‹ Iconographie chrétienne. Histoire de DieuChapitre 39 sur 126 · NET · texte numérisé non relu

NET

on aurait prêté certainement les traits du pêre des dieux paiens. Il y avait moins de danger pour Jésus, dont la vie, les attributions et la physionomie s'éloignaient complétement de celles des divinités païennes; et quand un artiste s'oubliait, comme celui dont parle Théodoret, un miracle en faisait justice; ce qui n'empêchait pas l'art de s'exercer sur ce type, inconnu aux anciens, d'un Dieu-homme et mourant pour les hommes. Il était moins possible de confondre Jésus avec aucune divinité païenne; 1l y avait donc peu de danger à le figurer. Les iconoclastes eux-mêmes, et les plus rigides, ne pouvaient donner contre Jésus les raisons qu'ils cherchaïent à faire prévaloir avec énergie contre le Père. De là cette rareté des portraits de Jéhovah et cette multitude des portraits de Jésus.

La troisième cause est la ressemblance identique du Père et du Fils fondée sur des textes sacrés.

«Qui me voit voit celui qui ma envoyé, dit Jésus-Christ lui-même ‘; moi et mon Père nous ne sommes qu'un ?; sachez que je suis dans mon Père et que mon Père est en moi Sy L'art, prenant ces textes à la lettre, a dû souvent représenter Dieu le père sous la forme de son fils. Lorsque, dans les sculptures de François Xavier; on lui reprocha d'y avoir figuré le Christ en Jupiter tonnant. Poussin répondit qu'il n’avait pas dû s’imaginer le Christ avec un visage de torticolis ou de père Douillet. ( Voyez Collection des lettres de Poussin ; Paris, 1824 , p. 95.) — Donc si de nos jours, et MichelsAnge, dans son Jugement dernier, en est une autre preuve, des artistes ont pu s oublier jusqu à donner au doux Jésus-Christ les traits de Jupiter, à pius forte raison, dans les premiers temps du christianisme, alors qu'on était encore aux prises avec les types des divinités païennes, était-il difficile de ne pas représenter Jéhovah en Jupiter tonnant. C'est pour éviter ce danger, comme je le présume, qu'on a dû inter-

dire aux premiers artistes chrétiens de figurer Dieu le père. * «Qui videt me videt EuM qui misit me.» S. Jean, ch. x11, v. 45.

« Ego et Pater unum sumus. » Ibid. ch. x, v. 30. ‘ «Paterin meest et egoin Patre.» Ibid. ch. x, v. 38.

Chartres, dans les peintures à fresque de Saint-Savin, près de Poitiers, dans les fresques du Gampo-Santo, dans une foule de manuscrits, ou bien sur les anciens sarcophages, nous voyons Jésus créant Adam et Eve, Jésus parlant : à Noé, à Moïse, à Isaïe, c'est probablement Dieu le père qui nous apparaît sous la forme de son fils, parce qu'en voyant le Fils on voit le Père, parce que l'un, qui a pris un corps humain et qu'on a vu parmi les hommes, est l'image de l'autre qu'on n'a jamais vu!.

Ün autre texte, fondé sur l’un des dogmes les plus fondamentaux du christianisme, a provoqué encore la substitution du Fils au Père dans les représentations figurées. Saint Jean, dans le premier chapitre de son évangile, déclare que Jésus, la personne divine qui s'est incarnée, est le Verbe, est la parole de Dieu”. Par conséquent, dans toute scène religieuse où la divinité parle, c'est la figure, non pas du Père, mais du Fils qui doit se montrer. Le Père peut bien agir, mais cest par son Fils qu'il parle. I faut donc moins s'étonner si la personne divine qui converse avec Isaïe dans la cathédrale de Chartres, qui s'entretient avec les prophètes dans nos vitraux gothiques et nos manuscrits à miniatures, qui reproche leur désobéissance à nos premiers parents, son crime à Caïn le fratricide, scènes si fréquentes dans les vieilles sculptures des sarcophages, est représentée sous les traits de Jésus et non pas de Jéhovah, puisque la divinité parle dans tous ces sujets, et que Jésus est la parole faite chair. De plus, la Genèse dit que Dieu fit le monde par la parole. Dieu, en effet, ne se contente pas de penser; mais il parle en créant la lumière, le firmament, les corps lumineux, les plantes, les animaux

! « Qui est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creaturæ, » comme dit saint Paul, Ad Coloss. cap. 1, v. 15.

