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PROPRIÉTÉS DU SAINT-ESPRIT

Jusqu'à présent nous avons considéré le Saint-Esprit comme une personne une et indivisible; mais, si nous avons cherché à le définir en le montrant comme dieu de l'intelligence, nous n'avons pas encore analysé ses propriétés diverses et spéciales. Il nous reste donc à dire quels sont les’attributs divins du Saint-Esprit et les qualités qu'il possède en propre.

On lit dans Isaïe !: « Un rameau sortira de la tige de Jessé, et de sa racine montera une fleur, et l'esprir du Seigneur se reposera sur lui? : l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit

* Cap. xt, vers. 1, 2 et 3:

* À la bibliothèque de l'Arsenal, dans le Speculum humanæ salvationis, manuscrit du xiv° siècle, Théol. lat. 42 B, f° 6: recto, on voit Jessé assis. De la poitrine du patriarche sort un arbre, un rosier. Au sommet de cet arbre brille une rose à cinq pétales, au

centre de laquelle, comme dans un berceau de fleurs, est un oiseau marchant, une petite colombe. C'est le Saint-Esprit qui se repose dans cette fleur. En 1007, dit de

ICONOGRAPHIE GHRÉTIENNE. 187 de conseil et de force, l'esprit de, science et de piété ; l'esprit de la crainte de Dieu.le remplira. »

Ces paroles s'adressaient au Messie, à Jésus, à Emmanuel, qu'une vierge devait concevoir et enfanter; à ce petit enfant qui devait porter la royauté sur ses.épaules et s'appeler admirable, conseiller, dieu, fort, père du siècle futur, prince de la, paix”. Cet enfant, divin était donc revêtu, de l'esprit de Dieu, dont les. facultés sont au. nombre de sept, car il. possède en propriété la sagesse,, l'intelligence, le, conseil, la force, la science, la piété, la crainte.

L'art chrétien a figuré très-souvent ce tableau: un arbre s'échappant des.entrailles, de la poitrine ou de la bouche” de Jessé. Le tronc symbolique jette à droite et à gauche des, rameaux qui portent les rois de Juda, les ancêtres du Christ; au sommet est assis sur un trône, ou dans le calice d'une fleur gigantesque, le Fils de Dieu. Tout autour de Jésus, et comme lui formant une auréole ovale, s'échelonnent sept colombes, disposées trois à gauche, trois à droite et une au sommet. Chacune inspire à Jésus la qualité qui lui appartient spécialement : l'une la sagesse, l'autre l'intelligence, la troisième le conseil et ainsi des autres. Ges colombes, blanches comme

R. P. dom Guéranger (Institutions liturgiques, vol. 1, p. 309), Fulbert, évêque de Chartres, composa l'Introït suivant pour la nativité de Marie :

Stirps Jesse virgam produxit, virgoque florem,

Et super hunc florem requiescit Spiritus almus.

Virgo Dei genitrix virga est ; los, Fihus ejus.

1 JIsaias, cap. vir, vers. 14; cap. 1x, vers. 6. De ces dernières paroles on a fait l'Introit qu on chante encore à la messe de Noël.

? A Reims, c'est de la bouche de Jessé, c’est-à-dire de l'organe de l'intelligence, et non de la poitrine ou des entrailles, organes de la vie matérielle, que sort l'arbre mystique qui porte à son sommet une grande fleur où repose le Messie, Jésus, l'Emmanuel d'Isaïe. (Voyez, à la bibliothèque de Reims, le manuscrit intitulé Bible historiale ; il est du xir° siècle et il a pour n° 28.)

le Saint-Esprit, et ornées comme lui d'un nimbe crucifere, ne sont pas autre chose que la représentation vivante des sept propriétés du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit est dessiné sous la forme d'une colombe; chacune des sept énergies qui le distinguent est, elle aussi, figurée sous cette même forme. Ce sont, pour ainsi dire, sept personnifications de ce Dieu un en sept propriétés, comme la divinité absolue est une en trois personnes réelles. Plus haut, nous avons donné un dessin tiré du psautier de saint Louis’ où l'on voit le Christ au sommet de l'arbre généalogique et entouré des sept Esprits ; ici, Jésus est porté par sa mère, et les sept petites colombes divines volent vers l'enfant et semblent le réjouir de leur chant mystérieux.

124. — JÉSUS ENVIRONNÉ DES SEPT DONS DU SAINT-ESPRIT. Miniature française, x1v° siècle ?.

[ est important de constater la place occupée par ces colombes relativement à Jésus, qu'elles environnent comme

* Voyez page 123, pl. 40.

