JÉSUS FIGURÉ PAR LE POISSON
Le poisson, à ce que disént les antiquaires, est le symbole de Jésus-Christ; nous croyons qu'il n’en est que la figure. Sur une foule de monuments chrétiens, particulièrement sur les an-
sont assimilés à Jésus-Christ et à l'Église. Saint Hildefonse est mort en 667; ainsi ce texte a beaucoup d'importance par son antiquité. C'est dans ce travail qu'ont puisé, en grande partie, les symbolistes du moyen âge, Durand, Jean Beleth, Jean d’Avranches et Hugues de Saint-Victor. On trouve ces interprétations dans la 2° part. du Lib. adnot. de la page 43 à 45 du 2° volume de Baluze.
* Voyez, au sujet du sens qu'on peut attribuer aux mots symbole, figure, mythe, M. Guignaut, Religions de l'antiquité, t. T°, 1° partie, p. 16 et suiv. t. [”, 2° partie, p. 528 et suiv. M. J. J. Ampère, dans un cours professé au Collége de France en 1837, a nettement établi la valeur des expressions symbole, figure, image, métaphore, emblème, mythe, allégorie. Sur le point spécial discuté ici, j'ai suivi principalement M. Ampère.
ciens sarcophages, est sculpté un poisson; il est seul ou accompagnant d'autres représentations, et se place sous des inscriptions funéraires. On le voit sur des médailles frappées à l'effigie du Christ! et sur des pierres gravées, camées et intailles?. Plusieurs amulettes qu'on suspendait au cou des enfants, des verres anciens et des lampes sépulcrales en sont marqués*. Une mosaïque de la cathédrale de Ravenne, dit Montfaucon, représente le poisson comme symbole des chrétiens. Dans l'intérieur d’une grotte de la nécropole de Cyrène, en Afrique, on voit au centre d'une peinture à fresque le bon Pasteur qui porte un agneau sur ses épaules et le tient par les quatre pieds. Aux pieds du pasteur se tiennent six agneaux déjà armés de cornes et qui considèrent leur maître. Le berger est vêtu d'une tunique, comme dans les monuments des catacombes ; il est, de plus, couronné d'une couronne de feuilles. Mais en outre, au-dessus de l'agneau principal, sont rangés en cercle sept poissons, particularité précieuse qui semble unir l'allégorie du bon Pasteur à celle du poisson. On voit encore le poisson et la croix grecque remplir des rinceaux peints sur mur et qui décorent
! Je n’en connais pas d'exemple, mais je répète un fait généralement admis.
? M. le marquis Fortia d'Urban possède une calcédoine blanche, qui a la forme d'un cône tronqué, qui est percée de part en part et qui a pu servir d'amulette. Sur la base de ce cône est figuré le Christ jeune, imberbe, vu de profil, avec son nom XPICTOY et la représentation d’un poisson. Ce monument, dit M. Raoul-Rochette qui l’a fait dessiner (Types du christianisme, frontispice et p. 21), doit être du temps d'Alexandre Sévère. On dirait que ce Christ, si c'est vraiment un Christ, a une couronne radiée comme en portent Jes empereurs romains.
* M. P. Belloc (La Vierge au poisson de Raphaël, Lyon, 1833) a fait lithographier buit monuments chrétiens propres à éclairer cette question. Il y a deux cornalines, deux pierres gravées servant de cachet, un anneau en or, une améthiste et une sardoine. On y voit encore une lampe sépulcrale représentant des poissons , des dauphins, des ancres cruciformes, un pêcheur à la ligne avec les sigles allégoriques IXOYE, A. Q., IH. X0.
et même le mot COTHP. Ces différents monuments sont italiens et paraissent d’un âge reculé.
un hypogée chrétien situé près d’Aphrodisias, en Afrique !.
Les fonts baptismaux sont particulièrement ornés de poissons. Ainsi, à Gemona dans le Frioul, à Pirano en Istrie, deux grandes urnes baptismales portent le poisson ?. Dans une église de village en Danemark, près de Beigetad, on voit trois poissons enlacés en triangle autour d’un baptistère *; la France offre aussi de ces exemples. Le poisson est nettement figuré sur les fonts baptismaux de Boulogne-sur-Mer; on croit le voir sur ceux de l’église Saint-Jacques, à Compiègne". Dans Saint-Germain-des-Prés, à l'entrée de la chapelle occidentale et semi-circulaire où sont les fonts baptismaux, où ils ont toujours été, Je crois, on remarque sur un chapiteau une sirène femelle et une sirène mâle et barbue; les deux animaux fabuleux tiennent des poissons entre leurs bras, pendant que d'autres poissons jouent au-dessous dans les eaux, qui ondulent sous ces personnages fantastiques.
