LE SAINT-ESPRIT EN HOMME
Le Saint-Esprit prend souvent une forme moins commune, mais plus curieuse que celle de l'oiseau, c'est la forme humaine. La colombe, depuis les vi‘ et vi siècles jusqu'à nos jours, a constamment représenté de Saint-Esprit; mais vers le x° siècle, à ce qu'il paraît, on lui donne un symbole rival. Ce nouveau type n a jamais Joui d'une grande faveur; la durée en a été plus courte que celle de la colombe et l'usage beaucoup plus restreint. C'est au x° siècle seulement qu'on commence à figurer le Saint-Esprit en homme, et, vers la fin du xvi°, on en revient exclusivement à la colombe que, du reste, on n'avait pas cessé de représenter. «(Quand on approche des temps modernes, dit M. Cyprien Robert, le génie de l'invention cherche à représenter l'Esprit saint comme un beau jeune honime, comme l'éternel adolescent dont est éprise la nature *. Mais le pape, dans un bref qu'on verra cité ailleurs, prohiba cette icone comme contraire aux traditions. À la rigueur, il n y a que le Verbe qui devrait revêtir la forme humaine ; car toute révélation extérieure de la divinité se fait par lui : le créateur dans
! Divine comédie, Purgatoire, chant. I.
* « Chronique de Strasbourg, année 1404.» C'est M. Robert qui fait la citation.
le Paradis terrestre, et le Jéhovah du Sinaï ne sont que luimême. Pourtant, on comprend qu'alors il apparaisse sous la figure d'un vieillardet soit ainsi confondu avec le Père éternel. Mais, pour le Saint-Esprit, 11 n'est aucun moyen de lui donner la forme humaine sans tomber à l'instant dans les méprises les plus graves. Ainsi la papauté eut raison de tenir ferme et de maintenir l'antique colombe ”. »
L'un des premiers et des plus célèbres exemples du Saint- Esprit fait homme par la puissance de l’art est déposé dans le manuscrit anglais attribué à saint Dunstan, mort en 988, et qui fut archevêque de Cantorbéry. Les trois personnes sont représentées sous forme humaine dans ce curieux volume. Le Père est en empereur et vieux; le Fils, en Christ et tenant sa croix, est plus jeune et peut n'avoir que trente ans;le Saint- Esprit, sans attribut, est jeune et presque imberbe?. Au x1r°
* Cours d'hiéroglyphique chrétienne, dans l'Université catholique, t. VI, p. 352. La représentation du Saint-Esprit en homme est plus ancienne que ne le croit M. Robert; on en connaît un exemple qui date du x° siècle, et il y en a peut-être d'autres antérieurs. Le bref dont parle M. Robert est sans doute celui d'Urbain VIIT; mais la défense s'applique à la représentation de la Trinité sous forme d'une tête unique à trois visages, ou de trois têtes sur un seul corps, et non pas à la représentation du Saint-Esprit sous forme humaine. Au reste, du moment où il est permis de figurer en homme le Père, qu'on n'a pas vu, on ne peut défendre de représenter sous cette forme le Saint-Esprit lui-même. En iconographie comme en théologie, les trois personnes divines sont nonseulement semblables, mais encore égales entre elles; ce qui est attribué à l'une convient également à l’autre. On fait fort bien de représenter le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe, mais on ferait encore mieux de lui donner la forme humaine. Le concile in Trullo s'éleva contre l'usage de figurer Jésus en agneau et prescrivit de le représenter en homme ; il serait à désirer également que le symbole de la colombe cédât, relativement au Saint-Esprit, devant la forme humaine. Je fais des vœux sincères pour que ies artistes chrétiens revêtent de plus souvent possible de la figure humaine la troisième personne de la Trinité; on peut trouver dans ce type, disgracié jusqu'alors, "mille motifs nouveaux et pleins de charme.
* M. le comte Auguste de Bastard (Peintures et ornements des manuscrits) a reproduit cette Trinité de S. Dunstan.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. LA ES siècle, en 1180,le manuscrit d'Herrade donne les trois personnes parfaitement égales d'âge, d’attitude, de costume et de physionomie; le Saint-Esprit, comme les deux autres personnes, est là un homme de trente à trente-cinq ans. Un peu avant cette époque, mais au commencement du même siècle, Abaïlard, à ce qu'il paraît, aurait fait sculpter sur pierre la Trinité comme Herrade la figura. C'est pour l'abbaye du Paraclet, à Nogent-sur-Seine, qu'il fit exécuter cette représentation. Ce curieux monument n'existe plus; il a été détruit à la révolution. Mais le P. Mabillon, qui l'avait vu probablement, dit que le Saint-Esprit, ayant la forme humaine, croisait ses mains sur sa poitrine et disait : «Je suis le souffle de l'un et de l'autre (du Père et du Fils). » L'Esprit portait une couronne d'olivier, se drapait dans une longue robe et partageait avec le Fils le manteau du Père!.
