JÉHOVAH EN DIEU DES COMBATS
Miniature italienne, fin du xrr° siècle ?:
Ce Dieu a la figure du Fils, parce que le Père, à cette époque, n'a pas encore de portrait à lui; maïs c'est bien le Père sur le point de tuer-ses ennemis à coups de flèches, et à
* Le psaume 17, qui montré la colère divine rouge comme des charbons allumés, et ténébreuse comme des nuages de grêle, dit que Dieu exhale cette colère en flamme et en fumée et qu'après avoir rompu ses ennemis par la foudre , illes tue à coups de flèches : « Ascendit fumus in ira ejus, et ignis a facie ejus exarsit; carbones succensi sunt ab eo. -« Étmmisit sagittas suas et dissipavit eos; fulgura multiplicavit, et conturbavit eos. »
* Ce dessin est tiré du psautier manuscrit de la Bibl. roy. suppl. fr. 1132 büs.
juger toute chair avec le glaive, suivant les expressions du psalmiste. Par un raffinement tout particulier, et pour donner à ce Dieu une tournure plus guerrière encore, on l'a inscrit dans un médaillon, et on en a fait une «imago clÿpeata» comme celles dont nous avons parlé à l’article de l'auréole !.
L'art a donc fait Jéhovah redoutable, comme pour en détourner les âmes mystiques du moyen âge et attirer tout l'amour sur Jésus-Christ, le Dieu de charité. Le christianisme a fait du dévouement un dogme fondamental; mais la force, soit par réaction contre le paganisme, soit par haïne contre la noblesse et toute la société féodale, lui est en horreur. On dirait, en conséquence, que les artistes n'ont pas tout le respect désirable pour Dieu le père, c'est-à-dire pour le côté divin qui représente la force.
En résumé, ou Dieu le père est absent sur les monuments figurés, ou, sil est présent, on n'en montre qu'une faible partie. Quant à cette portion de lui-même, elle nest pas toujours honorablement placée, ou bien on lui fait jouer un rôle inconvenant. Le Fils, au contraire, est toujours présent, même quand on ne devrait pas le voir; il est toujours figuré dignement, toujours placé honorablement. Plusieurs raisons peuvent expliquer ces faits; on les donne toutes ici, parce qu'elles font partie intégrante de l'histoire archéologique de Dieu.
La première est la haine que les gnostiques portaient à Dieu le père; la seconde, la crainte qu'on avait de rappeler Jupiter et de paraître offrir une idole paienne à l'adoration des chré-
* Pages 121 et 122. — Non-seulement le cercle où Dieu est inscrit est regardé comme un bouclier par les artistes chrétiens, qui copiaient en cela les artistes romains et grecs, mais le nimbe lui-même était considéré par eux comme un bouclier qui protégeait la tête. Un texte du manuscrit d'Herrade ( Hortus deliciarum) est-explicite à cet égard; on le donnera plus bas. Ainsi le nimbe est une espèce de casque religieux. C’est ainsi que le liturgiste Guillaume Durand l'entend dans son Rat. div. offic.
tiens ignorants; la troisième, la ressemblance identique du Père et du Fils fondée sur des textes sacrés; la quatrième est l'incarnation du Fils, qui est la parole ou le Verbe du Père; la cinquième, l'absence de manifestation visible, absence établie sur des textes; la sixième enfin est la difficulté de formuler une si imposante image.
Et, d'abord, la haine que les gnostiques portaient à Jéhovah dut nuire aux représentations iconographiques de Dieu le père. B. XLAŸ |
Dans les premiers siècles du christianisme ; une violente hérésie s'éleva contre Dieu le père, contre Jéhovah.:Les sectaires, étudiant l'Ancien Testament en aveugles plutôt-qu'en hommes intelligents, virent que , pour avoir transgressé une défense, l'homme et toute sa racé avaient été condamnés à mort; que, pour des crimes qu'ils refusaient de croire suffisamment graves, le genre humain avait péri par le déluge; que les Israélites, pour s'être abandonnés aux murmures, dans le désert, mouraient piqués et empoisonnés par des serpents; que vingtquatre mille hommes périssaient d'une seule fois, sur l'ordre de Jéhovah, pour s'être laissé prendre à la beauté des filles de Moab et avoir encensé leurs dieux avec elles; que le peupie, expiant l'orgueil de son roi David, mourait-de: la peste, et que soixante et dix mille hommes expiraïent en peu de temps.