Les poissons se remarquent encore ailleurs que dans les baptistères. À Saint-Caprais d'Agen, dans la nef, on a figuré trois poissons. Un poisson est sculpté sur une statue recueillie dans le cimetière de Saint-Jean, département de la Nièvre.
Enfin, dans les monuments sculptés et peints qui représentent la Cène, le dernier repas de Jésus-Christ, on voit figurer le poisson parmi les autres mets; il accompagne l'agneau
* Voyez ces curieuses peintures dans l'ouvrage de Pacho, Voyage dans la Marmarique et la Cyrénaïque, atlas, planches xux et cr. Ces peintures datent probablement des premiers temps du christianisme.
? P. Belloc, Vierge au poisson, p. 78.
5 C'est dans Münter ( Images symboliques et représentations fiqurées des anciens chrétiens, in-4°, en allemand; Allona, 1835 ) qu'on trouve ce fait; M. Cyprien Robert le cite dans son Cours d’hiéroglyphique chrétienne; nous le répétons aussi, mais sans y attacher aucune importance.
* Bulletin du comité lustorique des arts et monuments, session de 1840-1841, notice de
M. Ch. Bazin, p. 115, 118.
pascal entre autres. Au portail de l'église paroissiale de Nantua, le deuxième apôtre qui est à la gauche du Christ tient un poisson parfaitement indiqué‘, Nos manuscrits à miniatures ?, nos vitraux et nos émaux des xtri° et x1v° siècles Ÿ montrent fréquemment le poisson posé sur un plat, au milieu de la table de la Cène, et entre les pains, les couteaux et les verres qui servent au repas.
Voilà ce qu'offrent les monuments; voici ce que disent les textes.
Avant Constantin , les textes nomment l'Ixers, mais sans explication; le mystère, sil y en a, reste dans l'ombre pendant toute la durée des persécutions. C'est une métaphore purement littéraire, ou du moins qu'on veut faire considérer comme telle. Il faut s'approprier les images du paganisme et les purilier par une idée chrétienne; mais elles restent des images toutes simples. « Que la colombe et le poisson, que le vaisseau qui vole au souffle du vent, la lyre harmonieuse dont se servait Polycrate, l'ancre marine que sculptait Séleucus, soient des signes pour vous », dit saint Clément d'Alexandrie *. Tertullien ajoute : «Nous sommes de petits poissons en Jésus- Christ, notre grand poisson, car nous naissons dans l'eau et nous ne pouvons être sauvés qu'en y restant °. »
! Vierge au poiss. p. 77.
* Voyez plusieurs manuscrits latins de la Bibliothèque royale.
* Vitraux de la cathédrale de Chartres et de la Sainte-Chapelle de Paris. M. du Sommerard ( Album des arts au moyen âge) a fait dessiner un émail qui lui appratient et qui représente le repas de Jésus chez Simon le pharisien. Au milieu de la table, et comme mets principal, est un poisson dans un plat. Cet émail est du xrr° siècle.
* «Signa vobis sint columba , aut piscis , aut navis quæ celeri cursu fertur a vento, aut «lyra musica qua usus est Polycrates , aut anchora nautica quam insculpebat Seleucus ; «et si quis piscator effictus fuerit, Apostoli meminerit et puerorum qui ex aqua extra- «huntur. » (Clem. Alex. In Pædag. lib. IT, cap. 11.)