Une trop grande propension à confondre l'Esprit avec les deux autres personnes, et la discussion que les doctrines d’Abailard avaient soulevée à ce sujet, semblent interrompre pendant cent ou cent cinquante ans les représentations du Saint- Esprit sous forme humaine. Mais on y revient au xiv° siècle; on les multiplie aux xv° et xvi', pour les abandonner totalement vers 1560, sous François [*. Du x1v° au xvi° siècle, ces représentations abondent et, en ne considérant le Saint-Esprit que sous le rapport de l’âge, nous le trouvons ayant la forme humaine, depuis l'enfance la plus tendre, et âgé de quelques mois, de quelques années seulement, jusqu'à la vieillesse assez avancée. Un manuscrit? nous le montre porté sur les eaux au
? Annales benedict. VE vol. p. 85, n° 14. Le monument dont Mabillon donne la description p'était certainement pas du temps d'Abaïlard, mais de la fin du xv° siècle. Il
est fâcheux que le savant bénédictin n'ait pas discuté l’âge de cette sculpture, qui n'existe plus.
? Manuscrit contenant divers offices, Bibl. roy. Suppl. 1. 638. Le Créateur porte un INSTRUCTIONS. — 11. 61
moment où Dieu crée le ciel et la terre. Ce Saint-Esprit est étendu sur les vagues, légèrement agitées; cest un enfant nu, tout jeune, et qui vient de naître.
122. — SAINT-ESPRIT EN ENFANT ET PORTE SÛR LES EAUX. Miniature du x1v° siècle. .
On croirait voir le petit Moïse flottant sur les vagues du Nil et recueilli par la fille de Pharaon. Mais 1ci c'est le Verbe de Dieu qui est sur la rive; il sépare la lumière des ténèbres. Dans un autre manuscrit, le Saint-Esprit est plus avancé en âge. C'est encore un enfant et le Père éternel le porte dans
nimbe en or, à rayons rouges et nombreux, mais sans croix. Le globe qu'il tient à la main gauche est sans croix également. Quant au Saint-Esprit, il est totalement privé de nimbe. C'est aux trois quarts du manuscrit, avant l'office in Dominica in palmis, qu'on trouve cette miniature. Malgré mes recommandations les plus fréquentes ét les plus positives, mon dessinateur a donc ajouté trois caractères qui ne sont pas dans l'original; je devais signaler ces erreurs, qui sont assez graves et que j'aurais fait disparaître si je m'en étais aperçu à temps.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 183 ses bras, comme une mère l'enfant qu’elle nourrit; mais il a de huit à dix ans déjà. |
123. — SAINT-ESPRIT EN ENFANT DE HUIT OU DIX ANS DANS LES BRAS DU PÈRE. Miniature française, xvi° siècle !.
C'est âgé de quinze ans que nous le voyons dans une Trinité dessinée pour illustrer un paradis de Dante”. Il n'en a que dix ou douze dans une planche que nous avons donnée plus haut*.
Dans un manuscrit de la Bibliothèque royale”, le Saint- Esprit a déjà de la barbe; il porte de vingt à vingt-cinq ans; il en a trente sur un bas-relief du xvi siècle, qui décore le tympan d’une église de village®. Le Saint-Esprit y est reconnaissable par la colombe divine qu'il porte sur la main gauche, contre sa poitrine. Jusqu alors ce beau jeune homme se montre comme le frère de Jésus, dont il a la figure, la physionomie,
* À la bibliothèque Sainte-Geneviève, Heures latines, n° 464.
? xvi' siècle. L'ouvrage où se trouve ce dessin appartient à M. Longueville Jones correspondant anglais du comité historique des arts et monuments.
* Page 223, planche 61.
‘ L’Aiguillon de l'amour divin, in-4°, n° 5094 ou 7275, xv° siècle.