Égarés par la lettre et l'apparence extérieure de tous ces faits, au lieu de s'élever à leur intelligence par les raisons impérieuses de la politique ou cachées et profondes du dogme, les gnostiques s'irritèrent contre Jéhovah. La nouvelle secte se. révolta contre le Dieu qui avait forcé Samuël à couper en morceaux le roi des Amalécites, Agag, épargné par Saül; elle s'indigna surtout contre ce serviteur de Jéhovah, cet Élisée , qui fit manger par des ours, que ce Dieu envoyait,
des enfants qui avaient ‘insulté le prophète en regardant sa tête chauve. Passant du fait à l'idée, et de d'histoire à la prédication , les gnostiques s'excitaient à la rébellion contre Dieu, surtout en lisant ce passage d'Isaïe:.où Jéhovah promet à Israël sa délivrance et dui dit: «Je mourrirai tes ennemis de leur propre chair; je les enivrerai de leur sang comme d'un vin nouveau.» Ils 's'exaspéraient contre le texte où le même prophète annonce que Dieu descend du ciel dans sa colère pour tout mettre à mort’.
Les gnostiques repoussèrent ‘toute éxplication: S'obstinant à ne pas comprendre que: ces terribles rigueurs provenaient du caractère des Juifs et non de Dieu lui-même, ils fermérent les yeux à :ces passages du Deutéronome-où Moïse, :avant de mourir, donne ses dernières instructions à son ‘peuple et récapitule, en les opposant, la dureté du cœur, l'ingratitude, dinfidélité, les malédictions, les crimes du peuple hébreu, et la patience, l'équité, la: tendresse de Dieu::1ls relisaient les versets où il est dit: « Le feu de la: colère divine s'est allumé et dévorera la terre dans son germe; da famine, les oiseaux de proie’et le glaive consumeront, dévoreront, ravageront de jeune homme:et la jeune fille, d'enfant à la mamelle et le vieillard. » Mais ils raturaient, dans le même chapitre, ces passages où Moïse rappelle aux Hébreux que Dieu «les a protégés comme la prunelle: de ses yeux. Ainsi qu'un aigle excite ses petits à voler.et:voltige autour d'eux, ainsi Dieu a déployé ses ailes, a pris son peuple dans ses bras et la porté surses épaules.» On dirait que Moïse sa-
© Proph. Isaïæ, cap. xzix, v. 26. « Et cibabo hostes tuos carnibus suis; et quasi musto, «sanguine suo inebriabuntur.» —"Jbid: cap. Lxvr; v. 15-et 16:,« Quia ecce Dominus in “igne veniet, et quasi turbo quadrigæ ejus, reddere in indignatione furorem suum , et
«“increpationem suam in flamma ignis. Quia in igne Dominus dijudicabit, et in gladio «suo ad omnem carnem, et multiplicabuntur interfecti a Domino. »
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 195 dresse: aux gnostiques , lorsqu'ilkis'écrie : « Ah l:sils avaient la: sagesse; ah! sils comprenaient et prévoyaient à quoi ces choses doivent aboutir :» Mais lesignostiques s'endurcirent, refusèrent de comprendre,set prirent en :exécration Dieu le père etcette dure justice qui anime tout l'Ancien Testament. La secte insensée nia que Jéhovah: fût un Dieu;'elle le regarda comme un::affreux-tyran, altéré de sang et affamé de, mort; comme un-père Jalouxide son fls,:qu'il condamne au supplice infâme dela croix. Elle: brisa:ses images; qui furent remplacées par celles der Jésus-Ghrist, son Dieuchéri, et défendit qu'à l'avenir Dieude père fût représenté par la sculpture ou la peinture. Dans:son Histoire‘dittérairé de la France, M.J: J. Ampère dit” :c«ll est des gnostiques qui se, rattachent au judaïsme, hellénisé, platonisé, si je ‘puis: parler ainsi, par Philon”. Les opinions:de Cérinthe,:un des: plus anciens gnostiques, touchaientien plusieurs: points à la-théologie: judaïque; mais le gnosticisme ala-s'en écartant toujours davantage, et finit par'en venir: à une opposition: violente, à une! haine furieuse de:Jéhovah: Frappé des: différences : de l'Ancien ‘Festament et: de: l'Évangile: ne pouvant concilier le: Dieu exclusif et impitoyable des Juifs avec-le Dieu universel et miséricordieux des chrétiens, Marcion fit de Jéhovah ‘un: démiurge inférieur «et mauvais: ennemi: du: bien ,; ennemi du Vérbe, ennemi du:Christ, qui:exeite Judas à:le ‘trahir, et finit par le faire crucifer.