* «Nos, pisculi secundum IXOYN nostrum Jesum-Christum, in aqua nascimur, nec
Mais bientôt la métaphore s'élève à la hauteur de la figure;
le mystère pénètre dans une comparaison purement littéraire jusqu'alors. Vers le milieu du 1v° siècle, Optatus, évêque de Mülésie, en Afrique, déclare que «le seul nom de poisson, suivant la dénomination grecque, contient une foule de noms sacrés dans l'ensemble des lettres qui le composent; IXOYY donne en latin : Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur !, » Effecüvement, en prenant chaque lettre de l'icarus pour l'initiale d’un mot grec, on peut faire : Fnooûs Xpioros Oroù Vic Ecrnp. Dès lors la subtilité orientale, toute préparée à ce jeu de mots, revient à satiété sur les comparaisons religieuses tirées des flots et de la navigation, des mers et de leurs habitants. Des inscriptions funéraires furent précédées et escortées de lixers?. L'Ixerz entra même dans l'intérieur, dans la composition de ces inscriptions, comme la mystérieuse inscription d'Autun en donne un magnifique exemple; dans ce monument, l'rxers est répété trois fois, quatre fois peut-être et à différents cas ”. Jésus-Christ fut assimilé non-seulement au poisson qui se donne à manger, mais encore au pêcheur qui prend le poisson comme le Christ a pris les âmes dans les filets de son amour. Ainsi, d'un côté, Jules Africain appelle Jésus-Christ «le grand poisson pris à l'hamecçon de Dieu, et dont la chair nourrit
«aliter quam in aqua manendo salvi sumus.» (Tertul. Lib. de Baptis. cap. 1, n°2. Adversus Quintil.)
* « Piscis nomen, secundum apellationem græcam , in uno nomine per singulas litteras «turbam sanctorum nominum continet, IXOYE, quod est latine Jesus-Christus Dei fi- ‘«lius, Salvator. » (Optat. Milev. in Bibl. Patrum , t. IV, lib. II.)
* Voy. l'inscription chrétienne recueillie par Boldetti, dans le cimetière de Saint- Épimaque , à Rome, et rapportée par Fabretti.
* Cette inscription, découverte récemment à Autun, est en grec, sur marbre blanc, et paraît dater du 1n° siècle. On annonce un travail de M. Letronne sur ce monument, que MM. Haze et Rochette ont étudié, et que le P, Secchi, censeur de l'Académie pontificale à Rome, a discuté dans un mémoire spécial.
le monde entier ”.» Saint Prosper d'Aquitaine dit : «Le Sauveur, Fils de Dieu, est un poisson cuit dans sa passion et dont les entrailles nous nourrissent et nous éclairent tous les jours ?. » Ichthus est le nom mystique du Christ, puisqu'il est descendu vivant dans l’abîme de cette vie, comme dans la profondeur des eaux, s'écrie saint Augustin*. Le Christ, dit-il encore, c'est ce poisson que le jeune Tobie retira vivant du fleuve, et dont le cœur brûlé par la passion a mis en fuite le démon et rendu la vue à l'aveugle*. De ce poisson qui nous nourrit, qui nous guérit, qui nous rachète, on à nommé piscine ies fonts baptismaux, dont l'eau, cet air des poissons, nous purifie de toutes nos souillures et nous sauve ?.
D'un autre côté. Jésus fut appelé pêcheur d'hommes comme il en avait donné la qualification à saint Pierre lui-même ; saint Grégoire de Nazianze dit que Jésus, le pêcheur, est venu sur l'abîme orageux de ce monde en retirer les hommes comme des poissons, pour les emporter dans le ciel. «Ün des sarcophages du Vatican, décrits dans Bottari, » dit M. C. Robert,
* Julii Africani Narratio de us que, Christo nato, in Perside acciderunt.
? «Dei filius salvator piscis in sua passione decoctus, cujus ex interioribus remediis «quotidie illuminamur et pascimur. »
* «Ichthus in quo nomine mystice intelligitur Christus , eo quod in hujus mortalitatis «abysso, velut in aquarum profunditate vivus, hoc est sine peccato, esse potuerit. » {Cité de Dieu.)
* «Est Christus piscis ille qui ad Tobiam ascendit de flumine vivus, cujus jecore per « passionem assalo fugatus est diabolus. » (Saint Augustin.)
* «Hic est piscis qui in baptismate per invocationem fontalibus undis inseritur ut «quæ aqua fuerat a pisce etiam piscina vocitetur. » { Optatus epis. Milevitanus.)
