EXPRESS
Le situs corporis comprend, en faisant concorder la statue avec les textes, l'extension du corps, la situation sur le côté droit, l'inversion de la tête, l'allongement des bras et l'avancement des genoux.
Dans la statue, nous constatons en plus le voile qui entoure la tête, une robe légère et à plis, avec des agrafes aux épaules, le double geste des mains, la nudité des pieds et la blessure du cou. Comment le voile n'a-t-il pas été signalé par Baronio et Bosio, qui se taisent également sur les agrafes et la ceinture? L'absence de chaussures paraît étrange, puisque sainte Cécile fut ensevelie dans le costume qu'elle avait au moment de sa mort. L'entaille faite par le glaive semblerait supposer la conservation des chairs. Peut-on attribuer ce sens littéral au corpus quantumlibet dessiccatnm du cardinal Baronio? Bien plus, comment a-i-on omis ce détail important du double geste sur lequel il s'est fait une véritable légende? Les doigts étaient-ils assez bien conservés pour figurer par leur extension,
i. Par une singulière inadvertance, Forcella l'a omise dans son dénombrement des inscriptions de l'église de Sainte-Cécile.
les autres étant repliés, l'unité de Dieu et la Trinité des personnes (')? Ni les Actes ni les récits des témoins oculaires ne font rien soupçonner de pareil. Et pourtant ce détail a une triple importance lipsanographique, hagiographique et iconographique (2)!
Bosio dit: Les os sont secs, exsuccis ossibus. Baronio ajoute : Le corps est desséché,
i. « Il (Maderno) voulut rendre jusqu'à la pose des mains, qui attestait d'une manière si expressive la foi de Cécile mourante. Les trois premiers doigts de la main droite étaient étendus ; ceux de la main gauche fermés, sauf l'index. Unité de la substance divine, trinité des personnes, tel était aussi le sens du geste symbolique qui témoignait, après tant de siècles, la croyance pour laquelle Cécile avait versé son sang. » (U. Guéranger,
2. Voici, d'après le manuscrit de la bibliothèque d'Albi, les passages des Actes où sainte Cécile discute avec son beau-frère la croyance à l'unité de Dieu et à la divinité :
« Omnia enim quae facta sunt, Filius, ex Pâtre genitus, condidit. Universa autem quœ condita sunt, ex Pâtre
procedcns Spiritus animavit Cui Tiburtius : Certe
unum Deum asseris et nunc très esse testaris. Respondit Caecilia: Sicut in una hominis sapientia sunt tria, scilicet ingenium, memoria et intellectus, sic et in una divinitatis essentia très personas esse possunt. » {Recherches, t. I, p. 62.)
La profession de foi à la Trinité se trouve dans Métaphraste : « Tune surgens beata Cascilia constitit et cum
magna dixit audacia Cceli et terras creator ex se,
priusquam omnia faceret, genuit Filium et produxit ex sua potentia Spiritum sanctum, ut vivificaret universa. Omnia autem qua: facta sunt construxit Filius, ex Pâtre genitus et omnia quae fuerunt constructa Spiritus sanctus animavit. Uicit ei Tiburtius : Hucusque dictum est credi opportere unum Deum esse in ccclis. Quomodo autem nunc très testaris esse deos ? Respondit sancta Csecilia et dixit : Unus est Deus in sua virtute, quem sic in sua virtute partimur ; quomodo in uno homine esse dicimus artem, memoriam et intelligentiam, quoniam arte invenimus id quod non didicimus, memoria tenemus quod
docemur, intelligentia comprehendimus Quidnam
ergo faciemus? Nunc haec tria in homine una possidet intelligentia ? Si ergo homo in una intelligentia possidet nomen trium significatorum, quomodo non Deus omnipotens in una et eadem divinitate vim obtinet trinitatis ? » {Recherches, t. 11, p. 124-125).
Le cardinal Bartolini est plus précis : « Caecilia dixit : Unus est Deus in majestate sua, quem ita in sancta Trinitate dividimus, ut in homine dicimus esse sapientiam; quam sapientiam dicimus habere ingenium, memoriam
et intellectum Numquid non ista tria una sapientia
in homine possidet ? Si ergo homo in una sapientia trium possidet numerum, quomodo non Deus omnipotens in una deitate sua; Trinitatis obtinet majestatem? » (p. 34.)
gjconograplne ht mainte Cécile.
dessicatum (') ; le cardinal Sfondrati parle d'intégrité, integram(2). Qu'en est-il en réalité ? Très probablement le corps avait perdu sa chair et sa peau; il ne restait que les ossements, sensibles à travers les vêtements, le squelette continuant à dessiner une forme humaine. Quant à croire que le corps, comme dans la statue, ressemblait au cadavre d'une personne morte depuis peu de temps, je m'y refuse complètement. L'artiste a fait preuve, dans la circonstance, d'un très grand talent, car la statue sculptée par Etienne Maderno est véritablement un chefd'œuvre; mais je crains bien que l'imagination ne joue un rôle considérable, ne tienne la place principale dans cette restitution, qu'on ne peut prendre à la lettre pour un fac-similé rigoureux (3). Qui l'en blâmera?
