OBSERVATION L
Hystérie.
Th. L..., dont nous allons rapporter l'histoire, n'appartient pas à proprement parler au groupe de Vhystéro-épilepsie. C'est une hystérique ordinaire. Mais, en raison de la simplicité de ses attaques, dans lesquelles les phénomènes épileptoïdes étaient à peu près nuls, nous avons cru devoir placer son observation en tête de ce volume. Elle aura encore l'avantage de mieux mettre en relief les phénomènes multiples que nous aurons à décrire chez les autres malades.
Sommaire. — Aiitécifdents. — Maladies de l'enfance. — Déhit de l'hystérie; ses causes. — Hémianesthésie. — Hyperesthésie ovarienne. — Description des attaques : pô'iodes. — Urines. — Température. — Traitement et marche des attaques. — Relation entre les règles et les attaques. — Tuberculose pulmonaire ; son influence sur les attaques et sur les symptômes permanents de l'hystérie. — Mort. — Autopsie.
L...., Th., fleuriste, est entrée à la Salpétrière (service de M . Gharcot), le 1 2 août 1 8^72 ; elle était âgée de 18 ans.
Renseignements foufnis par ■■ sa mère (juin 1874)-. Pèr'e, mort à 42 ans, d'une pleuréàie; il était très-irritable, grand bu-
veur de café. Dans l'année qui précéda la naissance de Thérèse, il eut des crises nerveuses dans lesquelles il ne perdait pas connaissance, mais il ne pouvait se tenir, tombait et parfois se blessait.
Ces crises, qui se terminaient par des pleurs et du tremblement, duraient 1 0 a 1 3 minutes. [Père, nerveux, mort à 83 ans d'une rétention d'urine.
— Mère, âgée de 80 ans, bien portante.]
3/ère, sujette à des bronchites; aucun accident nerveux. [Père, movld'nne attaque d'apoplexie à 60 ans. — 3Jère, morte de la poitrine à 46 ans; elte avait eu 21 enfants.]
Pas de consanguinité.
Deux enfants : 1° une fille, âgée de 22 ans, d'une bonne santé, mais très-impressionnable ; 2° notre malade.
Th. a été élevée en nourrice jusqu'à dix mois ; elle aurait pâti dans les trois derniers mois, ce qui décida sa mère à la reprendre : elle téta une chèvre jusqu'à 4 ans. Sa première enfance a été très-accid^entée : bronchite, eczéma géhéralisé, rougeole, varioloïde. A chaque dent qui perçait, elle était à la mort; pouftant elle n'eut pas de convulsions ; ses dents ve-
naient toutes gâtées. A 3 ans et demi, elle ressemblait a une petite vieille, pissait encore au lit et commençait à peine à parler et a marcher. A partir de 4 ans, l'intelligence s"est développée et toutes les fonctions ont pris un cours régulier. Vers 7 ans, glande au cou de la grosseur d'un œuf. Th. était paresseuse, elle ne voulait rien apprendre, était taquine, médian tt; et se faisait renvoyer de toutes les pensions où on la mettait.
Les rèffles ont paru sans douleurs à 13 ans. Après la troisième époque, il y eut une suspension d'un an. Mise en apprentissage comme fleuriste (15 ans), Th. travaillait mal et se disputait avec ses camarades. Chez elle, sa mère et sa sœur la laissaient faire ses caprices pour avoir la tranquillité.
En juin 1870, elle eut une fièvre muqueuse dont la convalescence fut longue.
La première attaque d'k^stém est survenue en juillet 1871 dans les circonstances suivantes : Son patron l'accusa, à tort , de lui avoir dérobé 500 fr; il lui fit une scène violente et la menaça de la pri-"
son : huit jours plus tard. Th.
eut une attaque qui fut subite et dans laquelle elle se blessa au front où l'on voit une cicatrice. Toutefois , le terrain était déjà préparé. En etTet, Th. était très nerveuse, les événements du siège l'avaient vivement impressionnée et , depuis le mois de janvier, il lui arrivait de temps à autre de pleurer sans motif, d'avoir des étouffements et une sensation de boule qui remontait vers la gorge.
Mme L ... était alors absente de Paris: elle revit sa fille en septembre. A ce moment, les crises étaient précédées de douleurs à la région cardiaque.
Immédiatement avant leurdébut, Th. s'écriait ; « Ah! mon cœur! mon cœur! » et tombait sans connaissance. Elle se débattait et criait beaucoup; il fallait plusieurs personnes pour la maintenir. Ensuite, elle pleurait et s'endormait. Elle n'avait ni écume, ni vomissements.
En octobre, les crises se succédant à des époques de plus en plus rapprochées, on plaça Th. à Necker où elle resta deux mois. D'abord, elle eut des séries d'attaques presque tous les jours : l'une d'elles se -prolongea . 8 ou 9
heures. Une amélioration s'étant produite, Th. revint chez:
sa mère. Les attaques ne re- ' parurent pas pendant deux ou trois mois, mais on observa de latympanite, une constipation opiniâtre, exigeant, pour être vaincue , jusqu'à cintj gouttes d'huile de croton. Th.