(à Inspirés par la même aversion , ‘les atihitéfl autre: secte gnostique; voyaient dans le:Dieudes: Juifs non-seulement un * Liber Deutéronomü ; cap: xxx11, v. 10, 11, 22,24, 25, 20. * Hist. litt. de la France, tom. I, p. 178-180. * Une portion du gnosticisme est en germe dans Philon. IL y a chez lui des Ofons, et parmi eux, Sophia, la Sagesse, qui devint, pour les gnostiques, la mère des êlres ; mais
chez Phion'tout est plus purement métaphysique.
être méchant, mais un être stupide; ce Dieu, qui s'appelle Jaldabaoth ; attend un messie charnel, et quand le Messie véritable arrive, il ne le reconnaît pas. Le Messie va s'asseoir à sa droite, toujours sans être reconnu, et de là il attire à lui le principe de la vie des êtres, pour détruire la création vicieuse de Jaldabaoth et faire tout rentrer dans le sein de l'unité infinie. Les ophites interprétaient d'une manière étrange la: chute de l'homme par le serpent; selon eux Jaldabaoth, ce mauvais démiurge adoré par les Juifs sous le nom de Jéhovah, avait été jaloux de l’homme et l'avait voulu frustrer de la science; mais le serpent, agent de la sagesse supérieure, était venu enseigner à l'homme ce qu'il avait à faire pour reconquérir la connaissance du bien et du mal; en conséquence, les ophites adoraient le serpent et maudissaient Jéhovah. On peut croire que, dans ce rôle donné au serpent, il entrait quelques réminiscences des religions phénicienne et égyptienne, où le serpent était considéré comme une divinité bicenfaisante. D'autres furent appelés caïnites parce que, toujours dans le même esprit, ils honoraient Caïn, ils honoraient tous ceux qui sont réprouvés dans l'Ancien Testament; ils honoraient les villes frappées par la foudre du ciel et la pluie de feu.»
Eh bien ! 11 semble que l'art ait partagé cette hérésie; car aux époques anciennes, sur les sarcophages, les fresques, les mosaïques, les verres sacrés, les vieux ivoires, on ne voit pas la figure de Dieu le père, ou bien elle est incomplète et vraiment humiliée. L'art lui garda rancune très-longtemps. Ce fut assez tard et petit à petit qu'il se décida à le représenter convenablement.
Ï ne faut pas s'étonner que le gnosticisme ait pénétré dans l'art chrétien et ait eu de l'influence jusque dans nos cathé-
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 197 drales occidentales. En eflet, M. Raoul-Rochette a prouvé que les plus anciennes images du Christ, de la Vierge et des principaux apôtres étaient toutes de fabrique gnostique, et que de cette source, tout impure qu'elle fût, nous était arrivé le portrait de Jésus, de sa mère et de ses disciples’. Il ne faudrait pas croire non plus que l'art ait toujours été parfaitement orthodoxe ; une simple observation pourra prouver le contraire. Tous les livres apocryphes, sans exception, ont été condamnés à plusieurs reprises, depuis le v° siècle, par le pape Gélase [*, jusqu'au xvr, par le pape Paul IV; pendant tout le moyen âge, l'autorité pontificale s'est élevée contre‘les apocryphes. Aux papes se sont unies les plus hautes et les plus saintes intelligences du christianisme. Ainsi saint Athanase, saint Cyrille de Jérusalem, saint Augustin , Eusèbe de Césarée, Tertullien, entre autres; ainsi des auteurs ecclésiastiques, Baronius, Bellarmin, Ellies du Pin, le Nain de Tillemont, n’ont pas d'expressions trop dures pour stigmatiser cette poésie légendaire. En tête de la compilation des apocryphes faite par Fabricius, ont été recueillis tous les témoignages et toutes les censures qui, à toutes les époques, depuis le 11° siècle jusqu'au xvn° inclusivement, ont été portés contre les apocryphes. Le pape Gélase affirme que Leuticius ou Leucius, le plus fécond des auteurs légendaires, est un disciple du diable; Eusèbe de Césarée déclare que les apocryphes sont absurdes et impies; saint Athanase veut qu'on les rejette comme spuri1; Paul IV les proclame indignes de foi et les repousse parmi les écrits condamnés. Le Nain de Tillemont assure qu'Abdias, premier évêque de Babylone et auteur du COMBAT DES APÔTRES, un des principaux livres apocryphes, est un inventeur. Ellies du Pin est de l'avis de Tille-
© Discours sur les types imitatifs qui constituent l'art du christianisme ; in-8°. Paris, 1834, p.17et18 entre autres.