? « Verbum caro factum est. »

et l'homme : « Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut !; Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et ressemblance?.» Les théologiens déclarèrent donc que Jésus, d'après saint Jean, étant la parole divine, c'était Jésus qui avait créé le monde, puisque le monde était sorti du néant à la parole de Dieu. Ainsi Grégoire de Tours, en tête de son Histoire des Francs, dit: « Au commencement Dieu créa dans son Christ, qui est le principe de toutes choses, c'est-à-dire Dieu créa dans son fils le ciel et la terre *. » Ainsi le symbole de Nicée, qui se lit ou se chante tous les jours à la messe, déclare que toutes choses ont été créées par le fils unique de Dieu”. Assurément la Tripité tout entière a concouru à la création ; mais c'est le Fils qui en a été l'agent essentiel, l'artiste principal; c'est à lui qu'elle est attribuée spécialement sinon uniquement. Donc lorsqu'un artiste, rigoureusement théologien comme le sculpteur de la cathédrale de Chartres où comme le peintre de l'église de Saint-Savin, ne représentait pas la Trinité entière à la création, mais une seule personne divine, cest le Christ qu'il devait figurer, et non pas Dieu le père, ni le Saint-Esprit. Au xv° siècle, et surtout à la renaissance, les principes théologiques s'étaient énervés; aussi la plupart du temps, à cette époque, cest le Père qu'on représente créant le monde, et non le Fils, non le Verbe. D'ailleurs, en ce temps, la théologie était subordonnée à l'histoire; or, selon l'histoire, le Fils n'étant pas encore incarné à l'époque de la création, on se fit un scrupule de le montrer, et on mit le Père à sa place. Enfin l'art, devenu plus hardi, ne fut pas fâché de lutter avec cette impo-

? Genèse, chap. rh 113 ? Ibidem, v. 26.

Er AE - : L ! :

Hist. Ecclesiast. Franc. Gb. 1, n° 1. « Dominus cœlum terramque in Christo suo..… «in filio suo formawvit. »

& . no . . . .

«Jesum Christum, Fiium Dei, unigenitum..… per quem omnia facta sunt. »

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 203 sante figure de Jéhovah; ce type idéal et sublime, il chercha à le réaliser. C'est Dieu le père et non pas le Fils, c'est le Père vénérable, à barbe blanche, mais puissant de physionomie, qui crée le monde et débrouille le chaos dans les peintures de Raphaël. Une fois qu'on eut fait une figure au Père, le Père fut représenté dans toutes les scènes de la Bible. On ne s'inquiéta plus de savoir sile Fils avait fait la création et avait parlé, en sa qualité de Verbe, aux personnages de l'Ancien Testament; on le confondit, lui qui est éternel, avec Jésus qui est né dans le temps. On se dit : dans l'Ancien Testament le Christ n’est pas né encore ; donc, toutes les fois quil s'agit de Dieu, c'est le Père et non le Fils qui est désigné, c'est le Père et non le Fils qu'il faut représenter. On était dans la vérité chronologique ou plutôt historique, selon le sens humain du mot, mais on sortait de la vérité théologique. Raphaël tout le premier, lorsqu'il peignait pour les papes des sujets de l'Ancien Testament, la création et d'autres scènes où Dieu paraît, s'écartait du vrai dogme chrétien en figurant le Père. De nos jours tout peintre et tout sculpteur qui voudrait représenter la création devrait donc figurer la Trinité tout entière; mais s'il n'en prenait qu'une personne, il faudrait que cette personne fût le Verbe ou le Fils de Dieu. La doctrine théologique et le gnosticisme ont été les deux causes les plus puissantes qui aient produit, en iconographie chrétienne, la rareté des portraits de Jéhovah et la fréquence des portraits de Jésus.