1 . L'auteur des Recherches va trop loin quand il fait ce reproche à Baillet :
« N'est-ce pas une témérité impardonnable au Sr Baillet devenir hardiment et sans autorité, très longtemps après, soutenir indignement que le corps de sainte Cécile est desséché ? » (T. II, p. 409.) Il tenait, en effet, pour l'incorruption absolue et il signalait des analogues. « Cette merveille n'est pas si extraordinaire pour qu'on soit autorisé à nier V incorruption du corps de sainte Cécile. » L'auteur cite, avec le Bréviaire romain, saint Ferdinand: « Jacet ejus corpus incorruptum adhuc post quatuor secula »; sainte Thérèse:«Ejus corpus usquead hanc diem incorruptum »; saint Laurent Justinien : « Integrum atque incorruptum»; saint Edouard le Confesseur : « Corpus incorruptum » ; sainte Madeleine de Pazzi : « Cujus corpus usque in prœsentem diem incorruptum servatur. » (T. III, p. 10, 14, 15.)
L'office propre de sainte Lucie, au second nocturne, contient ce détail : « Hisce utique votis beatissimam hanc virginem et Christ i martyrem Luciam urbs Venetiarum propius prosequetur, qua; sacrum ejus corpus jam ab anno reparatas salutis millcsimo biscentesimo quarto custodit mirabiliter incorruptum. » (Bea.ugra.nd,Saiute Lucie,p. 147.)
2. En 1690, fut faite à Poitiers l'ouverture du tombeau de l'évêque saint Guillaume Tempier. Le calendrier des bénédictins de l'abb.iye de Saint-Cyprien, où reposait le corps, porte expressément : « Ejus sacrum corpus integrum repertum est ». Or le procès-verbal constate simplement ceci : « Avons trouvé dans ledit tombeau les ossements et cendres dudit St Guillaume, lesquels ossements desséchés et décharnés. »(Dom Fonteneau, t. LVL) Integrum doit donc s'entendre du squelette, qui était au complet et non d'une intégrité absolue, puisque les chairs étaient tombées en « cendres ».
3. Pourquoi Maderno a-t-il omis, aux pieds de la sainte, les linges roulés qui attestaient qu'elle avait versé son sang pour la foi au Christ ?
L'art a des privilèges qu'il est essentiel de sauvegarder : la convenance a aussi ses droits qu'il faut respecter. En quoi le public eût-il été édifié d'avoir sous les yeux un squelette vêtu, comme on voit les corps de certains papes retrouvés au XVIIe siècle dans la basilique vaticane? La piété exige d'autres reproductions que celles que réclament la science et l'histoire. Ici nous avons un type conventionnel, singulièrement amplifié et, tout en demeurant dans les lignes générales, arrangé pour produire un effet intentionnellement cherché. L'exactitude mathématique, photographique, comme on dirait actuellement, n'a pas préoccupé le sculpteur au point de lui faire oublier la pratique de l'atelier. Sa statue est idéalisée, étudiée avec soin jusque dans les plis de la robe et du voile, non moins que dans son anatomie ('); puis, avec une habileté consommée, il a fait ressortir son marbre blanc sur un fond noir, qui, à la rigueur, peut simuler l'arche de cyprès, obscurcie par le temps, qui renfermait la sainte dépouille (2).
La maquette de Maderno, achetée à Rome par M. Ratel, a été offerte par M. Cartier à l'abbaye des bénédictines de Solesmes, fière de posséder un original de cette valeur. C'est sur ce modèle que M. Bariller a sculpté la copie qui orne le maître-autel. Personne n'était donc mieux à même de me renseigner, à tous les points de vue, sur une œuvre d'art qui, depuis trois siècles, attire si vivement l'attention des voyageurs, heureux d'en rapporter des réductions en marbre, albâtre, bronze et plâtre ou des gravures et des photogra-
f. Une teinte de réalisme se fait jour dans la robe un peu collante et surtout la saillie des seins, évidemment pure fiction.
2. L'encadrement du locule est rehaussé d'étoiles et de têtes d'anges ailées, pour rappeler que Cécile a reçu au ciel la récompense de son martyre. À
3Jconograplne De sainte Cécile,
phies ('). Voici la lettre qu'a bien voulu m'écrire à ce sujet le célèbre sculpteur d'Angers, le 2 mars dernier :
«Monseigneur, je viens vous rendre compte de mon voyage à Solesmes et vous donner les mesures de la statue de sainte Cécile, qui est placée dans le tombeau de l'autel majeur, en marbre blanc, de l'église des Dames Bénédictines de Solesmes.
« Le socle a 1 m, 3 5 de longueur, om,47 de largeur et om,o8 d'épaisseur. La statue est faite dans toute la longueur du socle, elle a donc im,35. Développée, c'est-à-dire, si elle était droite, elle aurait de im,50 à im,55, d'après les mesures que j'ai prises sur le marbre, qui est une copie du modèle original placé à l'intérieur du monastère de Sainte-Cécile. Ce modèle me sera prêté, si un jour on vient à réaliser le projet de faire cette statue pour la cathédrale d'Albi.