mont, et dit que les apocryphes sont indignes de for, pleins de folies, de contes et de fables. Les légendes apocryphes sont donc bien condamnées, anathématisées, déclarées anticanoniques ; néanmoins la plupart des légendes peintes sur les vitraux, sculptées sur les portails de nos cathédrales, sont tirées textuellement de ces apoéryphes, etdes plus célèbres, et de ceux qui sont désignés nominativement dans les anathèmes, à savoir: de l'Évangile de l'enfance, de la Petite Genèse, du Combat des apôtres , de l'Évangile de Nicodème: À Chartres, la vie de saint Jean évangéliste, peinte dans le latéral du sud ; les'vies de saint Thomas, de’ saint Jacques, de saint Simon, de saint Jude, de saint Pierre, de'saint Paul, qui brillent aux fenêtres de l’abside, sont: extraites’ du Combat des apôtres, lequel est condamné comme un livre de fables. Saint Augustin réprouve la cruauté apocryphe de: saint’ Thomas, et cependant elle est sculptée dans l'église de Semur, et peinte dans la cathédrale de Bourges”. Il faut reconnaitre que des sujets tirés des livres anathématisés, hérétiques, composés surtout ‘par les gnostiques, étaient et sont encore peints sur verre et sculptés dans la'pierre, au sein de nos plus'orands et plus catholiques monuments. Il est donc croyable:que la haïne des gnostiques contre Dieu le père aura pu survivre et se propager dans le cœur des artistes chrétiens, etque'si Jéhovah est maltraité par Part, c'est qu'un sentiment gnostique animait l'art, peut-être à son insu.
À cette première cause a pu se Joindre la crainte de faire une idole.
Jéhovah, Dieu le père, c'est le Dieu! de la force, le Dieu des armées et des combats ?; le Dieu‘qui épouvante et devant
* Legenda aurea, De sancto Thoma apostolo.
** Voyez dans la Bible, aux Psaumes particulièrement, toutes les épithètes guerrières et violentes données à Jéhovah.
cé ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 199 lequel il faut toujours trembler ‘: Jupiter, qui détrône son père, qui terrasse les Titans, qui propose à tous les dieux de les enlever suspendus au bout d'une chaîne, c'est aussi le Dieu de la force et des batailles. L'analosie des attributions ‘étant flagrante, faire le portrait de Dieu le père c'était s’'exposer à représenter Jupiter, et:à solliciter la dévotion des chrétiens pour une image qui aurait rappelé la grande idole olympique si vénérée chez les paiens. La propension à représenter Jéhovah en Jupiter devait étre si grande, qu'on songeait, dès les premiers siècles de l'église, à donner la physionomie de Jupiter à Jésus-Christ lui-même, à cet agneau mystique qui représente le côté divin de la douceur, de la charité?; et non pas de la force. En effet un artiste chrétien voulut dessiner une tête du Christ d'après ‘une image de Jupiter, mais sa main, subitement desséchée, ne reprit son état naturel que par l'intervention miraculeuse et les prières de Gennadios, archevêque de Constantinople. I y avait donc surtout péril
* « Adorabo ad templum sanctum tuum in timore tuo,» dit le psaume v, verset 8 ; « Pavete ad sanctuarium meum , » dit l'inscription judaïque sculptée sur le trumeau de la porte centrale, portail occidental, à Saint-Germain-l'Auxerrois.
* «Jesus cum dilexisset suos qui erant in mundo, in finem düexit eos. — Sicut di- «lexit me pater, et ego dilexi vos. Manete in dilectione mea.» (Saint Jean, chap. xur, V. 1; Chap. xv, v. 0.)
* Theod. Hist. eccles. lib. I, cap. xv; S. Joan. Damas. De imaginibus , orat. III, p. 386, 387. —Voici le texte de Théodoret : « Pictori cuidam, qui Christi Domini pinxerat imagi- «nem, manus ambæ exaruerunt. Ferebatur autem Gentilis cujuspiam hominis jussu hoc «opus, sub nomine Salvatoris specie ita pinxisse, ut capillis ex utraque oris parte discretis « facies nullatenus tegeretur (ea utique forma qua pagani Joveu pingunt), ut ab üs qui «ipsum viderent Salvatori adorationem offerre existimaretur. » — Au x1v° siècle, Dante ( Purgatoire, chant vi‘) appelle Jésus souverain Jupiter :
«O summo Gi10vE , « Che fosti ’n terra per noi crocifisso. »
À l'extrémité chronologique opposée à celle de Théodoret, et presque de notre temps, c'est encore dans les traits de Jupiter qu'on a cherché l'idéal de Jésus-Christ. Effectivement Poussin avait fait, pour un noviciat de jésuites , un tableau représentant saint
à fixer le génie des artistes et la piété des fidèles sur une fgure comme celle de la première personne divine, à laquelle