Genèse », i
2. J'ai passé devant l'Hippocrène sans y voir d'eau, et il m'a paru que le petit village de Delphes pourrait tarir la Castalie en y puisant à discrétion.
Les niches de la façade et des lianes de l'Opéra doivent abriter les personnages allégoriques ou réels qui composent le cortège de l'idéal ou de Vénus, des Grâces et des Muses. Les Muses personnifient les sciences et les arts; mais cette encyclopédie des anciens est bien incomplète. Clio représente l'histoire; Thahe, la comédie; Melpomène, la tragédie; Érato, la poésie élégiaque et amoureuse ; Calliope, l'épopée ; Uranie, l'Astronomie; Polymnie, l'éloquence et la poésie lyrique; Terpsichore, la danse; Euterpe, la musique. En fait d'art, la poésie n'a pas à se plaindre : sur neuf Muses, elle en a cinq à sa disposition ; c'est véritablement du luxe. Mais aucun des arts du dessin n'a de Muse pour patronne. Quant aux sciences, l'astronomie est la seule qui ait une protectrice ici; c'est de l'indigence. Le moyen âge, en présence de cette classification insuffisante, semble avoir voulu comblei les lacunes, et il a personnifié à sa manière les arts e les sciences. Mais ces arts sont ceux de la parole seu-j lenient, la Grammaire, la Dialectique et la RhétO' rique, et il ajoute encore à l'abondance déjà excessiv» de l'antiquité. Quant aux sciences, puisque la Grèd n'avait songé qu'à rastronomic, le moyen âge n'avai
pas de peine à être plus complet, et il a groupé en faisceau l'Arithmétique, la Géométrie, l'Astronomie et la Musique. Cette dernière, je ne sais pourquoi, a bien du mal à se dégager de la science pour prendre son essor et devenir un art, le plus grand peut-être, mais surtout le plus immatériel. Toutes ces classifications me paraissent puériles, et il serait grand temps de remettre au creuset les Muses de l'antiquité et les Arts libéraux du moyen âge, pour les allier avec des éléments nouveaux, et en tirer une classification complète et vraiment sérieuse. La décoration de l'Opéra serait, du moins quant aux arts, une circonstance des plus opportunes. Quoi qu'il on soit et en attendant, laissons les Muses où nous les avons mises, et, pour n'être pas ingrats envers le moyen âge, introduisons dans leur cortège la personnification des sept Arts libéraux. Sept niches sur cette grande façade ou ces flancs allongés, ce n'est pas demander trop. Mais une fois cette justice historique rendue à tout le monde, à l'antiquité comme aux époques plus récentes, il faut faire une place, et la faire belle, à la personnification de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, de la danse, de la musique art et non science, de la poésie générale et non partielle. Puis, comme complément réel de ces personnes idéales, on pourrait rassembler autour de l'Architecture les plus grands architectes de tous les temps et de tous les pays, Libergier comme Dédale et Ictinus, Robert de Lu-
zarches comme Apollodore et Orcagna, Christophe VVren et Brunelleschi, Delorme et Ducerceau. Autour de la Sculpture se rangeraient Phidias, Praxitèle, Nicolas et André de Pise, Ghiberti, Michel -Ange, Pujet et tous les autres grands sculpteurs. La Peinture s'enorgueillirait d'une escorte plus nombreuse encore^. La Danse aurait un cortège plus réduit et beaucoup moins illustre; mais la Musique et surtout la Poésie trôneraient au milieu des plus sublimes et des plus nombreux génies.
Les niches ne suffiraient pas pour loger cette foule; d'ailleurs, par leur espacement, elles ne permettraient pas facilement de reconnaître les différents groupes. Mais, sur les longues frises de la façade, des flancs et du chevet de l'édifice pourraient se dérouler des scènes où chaque art, entouré de ses plus illustres enfants, jouerait son rôle spécial. C'est au développement de séries analogues que les frises sont ordinairement consacrées. Dans les temples antiques, le combat des Centaures et des Lapithes, la bataille des Amazones, les travaux d'Hercule, occupent les frises des entablements et nous montrent comment nous pourrions décorer les frises de l'Opéra.
Après cette station un peu longue peut-être au dehors, entrons dans l'intérieur de l'édifice.
I. La peinture de Delaroclie, à ramphithéâtre de l'École des beaux-arts, donne une idée du personnel des artistes qu'on pourrait glorifier sur les murs de l'Opéra.