«Je dois vous dire, suivant ma conscience et mes connaissances artistiques, ce que je pense de cette statue : Elle représente une taille petite (2). Le sculpteur Maderno a dû, pour faire son œuvre, avoir des renseignements assez précis à ce sujet, et a copié une belle nature de jeune fille formée, afin, sans doute, de mieux rendre son sujet par les formes élégantes de la grande patricienne romaine devenue aussi une grande sainte;
1. M. Prompt, photographe à Albi, a d'excellents clichés de la confession de Sainte-Cécile, grand et petit format.
2. M. Bariller me permettra d'émettre ici un avis différent du sien pour deux motifs. D'abord est-il certain que la statue soit absolument de grandeur naturelle? Puis, même dans l'attitude contractée, sainte Cécile ne paraîtelle pas de haute taille, puisque la longueur totale donne sept tètes, ce qui, en réalité, redressée, la porte à huit ? « On prend la tête pour unité de mesure et l'on dit que le corps doit avoir huit têtes de longueur. Le bassin est à quatre têtesdu talon età quatre têtes du sommet du crâne; il est juste au milieu du corps. Le genou est à cinq têtes
et demie La proportion réelle du corps humain est
environ de sept têtes et trois quarts ou de huit ; c'est celle que nos peintres et sculpteurs , qui préfèrent à l'idéal la réalité, ont adoptée de nos jours. » (Didron, Man. dkonog.chrét., p. 53.)
d'après le marbre, je crois que Maderno a voulu représenter une jeune fille de 17 à 20 ans au plus. C'est mon avis.
« Je crois à l'exactitude rigoureuse de la statue. C'est-à-dire que le sculpteur a eu pour but de rappeler, autant que possible, l'ensemble de sainte Cécile, par la taille, les formes gracieuses et la beauté du visage, car l'artiste n'a rien oublié et rien sacrifié de la belle nature, assez développée, mais très fine et gracieuse de forme, d'une jeune fille de 18 à 20 ans. Le nu est d'un dessin très pur et très correct, les formes sont vraies; malgré cela, la statue est une œuvre religieuse, modeste et poétique. Du reste, elle n'a rien de commun avec la statuaire que vous connaissez ; elle est religieuse dans tout son ensemble et dans la pose, je dirai même dans les détails.
« Comme sculpture, elle ressemble à celle qui se faisait autrefois chez les Romains.
« En un mot, pour les artistes, c'est la copie d'un beau corps d'une jeune fille, couchée dans une pose naturelle et modeste, mais cherchée avec art, drapée d'une simple tunique très fine épousant les formes du nu, ce que nous appelons draper de très près; c'est si habilement trouvé que rien ne peut choquer l'œil le plus candide.
« Voilà,Monseigneur, les renseignements que je peux vous donner sur cette statue. Ayant plutôt l'habitude de manier le ciseau que la plume, j'aime à croire, cependant, que mes renseignements pourront vous servir. »
LA statue de sainte Cécile fut sculptée l'an 1600, l'année qui suivit l'invention. A la même date se répandirent des images, gravées et tirées sur papier, où une pose analogue avait été adoptée.
Le P. Louis de Pérouse, dans son abrégé
3Jconograp!)te De sainte Cécile-
des Annales de Baronio (Paris, 1637), s'exprime ainsi: « Innumerae virginis veluti in latus dormientis imagines, marmore, œre ac penicillo expressœ, toto pêne christiano orbe distributa; vénales hodieque habentur. » Le Génovéfain met cette note à ce passage: « Plurimas habeo aut vidi divse Caeciliœ imagines, sed nullam quai ipsam in latus dormientem exhibeat. Unde, ut opinor, non sunt tam communes quam auctor contendit nec tam multse sunt distributae. » [Recherches, t. II, p. 453.)
L'auteur des Recherches a raison : si les gravures ont été communes autrefois, elles ne le sont plus maintenant. Je ne puis en citer que deux actuellement subsistantes. La troisième, qui était à Albi, est perdue. Le cardinal de Bernis qui l'a vue la décrit de cette façon : « Si une estampe que quiconque l'a voulu a pu voir chez Mgr l'évêque d'Evric, de pieuse mémoire, prévost de l'église d'Alby, a été tirée d'après nature, elle peut servir de preuve à la vérité des reliques que l'église d'Alby possède. Elle représente le corps de sainte Cécile couché sur son côté et assez découvert pour laisser voir qu'il y manque la mâchoire inférieure et un os d'un de ses bras ('). »
J'ai été mis sur la voie de l'autre renseignement par un ouvrage classique en la matière. « Vers la même époque (de la seconde invention) on publia une gravure représentant sainte Cécile dans son cercueil, avec cette légende: Hoc habitu inventa est. On en peut voir encore plusieurs exemplaires en diverses bibliothèques publiques, deux notamment dans la bibliothèque de Carpentras, parmi les manuscrits de Peiresc, contemporain de la découverte. » (Paul Allard, Rome souterraine, 2e édit., p. 231.) Comme les « bibliothèques publiques » qui contiennent ce curieux dépôt, ne sont pas