® M. Cyprien Robert a fait imprimer dans l'Université catholique un cours d'hiéroglyphique chrétienne. Le tome VI, de la page 345 à la page 352, traite la question délicate que nous discutons ici; nous avons fait et nous ferons encore des emprunts à ce travail intéressant auquel nous renvoyons. Tout en restreignant considérablement l'extension donnée à la symbolique par M. Robert, et tout en n'admettant pas certaines conclusions, nous devions cependant mentionner ce qu'il y a d'ingénieux et de savant dans ce cours.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 557 «nous montre ainsi Jésus debout sur la rive, la ligne en main, et une foule de ces petits êtres aquatiques mordant à l’hameçon.» Une cornaline publiée par l'abbé Vallarsi, de Vérone, dans ses notes sur saint Jérôme, montre un jeune pêcheur tenant un petit poisson à l'hamecon; contre le poisson est le mot IXOYE. Mais le plus complet monument de cette nature est fourni par une miniature du manuscrit d'Herrade. Dieu le père y est représenté tenant à la main une ligne, quil jette au fond des mers. La corde de la ligne est formée du buste des patriarches, des prophètes et des rois, qui senchaïînent l'un à l'autre, depuis Adam, qui touche à Dieu, jusqu à David, qui touche à l'hamecon. L'hamecon n'est autre que Jésus lui-même attaché à la croix. Jésus va chercher dans l'abîme Léviathan, qui mord à la croix pour en périr, tandis que les chrétiens sy attachent pour se sauver par elle”. L'imagination des artistes et des poëtes, des sculpteurs et des Pères de l'Église , des peintres et des prédicateurs, n'a cessé d'extraire de ce sujet mille comparaisons, mille métaphores délayées jusqu à la plus longue allégorie. Aux Pères déjà cités, 1l faut ajouter saint Jérôme, Origène, Bède, saint Ambroise, saint Euchère et d'autres encore , qui ont fait allusion au poisson, à la mer, à l'ancre, au vaisseau, à la barque lorsqu'ils parlent du Christ, de la rédemption et de l'É glise. La barque de saint Pierre, le vaisseau de l'Église, sont des images que l'on trouve déjà au 1v° siècle, dans les Constitutions apostoliques”, images qui ont persisté dans le langage ecclésiastique d'aujourd'hui, et qui, à la fin du xvr° siècle, ont fourni de curieux sujets à la peinture sur
* Hortus deliciarum.
* On lit dans les Constitutions apostoliques, publiées en 1578, par le jésuite Turrianus : « Sit ædes (il s’agit de l'église ) oblonga, ad orientem versus, navi similis. » — On voit que l'orientation des églises est recommandée formellement dès les premiers siècles.
verre’. Enfin, un texte ancien et assez complet semble être comme le résumé des mots épars dans les anciens Pères et la source des images affectionnées plus tard par l'Occident sur ce sujet; on le trouve dans un manuscrit mérovingien qui provient de Saint-Benoît-sur-Loire. Ce manuscrit est un missel : on y lit la bénédiction suivante :
«Debout, frères très-chéris, au bord de la fontaine cristalline. Amenez les hommes nouveaux qui, de la terre au rivage, font échange et commerce. Que tous voguant sur l'eau battent la mer nouvelle, non de la rame, mais de la croix; non de la main, mais du cœur; non du bâton, mais du sacrement. Le lieu est petit, il est vrai, mais plein de grâce. Le Saint-Esprit a gouverné en bon pilote. Prions donc le maitre, notre Dieu, de sanctifier ces eaux °.»
De tous ces faits, monuments et textes, il résulte que le poisson est l'emblème de Jésus-Christ. Mais il convient de définir la proportion dans laquelle il est cet emblème. Peut-on dire, comme les antiquaires l'affirment, que le poisson est le symbole du Christ; ou bien, comme on pourrait le croire de préférence, qu'il en est tout simplement la figure ?
&, 0 Saint-Étienne-du-Mont, un vitrail provenant du cloître et qui est placé aujourd'hui dans une chapelle latérale au chœur, près du tombeau de sainte Geneviève, montre un vaisseau dirigé par Jésus et qui est rempli d’une foule de passagers de toute condition , de tout âge, et parmi lesquels on croit remarquer François I". Le vaisseau de l'Église, guidé par le Christ, qui tient en main le gouvernaïl, vole à pleines voiles vers le port éternel.
* «Stantes, fratres carissimi, super ripam vitrigi fontes (sic). Novos homines adduc eis «de terra littori mercatores sua commercia. Singuli navigantes pulsent mare novum, «non virga, sed cruce; non tactu, sed sensu ; non baculo, sed sacramento. Locus quidem «parvus, sed gratia plenus. Bene gubernatus est Spiritus-Sanctus. Oremus ergo Domi- «num et Deum nostrum ut sanctificet hunc fontem. » (Mabillon, De liturg. gall. Missale gothicum, xxxvi, p. 247.) M. Michelet (Origines du droit français) ne pouvait oublier ce texte si poétique et si précieux; le profond historien en a fait une traduction accompagnée de réflexions pleines d'intérêt.