? Manuscrit de la Biblioth. roy. Biblia sacra, 6829. Rien n’est plus fréquent que de

d'un cercle. Au chapitre de Dieu le père, on a dit quel était l'esprit de l'esthétique chrétienne dans la hiérarchie des objets entre eux; on se contentera donc de rappeler que le haut l'emporte en distinction sur le bas, que la gauche est inférieure à la droite et la circonférence au centre. Le sommet est préféré à la base et la droite à la gauche, de même que le foyer l'emporte sur le rayonnement. Or, dans Isaïe, l'ordre donné aux dons du Saint-Esprit est celui-ci: sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété, crainte de Dieu. Si l'on s'élève en commençant par la crainte de Dieu, on aura la sagesse au sommet; si au contraire on place la sagesse au bas de la série, cest la crainte de Dieu qui dominera sur l'échelon supérieur. Mais, dans les deux cas, la force et la science occuperont le milieu. Isaïe, en commençant par la sagesse et en finissant par la crainte, na pas dit malheureusement s'il montait ou s'il descendait d'une propriété à une autre; on ne sait donc pas où est la racine, où est la base, où est le sommet, où est la suprême vertu, où est au contraire la plus humble. Les symbolistes et les artistes du moyen âge ont eu le champ libre aux conjectures, et la place qu'ils ont donnée à telle propriété doit avoir probablement un sens et être l'expression de telle préférence ou de telle antipathie. Dans un ordre d'idées analogues, on voit que parmi les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, tel artiste ou tel moraliste de cœur, a mis la charité en tête; tel autre qui souffrait, l'espérance; un troisième, qui sentait le prix extrême de la croyance, et que les douleurs du scepticisme ont broyé, place la foi par-dessus

voir les colombes environnant ainsi Jésus homme ou enfant. On les remarque deux fois sur les vitraux de l’église de Saint-Denis, trois fois sur ceux de la cathédrale de Chartres, une fois sur les vitraux de la collégiale de Saint-Quentin, des cathédrales d'Amiens et de Beauvais, et sur ceux de l’église de Breuil, village de l'arrondissement de Reims.

tout. Fénélon et saint Vincent de Paule auraient pu préférer la charité aux deux autres vertus; mais saint Jérôme, Tertullien et Bossuet auraient certainement préféré à la charité la foi. Ainsi, dans la place que l'on: fait occuper à une vertu , sé révèle une sympathie individuelle et quelquefois une sympathie sociale. Ce qu'on vient de dire en effet de Fénélon, de saint Vincent de Paule, de Bossuet, de saint Jérôme et de Tertullien ; on peut le dire dela société entière. Quand, à telle époque, à tel siècle, c'est: la foi qui l'emporte, on met cette vertu au pinacle; on la fait reine, on la couronne, on l'assied sur un trône. La foi domine alors ses deux compagnes. Au contraire, lorsque la société est croyante, mais écrasée par des souffrances de toute espèce; lorsque les guerres, les famines, les maladies désolent un pays, ce pays se réfugie dans l'espérance; on fait descendre la foi de son trône pour y placer l'espérance. Mais lorsque le sentiment moral est oblitéré, lorsque le cœur malsain ou aveuglé est stérile ou ne sait plus se diriger, alors c'est la charité qu'on fait luire comme un phare et qu'on propose en remède à l'espérance.

Il en est arrivé ainsi effectivement. Aux premiers jours du christianisme, 1l fallait croire avant tout et croire à l'incarnation du Verbe, à limmortalité de l'âme, à la résurrection des corps; tous les monuments figurés se sont imposé la tâche de provoquer la foi. Les anciens sarcophages, les fresques des catacombes, les mosaïques des basiliques romaines offrent constamment aux regards Jésus qui naît, agit et ressuscite. Sans cesse la vie est extraite de la mort, pour montrer qu'au Jugement dernier le corps ressuscité sortira du tombeau : Jonas est vomi par la baleine, les trois enfants de Babylone sont respectés par le feu de la fournaise, Jésus ressuscite Lazare. Alors il faut croire, puisqu il s’agit de substituer une religion

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 191 à une autre : C'est le règne de la foi. Mais dans les mauvais jours, à l'époque des invasions des barbares d’abord, des Normands ensuite, surtout après la mort de Charlemagne, quand l'empire se disjoint de tous côtés, et que la guerre court d'une province dans une’autre etse promène de ville en ‘ville; quand la féodalité s'enfante et quand les appréhensions de l'an 1000 viennent éffrayer toutes les âmes, alors c'est à l'espérance qu'on s'adresse; c'est l'espérance qu'on place à la tête des trois grandes vertus. On croit, et la foi n'est plus mise en doute; mais il faut espérer au milieu de ces terribles événements qui semblent ôter toute espérance. Au xn° siècle, tout se raftermit: on à passé l'an 1000 et l'on s'étonne de vivre encore. La royauté, bienfaisante et forte, écrase ou domine les petits tyrans féodaux; prévoyante, ellé établit l'ordre, elle réforme où plutôt elle invente l'administration: On est heureux ; mais, comme dans tout bonheur; on se laisse aller à la nonchalance, au luxe, à la bonne chère; au plaisir. Il faut donc relever ces âmes amolhes et égoistes par l'ardeur et le dévouement de la charité. | En cherchant bien, on retrouve dans les sculptures: des cathédrales, dans les peintures des vitraux, dans les miniatures des manuscrits, ces différences de sympathies qui témoignent d'une différence d'époque; on va même jusqu à surprendre dans des édifices de même âge, mais de pays différent, une différence individuelle. Ainsi, à là cathédrale de Paris, comme on l'a déjà remarqué, on préfère les confesseurs aux martyrs, cest-à-dire l'intelligence à la foi; à Chartres, au contraire, la foi a le dessus sur l'intelligence, les martyrs sur les confesseurs. À Notre-Dame de Brou, dans une église bâtie par une femme, la charité prime toutes Îes autres ver-

tus. Pendant la renaissance, on est plutôt païen que chrétien; G2.