Üne autre raison encore, mais purement esthétique, a pu donner le même résultat. Il est possible que ce résultat soit sorti d'une pensée diamétralement contraire à celle des gnostiques.

L'idée d'un Dieu créateur de l'univers et maître souverain de tous les êtres, d’un Dieu que l'imagination la plus auda-

cieuse ne peut se figurer que très-incomplétement, d'un Dieu

qui, d'un rayon de ses yeux, fait la lumière du jour, et, d’un souffle de sa bouche, crée les plantes et les animaux}, une idée pareille a dû faire reculer les premiers artistes chrétiens ; car aujourd'hui encore elle donne des éblouissements à nos plus grands poëtes, et Raphaël lui-même ne l'a traduite que très-imparfaitement. Quant à Jésus-Christ, on l'avait vu, on avait décrit au long sa physionomie, on avait fait son portrait; la témérité était moins grande pour le représenter. Soit donc par diffieulté de se figurer Dieu le père, soit par respect devant cette majesté redoutable et par une sorte de crainte religieuse, les artistes n'osèrent s'exercer sur un pareil sujet que dans la suite des temps et après de nombreux essais.

Il faut le dire enfin, les premiers chrétiens, jusqu'aux v° et vi siècles, furent assez mal disposés pour les images en général; tous étaient iconoclastes, ceux-ci un peu plus, et ceux-là un peu moins. On sortait du paganisme, qui faisait consister presque toute sa religion à fabriquer et adorer des statues et des images; en outre, le christianisme procédait du judaïsme, lequel proscrivait toute représentation de Dieu ou des hommes. On ne doit donc pas s'étonner si, pour trancher plus énergiquement avec les idolâtres, et si, pour s'écarter un peu moins de la loi ancienne que l’on complétait et que l'on ne détruisait pas, on seflorça de contenir les artistes et de les empêcher de représenter la divinité par la sculpture et la peinture aussi souvent qu'ils l'auraïent désiré.

Il y a de ce fait un exemple curieux. Saint Jean Damascène n'était certes pas un iconoclaste, puisqu'il a fait des discours contre les iconoclastes et contre Léon l'Isaurien, comme Dé-

* «Qui cœlum palmo metitur, ac terram manu continet, et pugillo aquam claudit. »

(Opp. S. Joh. Damas.)

mosthène contre Philippe; et cependant il déclare positivement quil ne faut pas représenter la nature divine, parce que personne ne l'a vue *: Il permet seulement de figurer le Fils de Dieu, parce que, «par une bonté ineffable, le Fils s'est fait chair, s'est montré sur la térre sous la forme humaine, a conversé avec les hommes, a pris notre nature, notre corps épais et lourd, la figure et la couleur de notre chair. Nous ne sommes donc pas dans l'erreur, ajoute-t-il, lorsque nous représentons son image, car nous désirons voir sa figure et nous la voyons comme à travers un miroir et comme en énigme ?.» |

Ainsi le Damascène, si éloquent ét si large lorsqu'il veut qu'on représente Jésus-Christ, est restrictif à l'égard du Père. Si les artistes se permettent de figurer le Père, ce doit être avec les traits du Fils; car le Père et le Fils sont un, et qui voit l'un voit l'autre. Jésus-Christ, dans l’évangile de saint Jean,

© Dieu dit à Moïse : « Non: poteris videre faciem meam : non enim videbit me homo, ei «vivet.» (Exod. cap. xxx1I1, v. 20.) — À son tour Moïse dit aux Hébreux : « Locu- «“tusque est Dominus ad vos de medio ignis. Vocem verborum ejus audistis , et formam «penitus non vidistis. » (Deut. cap. IV, v. 12.)