* Voir plus bas, p. 508, pl. 126. 3
la taille et l'attitude. La couleur et la longueur des cheveux sont les mêmes aux deux personnes. divines; mais le Saint- Esprit est plus jeune que Jésus, plus jeune surtout que le Père éternel. Jésus est le frère aîné de cette divine famille. Le dogme déclare que le Verbe est le fils de Dieu le père, et que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils. Ces trois personnes sont coéternelles et aussi âgées l'une que l’autre. Mais l'art a voulu figurer à sa façon, matériellement et pour les yeux, la filiation du Verbe et la procession de l'Esprit; il a donc représenté le Fils plus jeune que le Père et l'Esprit plus jeune que le Père et le Fils. De là ces trois âges différents, qui seraient une hérésie en théologie, s'ils étaient destinés à figurer une différence réelle dans l’âge; mais ils sont orthodoxes, d'une façon grossière 1l est vrai, parce qu'ils caractérisent seulement la différence de relation des personnes divines entre elles.
Sur les stalles de la cathédrale d'Amiens’, le Saint-Esprit a gagné trois ou quatre ans; il porte absolument le même âge que Jésus-Christ, qui est assis près de lui et qui, comme lui, assiste au couronnement de la vierge Marie par le Père éternel. Le Saint-Esprit et Jésus sont devenus deux frères jumeaux, et, le Père étant aussi jeune qu'eux, il n'y a plus dans ce tableau l’idée de famille ni de génération, mais celle de la coéternité et de l'égalité des trois personnes.
Dans le manuscrit d'Herrade, on dirait que le Saint-Esprit à quarante ans, comme les deux autres personnes divines. La figure est plus sérieuse, plus sévère et même plus triste que dans tous les exemples précédents, où la physionomie est bien accentuée, suivant la différence de l’âge, et où, de bruyante pour l'enfant, de gaie pour le jeune homme, elle est grave pour l’homme mûr, qui vient d'atteindre trente ans.
* Rangée de gauche en regardant le maître-autel, à l'extrémité opposée à la nef.
Enfin différents monuments! donnent le Saint-Esprit âgé, à barbe longue, à cheveux gris ou blancs, à front ridé; il a cinquante, soixante, soixante et dix ans, comme le Père éternel lui-même. Le Père éternel alors, et c'est au xv° siècle, reconquiert la puissance qu'il avait perdue pendant tout le moyen âge : 1l impose sa figure et ses traits au Saint-Esprit et même à Jésus-Christ; il fait tout le monde à son image et à sa ressemblance. Alors la paternité, la filiation et la procession disparaissent, chassées par la coéternité et l'égalité des trois personnes.
Ces portraits du Saint-Esprit en homme, quoique peu rares, surtout au xv° siècle, sont cependant beaucoup moins nombreux que les représentations de la colombe; la différence de proportion est peut-être de un sur mille. D'ailleurs ces hommes divins se montrent tard et disparaissent avec la renaissance. Or le symbole de la colombe, quelque pur et élevé qu'il soit, est inférieur à celui de l'homme, comme un oiseau est inférieur à un être humain. On aime donc, après l'avoir vu si longtemps et si souvent abaissé à la condition d'un oiseau, on aime à voir le Saint-Esprit se transformer, comme on regarde avec plaisir un insecte grossier se changer en un papillon brillant, élégant et alerte. De l'oiseau à l'homme il y a progrès. Quand on passe sa vie dans l'archéologie et qu'on rencontre à chaque pas, à chaque siècle, dans chaque monument, le Saint-Esprit sous la forme d’un oiseau, on applaudirait volontiers avec joie lorsque par hasard se montre à vous un beau jeune homme imberbe ou à la barbe blonde et fine, aux joues fraîches et roses, aux cheveux onduleux et dorés, au sourire doux et bienveillant. Ce divin adolescent, on l'em-
? Notamment les manuscrits qui sont à la Bibliothèque royale, et connus sous le nom de Bréviaire de Salisbury et d'Heures du duc d'Anjou, Lavall. 82 et 127.
brasserait volontiers comme ferait une mère qui aurait laissé partir un fils tout jeune, encore enfant, et qui, après une longue absence, le reverrait beau garçon, très-grandi, trèsdistingué, très-intelligent, ayant fait fortune, étant devenu un homme.
Quoïque:ce portrait du Saint-Esprit en homme ait été abandonné à la renaissance, c’est à nous de le reprendre et de le perfectionner encore; les artistes chrétiens ne doivent pas laisser périr un si beau sujet, soit dans les représentations de la Trinité entière, soit dans celles du Saint-Esprit tout seul. L'Esprit en homme n'a pas fini sa carrière; c’est à l'avenir surtout qu'il appartient d'honorer l'intelligence, de cultiver la raison dans le Saint-Esprit, comme le passé a vénéré la puissance dans Dieu le père et l'amour dans Dieu le fils.