on néglige, non-seulement l'une des vertus théologales, mais toutes les trois à la fois, pour leur substituer les quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la tempérance et la force, vertus morales et que le paganisme exaltait avant tout. En résumé, des vertus personnifiées et représentées dans les monuments chrétiens témoignent, par leur nature, leur nombre et la place qu'elles occupent, de l'état social de l'époque et du pays où on les représente. Par conséquent la place respective donnée aux sept dons ou propriétés du Saint-Esprit ne saurait être indifférente. Il suffirait d'avoir appelé l'attention sur ce sujet pour en démontrer l'importance, mais il ne sera pas inutile de produire quelques exemples à l'appui de notre observation. Isaïe, avons-nous dit, laisse de l'incertitude sur la place qu'il assigne à la sagesse et à la crainte. En étageant les sept vertus, faut-il mettre la crainte en bas et la sagesse en haut? Il est probable qu'il en est ainsi, car Isaïe, en nommant la sagesse avant toutes les autres et en terminant par la crainte, établit une série dont les analogues sont toujours descendants, La sagesse marche en tête comme un chef suivi de ses subordonnés. De plus, la crainte est un sentiment assez simple, tandis que la sagesse est une vertu complexe; la sagesse est donc, à ce titre, une plus grande vertu que la crainte. C'est ainsi que toutes les civilisations et toutes les religions l'ont entendu. L'homme qui se règle sur la peur est inférieur à celui que la sagesse dirige. Enfin un texte sacré, corrélatif à celui d'Isaïe, semble donner une solution complète. IL est dit, dans les Psaumes, que la crainte est le commencement de la sagesse ; la crainte entière n’est donc qu'une partie de la sagesse, qui est un grand tout. De la crainte naît la sagesse, comme de la racine l'arbre entier et son sommet. Ainsi donc le dernier des

© enitium sapientiæ timor Domini. » Psal. cx, v. 10.

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 193 dons nommés par Isaïe est le plus faible, tandis que le premier est le plus puissant; la crainte doit être placée au bas. De la piété à la science, à la force, au conseil, à l'intelligence on arrive à la sagesse, comme du bas d’une échelle on parvient jusqu'au sommet. Telle doit être la disposition en ligne verticale; en ligne horizontale, la sagesse doit être à la tête et la crainte à l'extrémité opposée. Rhaban Maur, dans le poëme déjà cité, a disposé en croix les sept dons du Saint-Esprit; 1l les échelonne verticalement, puis il les distribue horizontalement, comme nous venons de l'indiquer :.

Voici à peu près la figure que dessine cette disposition :

spiritus |

sapientiæ ,

spiritus

intellectus,

spiritus

spiritus spiritus spiritus consilii, spiritus spiritus spiritus sapientiæ, intellectus, consilü, fortitudinis, scientiæ, pietatis, timoris.

spiritus

scientiæ ,

spiritus

pietatis,

spiritus

timoris.

En ligne circulaire et continue, les vertus doivent être placées à peu près comme les heures dans le cadran. La première et la plus importante, la sagesse, doit être en haut où l'on place une heure; la crainte, où on lit douze heures. En arcade cintrée ou ogivale, la crainte doit être à la naissance du cintre, à gauche; la piété à la naïssance du cintre, à droite, et la sagesse à la clef de l'archivolte. Telle devrait être la disposition

! Rhaban Maur, De laudibus sanctæ Crucis, 1° volume des OEuvres complètes, p. 312, fig. xvr.

n94 | INSTRUCTIONS.

normale et conforme au texte d'Isaïe; mais, par les raisons données plus haut, par les préférences des époques et des pays, par les sympathies ou l'humeur des individus, il a dû y avoir et il y a eu en effet des inversions. Toutes ces variétés doivent être signalées avec soin, parce qu'il peut y avoir un enseignement et des déductions historiques à en tirer.

Dans l'Apocalypse”, l'agneau est doué de sept yeux et de sept cornes, qui sont les sept esprits de Dieu;le lion de Juda, le Christ, reçoit les sept dons de l'esprit divin; or ces sept dons diffèrent, à quelques égards, de ceux d'Isaïe, quant au nom et quant à la hiérarchie; les voici en regardtels qu'on les trouve dans Isaïe et dans l'Apocalypse :

Isaïe. Apocalypse.

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