* Voici les textes de saint Jean Damascène : «In errore quidem versaremur si vel in- «visibilis Dei conficeremus imaginem ; quoniam id quod incorporeum non est, nec visi- «bile, nec circumscriptum, nec figuratum, pingi omnino non potest. Impie rursurn «ageremus si efformatas a nobis hominum imagines Deos esse arbitrarémur, iisque tan- «quam diis divinos honores tribueremus. Ât nihil horum prorsus admittimus. Sed «posteaquam Deus, pro ineffabili bonitate sua, assumpta carne, in terris carne visus est «et cum hominibus éonversatus est; ex quo haturam nostram corpulentamque Crassi- «tiem, figuram item et colorem carnis suscepit, nequaquam abérramus cum ejus imagi- «nem exprimimus. — Ex quo Verbum, incarnatum est, ejus imaginem pingere licet. » — Le grand théologien permet donc de figurer le Verbe, parce que le Verbe s’est incarné; mais comme personne n’a vu Dieu le père, il défend de le représenter : « Dei, qui «est incorporeus, invisibilis, a materia remotissimus, figuræ expers, incircumscriptus «et incomprehensibilis, imago nulla fieri potest. Nam quomodo illud quod in aspectum «non cadit imago representarit ? » ( Voir les OEuvyres de S. Jean Damasc. édit. de Paris, 1712, in-fol. 1 vol. Oratio secunda, de Imaginibus.)

206 à INSTRUCTIONS.

dit de lui-même : « Moi et mon Père nous ne sommes qu'un; je suis dans mon Père et mon Père est en moi.»

Ces divers textes ont été appliqués pendant presque tout le moyen âge, non pas seulement à la divinité du Père, qui est la même que celle du Fils, mais encore et surtout à sa figure, à ses traits. Jusqu'à la fin du xur° siècle, c'est la figure de son fils que Dieu le père emprunte pour se manifester aux hommes.

Telles sont donc les principales raisons qui peuvent expliquer ce fait iconographique intéressant de la rareté des portraits du Père, de la multiplicité des portraits du Fils, de la substitution du Fils au Père en une foule de circonstances, et des honneurs enlevés au Père au profit du Fils. La difficulté de se figurer Jéhovah et de le représenter était considérable pour les artistes; cependant je crois que c'est par ressentiment, par hostilité contre la force etla violence, que l'arta surtout répugné à représenter Dieu le père, et bien moins, comme on pourrait le croire, parce que Dieu le père ne s'étant jamais manifesté, l'art n'osait le représenter et ne savait quelle figuré lui donner. C'était un prétexte plutôt qu'une raison. D'abord Dieu le père s'est manifesté visiblement et à plusieurs reprises dans l'Ancien Testament : Moïse l’a vu dans le buisson ardent; il s'est montré au patriarche Abraham sous la forme d'un ange plus majestueux que les autres, et le prophète Ézéchiel le vit semblable à un homme assis sur un trône et tout environné de lumière!. D'ailleurs l’art chrétien n'aurait pas reculé devant la création d'une forme visible pour traduire une substance invisible ; c'était, au contraire, une magnifique occasion pour sa vive imagination que d'exprimer matériellement l'idée la plus

* Ezéchiel, chap.r, v. 26et27:«...Et super similitudinem throni, similitudo quasi aspectus HOMINIS desuper. » Au chap. xzint1, v. 3, Ezéchiel dit encore qu'il revit Dieu sous la même forme : « Species secundum aspectum quem videram juxta fluvium Chobar. »

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 207 haute, la plus sublime de toutes, l'idée divine. Certes l'art eût embrassé avec joie un pareil sujet, lui qui a revêtu d’un corps tant d'idées, et d'une forme tant d'êtres impalpables et métaphysiques; lui qui a donné la vie à des abstractions, et qui a créé ces belles allégories, peintes et sculptées en hommes et en femmes, de la Liberté, de la Promptitude, du Courage, de la Foi, de l'Espérance, de la Charité, de la Làcheté, de l'Avarice, des Arts libéraux, de la Religion juive, de la Religion chrétienne, des Fleuves du paradis terrestre, et une infinité d'autres. Si donc il na pas représenté Dieu le père, cest probablement parce qu'il ne l'a pas voulu, car il a pu.

En résumé, le gnosticisme d'une part, le dogme théologique de l'autre, ont contribué, bien plus puissamment que les causes voisines, à rendre très-rares les portraits de Dieu le père.

L'histoire archéologique de cette personne première est donc assez limitée. Nous allons en retracer les principales périodes.

Page 1