Le lion et surtout l'agneau sont des symboles de Jésus; l'Evangile et l'Apocalypse, les conciles, la liturgie et la pratique constante de l'art nous l'ont démontré. Pour un archéologue, Jésus s incorpore dans l'agneau aussi complétement que, pour un théologien, il s'incorpore dans le pain et le vin ; par le symbolisme iconographique, l'agneau est anéanti pour recevoir le fils de Dieu, comme les espèces matérielles disparaissent, par la consécration, pour faire place au Christ. L'agneau, par sa présence, ne rappelle pas seulement le fils de Dieu. mais il le montre ayant pris cette forme. Enfin l'agneau est un symbole qui exige la foi. Mais il n'en est pas ainsi du poisson; le poisson n'est qu'une métaphore rendue sensible par le dessin. À la vue du poisson on peut se rappeler Jésus auquel il fait allusion; mais on n'y voit pas Jésus en personne, car Jésus n'est pas là. Relativement à l’eucharistie, les catholiques croient que le pain et le vin, après la consécration, ne sont autres que le corps et le sang même du Christ; les protestants, au contraire, déclarent ne reconnaître dans les espèces consacrées que la figure du corps et du sang du Christ, et non le Christ en personne. Nous autres antiquaires, relativement au poisson, nous sommes protestants, et nous disons que cet être est la figure emblématique, mais non le corps de Jésus. Relativement à l'agneau, au contraire, nous empruntons le langage de la théologie orthodoxe et nous croyons que Jésus est là, sous la forme et sous l'apparence de l'agneau. Aussi, pour cela, l'agneau est orné du nimbe timbré d'une croix, absolument comme Jésus, parce que c'est Jésus sous la forme d’un agneau. Mais, par contre, le poisson n'est jamais réprésenté avec un nimbe, je ne dis pas crucifère, mais même tout uni. C’est, en un mot, une simple image qui s'applique à Jésus-Christ quelquefois, et même assez souvent, mais
comme on lui applique le pélican dans la classe des oiseaux, et la vigne dans l'ordre des végétaux. Le poisson rappelle le Christ, mais l'agneau le représente; le second est un grave symbole tiré des livres saints, et le premier une simple figure extraite des livres ecclésiastiques. On est obligé de reconnaître l'agneau, mais il est permis de rejeter le poisson.
Je dis que cette image du poisson s'applique à Jésus quelquefois ou même assez souvent, mais non pas toujours. En eflet, 1l faut se garder de l'excès dans lequel tombent les antiquaires italiens et les antiquaires français qui marchent à leur suite. Ces érudits déclarent, mais à tort, que partout et sans exception où l'on rencontre le poisson figuré sur un monument chrétien, ce poisson fait nécessairement allusion à Jésus- Christ. Mais si l'on peut dire que l'agneau ne représente pas constamment Jésus dans les monuments religieux, à plus forte raison doit-on le dire du poisson. L’agneau, en effet, figure quelquelois les apôtres, des chrétiens en général, les juifs même, comme le tombeau de Junius Bassus, entre autres, en est une preuve palpable. Assez souvent l'agneau ne représente personne ; 1l entre dans une œuvre d'art comme un pur ornement, comme y entrent une colombe, un coq, un canard, un passereau. Alors, dans ce cas, il ne porte le nimbe ni uni, ni crucifère. De même le poisson n'a pas ordinairement plus de valeur; cest un ornement insignifiant et qui ne rappelle le Ghrist ni de près, n1 de loin. Le poisson frappé sur les monnaies, même chrétiennes, peut être là,cet il y est souvent en effet, comme attribut de la ville qui a émis la monnaie, ou comme marque du monétaire; il n'a pas d'autre sens que le cheval, le hibou ou le poisson qui se voient sur les monnaies de différentes villes.
