite, le bas moins honorable que le haut, le centre est préférable à la’circonférence. Un mot à cè sujet, pour appeler l'attention des antiquaires et les engager à bien constater la place qu'occupent les objets, hommes ou choses, qu'ils étudient; ce fait est d'une certaine importance.

La gauche est inférieure à la droite. — Dans les vitraux et les sculptures, on représente souvent Jésus-Christ trônant sur des nuages, le dos contre un arc-en-ciel; on voit à sa gauche les tables de Moïse posées sur l'arche d'alliance, et à sa droite, sur un autel, le livre de ses apôtres, De tout temps, en effet, la Bible a tenu la gauche et l'Évangile la droite. Un abbé d'Angleterre fait peindre l'église de son couvent : au nord, à la gauche, il fait représente des scènes de l'Ancien Testament; au midi, à la droite, il met les scènes du Nouveau. À Chartres, la sculpture des deux porches latéraux embrasse toute l'histoire religieuse. Au porche nord qui est à gauche, en regardant l'abside, sont placés les personnages de l'Ancien Testament; au porche du midi ou de droite, ceux de l'Évangile, depuis l'entrée du monde nouveau, du monde chrétien, jusqu'au jugement dernier’. Enfin, d'après les Psaumes, pour faire honneur au

.. Voir l'Introduction, page xvi. Vasari, Vies des peintres, traduit par MM. Leclanché et Jeanron, dit dans la vie de Giovanni Cimabue,. vol. I, p: 41 : «Cimabue décora à fresque la parlie supérieure des.parois de l’église (San-Francesco d'Assise). À gauche de l'autel, il représenta seize sujets de l'Ancien Testament, et.à droite, en face ; seize sujets tirés de la vie de la Vierge et du Christ. » On voit que la tradition est constante depuis

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 187 triomphateur, à Jésus qui a vaincu Satan et racheté le monde, Dieu lui dit de s'asseoir à sa droite. |

Le bas est moins honorable que le haut. — On élève sur le pavois, sur un trône ou sur un char, un roi; un pape, un triomphateur, C'est dans le bas, contre les ‘paroïs du soubassement, qu'on met les saints représentés vivants, militants et aceomplissant deur ‘histoire; c'est dans le haut, dans la voussure, qu'on place ces mêmes saints triomphants, morts et arrivés au paradis. Dans'le bas ils sont hommes tout simplement; danse haut 1ls sont hommes glorifiés ou saints. Enfin, à Chartres, tout au sommet du grand pignon occidental, à cinquante mètres du sol, domine Jésus-Christ qui bénit ie monde étendu à ses pieds. |

Le centre est préférable à la circonférence. —— Dans une voussure de cathédrale, dans le champ d'une rose remplie de vitraux peints, c'est au centre qu'on met, soit Dieu le créateur et le juge, soit la Vierge qui est la première des créatures humaines. Puis les différents ordres des anges, à commencer par les séraphins, qui sont les prémiers de tous, et à finir par les simples anges, lés moins élevés dans la hiérarchie. Puis Îes apôtres, puis les martyrs, puis les confesseurs et enfin les vierges qui, comme femmes et comme moins éminentes en vertu que les ordres de saints qui précèdent, sont placées au cordon extérieur et à la circonférence. Ainsi, à mesure qu'on s'éloigne de Dieu ou du centre, l'esprit s'obscurcit, la matière prédomine, la vertu faiblit. Cette hiérarchie, figurée dans les roses et les voussures de nos cathédrales, rend visible, ainsi quon l'a dit plus haut’, le système éthique et cosmogonique

Benoît Biscop jusqu aux sculpteurs de Notre-Dame de Chartres, etjusqu'au grand peintre de l'Italie, Cimabue.

* Chap. de Ja Gloire, p. 169.

de l'émanation hindoue. Il y a des exceptions à cette hiérarchie chrétienne, mais elles confirment notre assertion au lieu de la détruire. Ainsi, au portail occidental de la cathédrale de Paris, porte centrale, on a disposé hiérarchiquement les différents ordres des personnages qui sont en possession du paradis. Dieu est au centre, comme il convient. Près de Dieu se tiennent les anges; les apôtres viennent ensuite. Mais au lieu des martyrs, qui devraient prendre rang après les apôtres, ce sont les confesseurs qui se présentent; les martyrs sont donc abaïssés et les confesseurs élevés d'un degré. C'est probablement parce qu à Paris, capitale de l'intelligence, on préfère un homme que l'intelligence a sanctifié à celui qui a donné sa vie pour la foi; on aime mieux le saint qui répand des idées que le martyr qui verse son sang. Un fait analogue se remarque dans le manuscrit d'Herrade, abbesse de Sainte-Odile, dont il a été question à l'histoire de l'Auréole. Les vierges, qui sont toujours les dernières partout ailleurs, à Paris comme à Reims et comme à Chartres, sont ici en tête de la céleste hiérarchie, immédiatement après Dieu, et avant les apôtres, avant les martyrs, même avant les confesseurs, les confesseurs qui marchent les premiers de tous à Notre-Dame de Paris. Le manuscrit a été écrit et peint par une femme et pour des femmes, par une religieuse et pour des religieuses. Ces femmes, ces religieuses, ces vierges, ont voulu s honorer elles-mêmes en donnant une aussi belle place à leurs patronnes; elles se sont glorifiées par leurs propres mains.