DE LOPÉRA. 19
D'abord s'ouvre le large vestibule où la foule se partage à gauche et à droite pour gravir les deux grands escaliers qui conduisent dans la salle des représentations. Au-dessus du vestibule est établi le foyer public où, dans les entr'actes, les spectateurs circulent pour se voir de près, s'aborder, se communiquer leurs impressions ou se livrer simplement au délassement de la locomotion. Derrière la scène, à droite et à gauche, sont pratiqués le foyer de la musique et le foyer de la danse, où se donnent les leçons particulières et où se font les répétitions spéciales avant les répétitions générales sur la scène et avant les représentations. Derrière ces foyers est établie l'administration de l'Opéra, dont la salle du conseil et les archives et la bibliothèque sont les pièces principales. Tout cela, vestibule, escaliers, salle, foyer du public, foyer de la musique, foyer de la danse, salle du conseil, archives, bibliothèque, demande une ornementation particulière et appropriée à sa destination. La sculpture s'est exclusivement chargée du dehors; au dedans, surtout au vestibule et aux escaliers, elle occupera encore une place assez importante, mais cette place, elle la partagera avec la peinture, qui a le droit de posséder la salle, les foyers et les salons.
Dans le vestibule, espèce d'antichambre, les valets alertes des opéras boufies, les soubrettes joyeuses des comédies, les rieuses ballerines des danses les plus célèbres , semblent faits tout exprès pour recevoir Taffluence qui se rend au spectacle. Ce sont les domestiques de la maison. La statuaire est bien grave pour ces masques grotesques et ces figures fripées ; mais cependant les plus illustres de ces gais personnages, car il y en a d'illustres, peuvent animer la pierre, sinon le marbre. Le reste se peindrait simplement sur les murs.
Kscorté par les poètes ordinaires et les librettistes, par les musiciens de seconde classe et surtout par les compositeurs de ballets, on monterait les larges escaliers qui conduisent à la salle. Ces artistes médiocres, ces « poetae minores », sont déjà des membres de la famille, et c'est entre les deux haies qu'ils formeraient à droite et à gauche, comme les gardes du corps sur les marches d'un escalier impérial, que l'on accéderait à la salle des représentations.
Ici, dans cette salle, la pleine lumière et le luxe éclatant : nous sommes dans l'olympe de l'art. Le ciel de cet olympe, c'est la coupole qui couvre la salle entière comme la voûte céleste couvre et enveloppe la terre. Le sujet qu'on ne peut éviter est donc la représentation du séjour habité par les plus grands dieux du monde antique. Comme, tout dieu qu'on soit, on finirait par s'ennuyer si l'on se contemplait éternellement sans jamais rien faire, il semble que l'on pourrait représenter dans cette coupole les noces de l'Amour et Psyché. Les Olympiens ne dédaignaient nullement les festins, car ils ont inventé le nectar pour boisson, et l'ambroisie pour nourriture, avec Hébé et Ganymède pour leur servir à manger et à boire. Dans un Opéra, où tout porte à la sensualité et à l'amour, il est bon cependant de modérer cet appétit de la matière par un élément plus éthéré. Cette jolie fable du mariage de l'àme humaine, sous le nom de Psyché, avec le fils de Vénus, semble un sujet assez bien approprié à cette place. Au moyen âge, on a visiblement imité cette union de l'Amour et Psyché en inventant le mariage de Mercure avec la Philologie, c'est-à-dire de la grammaire avec l'éloquence. C'est donc, comme création, un double héritage qu'il faut
recueillir avec soin. A de pareilles noces, mieux qu'à celles de Thétis et de Pelée, on peut convoquer les grands dieux, les demi-dieux, les héros, les grands génies de tous les pays et de tous les temps. Tout le monde y est intéressé. La renaissance des xv*" et XVI* siècles a bien des fois représenté ces noces de l'Amour et de Psyché; mais le personnel y est trop peu nombreux, trop exclusivement réservé aux Olympiens. En outre, la fête m'y semble mesquine : il faut que la musique, puisque nous sommes à l'Opéra, y ait une place encore plus importante qu'aux u Noces de Cana » ; il faut que la danse y prenne toutes ses aises. La fête doit être incomparable de mouvement et d'éclat.
Toutes les places qui, dans la salle des représentations, peuvent être occupées par la sculpture et la peinture, doivent être données aux grands poètes, aux grands musiciens, aux grands artistes de tout genre; c'est la digne bordure de ce ciel olympien où le corps s'unit à rame, où les sens se marient aux sensations.
Dans le foyer du public , je voudrais voir un de ces sujets développés, sinon inventés, par Pétrarque, notamment le Triomphe de l'Amour. Tous les specta-
leurs qui se rendent à l'Opéra sont évidemment poussés par l'amour, la plus puissante des passions. Pour les jeunes, c'est l'espérance; pour ceux d'âge moyen, c'est la possession; pour les vieux, c'est le souvenir. Le tableau, historique et symbolique à la fois, des ravages et des bienfaits de l'Amour, me semble le miroir oii chacun doit se regarder. L'Amour, non pas enfant, comme l'ont trop souvent représenté l'antiquité et la renaissance, mais jeune homme, comme aimait à le faire le moyen âge, est assis ou debout sur un char de triomphe enflammé ou brillant comme le feu. Le char est emporté au galop par quatre chevaux blancs couverts de harnais tout rouges. La foule des amoureux et amoureuses précède, accompagne ou suit le triomphateur, qui a pour devise cette sentence que Virgile appliquait au travail indomptable, mais que le moyen âge a prise pour son compte en changeant le premier mot :