Un fait singulier, c'est que l’anagramme mystique de Jésus-
Christ, fils de Dieu, sauveur, fait par un Grec d'Alexandrie et avec un mot grec, Ixe»x>, n'ait rien produit en Grèce. Dans ce pays, en effet, on ne rencontre pas un poisson peint ou sculpté qui puisse figurer Jésus. On voit des poissons dans les mosaïques et surtout dans les fresques de la Grèce; mais ces poissons nagent en pleine mer et viennent rendre, pour le jugement dernier, les membres humains qu'ils ont dévorés: celui-ci un bras, cet autre une jambe, ce dauphin une tête d'homme, cette baleine un buste de femme!. On voit encore des . poissons glisser dans les eaux du Jourdain, au moment où Jésus se fait baptiser; on en voit dans la mer Rouge, quand les Hébreux la traversent à pied sec. Maïs ces poissons ne figurent pas Jésus, pas plus que ne le figure le vieux fleuve du Jourdain qui assiste au baptême, appuyé sur son urne, ou labîme de la mer Rouge, représenté sous la forme d'un Hercule redoutable qui saisit Pharaon et le noie. Ces poissons n'ont aucun sens allégorique; ils sont naturels, et Jésus-Christ n'est pas là. C'est dans les monuments latins qu'il faut aller le chercher. Mais, dans ces monuments eux-mêmes, Île poisson a la plupart du temps un tout autre sens ( quand il a un sens quelconque) que celui qui lui est attribué. Ainsi le poisson est fréquemment figuré sur les anciens sarcophages des catacombes recueillis aujourd'hui dans le musée chrétien du Vatican ; la carpe, le dauphin , seuls ou accompagnés d'autres * Ce sujet bizarre et plein de vie est représenté dans les peintures un peu détaillées du jugement dernier; il est notamment très-complet à Salamine, dans l'église de la Panaghia phanéroméni et au monastère de Valopédi, sur le mont Athos. Le manuscrit d'Herrade ( Hort. delic.), byzantin sous plus d’un rapport, offre le même sujet, avec celte légende : « Corpora et membra hominum a bestiis, et volucribus, et PisciBus olim « devorata nutu Dei repræsentantur, ut ex integra humana massa resurgant incorrupta « corpora sanctorum quæ non tantum per bestias PAUL depictum est, afferuntur, sed nutu
« Dei præsentabuntur. » L’Apocalyse, XX, 13, dit : «Et dedit mare mortuos, qui in eo « erant, »
êtres ou objets, figurent sur ces tombeaux. On en a conclu qu'ils avaient, sous une forme différente, la même signification que la croix, que le monogramme du Christ gravés sur ces mêmes tombeaux, et quils spubobeiprit le Sauveur, ou du moins qu'ils le figuraient. On s'est probablement trompé: sur une fois, où cette intention pourrait être évidente, il y en aurait cinquante qui décèleraient un autre motif. En effet, chez toutes les nations, il est d'usage de figurer sur le tombeau d'un mort les attributs du métier exercé par lui pendant sa vie. Aujourd'hui encore, à Constantinople, dans le cimetière des Arméniens, toutes les pierres sépulcrales sont marquées des insignes de la profession exercée par le défunt que ces pierres recouvrent. Pour un Arménien tailleur d'habits, on a figuré des ciseaux, du fil, des aiguilles; pour un maçon, des marteaux, une truelle; pour un cordonnier, une forme, du cuir, un tranchet; pour un épicier, une balance; pour un banquier, des pièces de monnaie. Il en est ainsi des autres. Chez nous, au moyen âge, un compas, une règle, une équerre sont gravés sur la tombe de Hugues Libergier!. Dans le cimetière de l'Est, à Paris, une palette indique la sépulture d'un peintre; un ciseau et un marteau désignent celle d'un sculpteur. Des animaux qui parlent et agissent, des masques qui grimacent et sourient, annoncent, dans le même enclos, les tombes de La Fontaine et de Molière. Chez les Romains il n'en était pas autrement : un pêcheur avait une barque sur sa tombe; un berger, une brebis; un fossoyeur, une pioche; un navigateur,
* Cette tombe est aujourd’hui dans la cathédrale de Reims ; elle vient de l’église Saiut- Nicaise, bâtie par Libergier dans la même ville. L'architeete de Reims porte, comme Michel le Papelart, architecte de Châlons-sur-Marne, un modèle d'église qu'il appuie contre sa poitrine, sur son cœur. Ces grands hommes, qui ont élevé Saint-Nicaise de Reims, et Saint-Étienne de Châlons, sont tous deux du x siècle ; Libergier est mort en 1263 et Papelart en 1258.
une ancre où un trident; un vigneron, un tonneau; un architecte, un chapiteau ou les instruments de son art.