Ainsi la gauche, le bas et la circonférence sont moins honorables que + droite, le haut et le centre. Cela constaté, voici ce qu'on observe relativement, soit à la place que Dieu le père et son fils occupent dans les monuments figurés, soit à la manière dont on les a représentés. Notre-Dame de Paris, un édi-

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 189 fice qui est sous les yeux de-tout le monde, pourra servir de type pour les autres monuments.

Au portail du nord de Notre-Dame de Paris, lequel est de la fin du xur° siècle, on ne montre de Dieu le père que sa main; dans un des cordons de la voussure, à la brisure de l'arc; tandis qu'on a placé le soleil avant lui, dans un cordon intérieur. Au portail du sud, on fait voir sa figure, il est vrai, mais au cordon extérieur de la voussure, où elle est exposée à la pluie et au vent, tandis que de simples anges sont posés dans les cordons intérieurs et à l'abri des intempéries. Au portail occidental, à la porte gauche, il n'est pas question du Père, tandis que le Fils y est en pied et de grandeur naturelle.

À la porte centrale, le Père n'est encore qu'en face, laquelle est comme étranglée dans les pointes des cordons de la voussure, entre les dais qui couronnent les martyrs et les patriarches. On l'a mis là pour remnplir un vide, et parce que, les dimensions ayant été mal calculées, il restait de la place inoccupée. À la porte droite, Dieu est rejeté tout à fait au cordon extérieur, au cordon le moins honorable, à la rencontre des pointes de l'ogive, dans une place étroite et incommode. Au contraire, au cordon intérieur, et bien abrité contre la pluie et le vent, est Dieu le fils sous la forme d’un agneau; deux anges le portent en triomphe et l'élèvent sur des nuages comme sur un trône. Au cordon inférieur, il y avait de la place pour le Saint- Esprit, mais le Saint-Esprit a été sacrifié aussi : l'artiste a préféré mettre là un grand ange qui tient de chaque main une nappe où se dressent deux petites âmes toutes nues.

Notre-Dame de Paris parait donc peu respectueuse pour le Père éternel; mais, par contre, elle a mille tendresses pour Jésus-Christ : à lui tous les honneurs, à lui le triomphe. Il est grand, en pied et uon en buste; il est assis sur un trône,

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à la porte centrale, et jugeant le monde à la fin des siècles. T1 est tout petit entre les genoux de sa mère, à la porte droite. A la porte gauche, ilest grand et debout, assistant à la mort de sa mère qu'il couronne ensuite à l'étage supérieur. Au portail du nord, sa vie est représentée au tympan, jusqu à la fuite en Egypte, tandis que, sur le trumeau, Marie le présente à l'adoration des fidèles. Au portail du sud , il apparaît sur les nuages à saint Étienne, qu'on lapide ; il reçoit sur ses genoux le:précieux manteau que saint Martin a coupé pour en donner la moitié à un pauvre d'Amiens: À la porte Rouge, il couronnesa mère; 11 la couronne sur:un des bas-reliefs encastrés dans de mur latéral nord. De ce même côté, on le voit encore jugeant le monde. À l'intérieur, la clôture du chœur représente dans les plus grands détails toute son histoire, de sa naissance à sa résurrection. Les tableaux en hauts reliefs qui n'ont pas été brisés pour faire place à la grille actuelle le représentent treize fois, à toutes les époques de sa vie..C'est toujours l'étoile polaire vers laquelle se ‘tournent, comme des aimants, tous les autres personnages. Là, au contraire, le Père n'apparaît qu'une fois; il montre seulement sa figure et allonge son: bras au moment où Jésus lui dit: « Éloignez ce calice de moi. » Enfin, lorsqu'on met réellement Dieu le père en scène, on lui fait jouer parfois un rôle ridicule ; grossier, odieux et même cruel. Ainsi, sur un chapiteau de Notre-Dame du Port, à Clermont, il est représenté donnant des coups de poing au coupable Adam ,inconvenante manière de luireprocher son crime,

* l'est dit dans les Actes des apôtres, chap. vir, verset 55, que saint Étienne vit la gloire divine et Jésus qui était à la droite de Dieu : « Vidit gloriam Dei et Jesum stan- «tem'a dextris Dei, Et ait: Ecce video cœlos apertos, et Filium hominis stantem a dex- «tris Dei» ; on devrait donc voir, à la porte de Notre-Dame de Paris, où est représentée cette scène, Dieu le père aussi bien que son fils. Comme Jésus seul paraît, il faut en conclute de nouveau que le Père est sacrifié.

tandis quun ange saisit notre pauvre premier père par la barbe, qu'il lui arrache. Dieu et l'ange remplissent un office plein de brutalité. Dans un manuscrit latin de la Bibliothèque royale; à miniatures italiennes probablement, Dieu chasse lui-même Adam et Eve à coups de flèches, absolument comme Apollon dans liliade poursuit les Grecs! Ce rôle convient à Apollon, un homme plutôt qu'un ‘dieu; plein des passionsiet de la colère humaines; mais on s'indigne contre l'artiste qui attribue ce caractère à Dieu le père. Dans un psautier de la Bibliothèque royale, dela fin du xnr° siècle, Dieu estplusieurs fois représenté tenant en main un arc, des flèches, une pique, un glaive. C'est bien le Dieu fort, le Dieu des armées, le Dieu des combats, le Jéhovah hébreu; mais ce n'est pas le Dieu chrétien”. Voici l'une de ces représentations.

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