était triste, colérique, méchante et se plaignait souveni de douleurs au cœur. : i i > ;
Les attaques recommèiicèrent en mai 1872. Un soir, en dînant, elle repoussa brusquement son assiette, et fut prise de convulsions. Le lendemain, comme on lui demandait pourquoi elle avait rejeté .
son assiette, elle dit qu'elle était pleine de crapauds (1).
Elle fut envoyée de nouveau à Necker et, les attaques per- P sistant, elle fut dirigée sur la..'; Salpétrière. . .::Jou ; rudsi'î
Les règles ont été^- suppfîmées de nouveau du mois de juin 1870 au mois d'août 1872. q, ■ — Ni onanisme, ni rapports a
(l) Le démon, pour se vengerj n prend cent formes hideuses : « Il file j^, gluant en couleuvre sur le sein de la sorcière, danse en crapaud sur son ventre ou chauve-souris, d'un bec aigu, cueille à sa bouche effrayée d'horriWes- baisers-... • - (Michèlet,
sexuels. — Affections vermineuses (oxyures et ascarides).
Depuis quelques années, Th...
aurait un caractère moins désagréable et se montrerait plus aimante vis -à-vis de ses parents.
Etat de la malade pendant les années 1873, 1874, 1873.
(Planche I).
Fondions iniellecinelles, etc.
— Th. est dissimulée, capricieuse, taquine et met souvent la discorde entre ses compagnes ; elle est contente quand elle occasionne des embarras : une nuit par exemple, elle saute par la fenêtre et va se coucher dans râtelier de couture, afin qu'on la cherche; d'autres fois, elle se sauve dans les cours, essaie de sortir de la Salpétrière, etc. — Elle est trèsimpressionnable et fréquemment on a remarqué que ses attaques se montraient après des disputes. Peut-être aussi, à ce moment, est-elle déjà sous le coup de l'aura.
Appétitvariable, préférence pour les mets acides, renvois gazeux, crampes d"estomac, constipation habituelle (une garde-robe tous les 3 ou 4 jours). — Palpitations cardiaques par accès, avec douleur
à la région précordiale, pâleur et quelquefois faiblesse lipothyniique.
Les réçles sont peu abondantes et très-irrégulières : elles ont paru sept fois en 1873, douze fois en 1874, neuf fois en 1875 et deux fois du l^r janvier au 21 juillet 1876.
Hémianesthésie. — Elle est complète sur toute la moitié droite du corps : ni le froid (glace), ni la chaleur (boule d'eau chaude), ni le pincement ou la piqûre (transfixion d'un pli de la peau) ne sont perçus.
— L'insensibilité porte également sur les muqueuses (moitié droite de la langue, de la bouche, narine et conjonctive du côté droit). Les sens participent à l'anesthésie :
Vouïe est moins fine à droite qu'a gauche ; — Vodorat et le ffoût sont abolis. — En ce qui coniierne la vision, voici les résultats d'un examen pratiqué par M. Landolt:
« Amblyopie de l'œil droit dont l'acuité visuelle n'est que de Cet œil distingue toutes les couleurs et voit en gris (comme l'œil gauche, normal) le mélange de trois couleurs fondamentales à quantités données. Seulement, pour être distinguées, les couleurs doi-
vent être plus rapprochées (ou plus étendues) que pour l'œil gauche.
«Ainsi, la malade reconnaît avec son œil droit des couleurs de deux millimètres de côté sur le fond noir. — Le rouge et le bleu à 1 m. 30. — L'orangé, le jaune et le vert à 2 mètres. — Le violet à un mètre. Le minimum de couleur qu'il faut ajouter au blanc (disque rotatif) pour qu'elle soit perceptible à cet œil est :
De 1 35 parties de rouge pour 226 de blanc. De 60 parties de vert pour 300 de blanc. De 200 parties de violet pour 160 de blanc.
« Quant à la perception des différents degrés de clarté, l'œil ne distingue pas la différence entre un mélange de 20 parties de noir + 340 de blanc et de 2o parties de noir + 333 de blanc que l'œil normal reconnaît facilement.
« Le champ visuel de l'œil droit est rétréci concentriquement. Les limites du bleu n'atteignent pas 45°. Celles du rouge sont encore plus rétrécies et celles du vert n'atteignent que 20° en dehors, en bas et en dedans, 15° en haut.
— Les phosphènes ne sont perceptibles qu'à partir de l'équateur de l'œil, point qui
correspond à peu près aux limites de so^^^i^anigj yjsuel ('l)-.»)ù:n6estm(ef.in e'tmafï
Hyperesthésie ovarienne ; aura.— Les attaques sont précédées d'une offrant tous les caractères qui ont été décrits par M. Gharcot : a) douleur siégeant à la région de Vovaire droit, et existant d'ailleurs, à titre de symptôme permanent , entre les attaques ; b) constriction épigastrique, suivie de palpitations cardiaques:, c) laryngisme; d) phénomènes cépâaliqties consistant en des bourdonnements dans l'oreille droite et des coups de marteau au niveau de la tempe correspondante. Entre les phénomènes ovariques (premier nœud) , exacerbation de ceux qui existent à l'état ordinaire, et les symptômes épigastriques, il s'écoule un temps relativement long ; arrivée au cœur, l'aura précipite sa marche et lorsqu'elle est parvenue à la tète, l'attaque éclate.
Description des attaques^— Les attaques se montrent par séries qui durent plusieurs
(l) Archives de physiologie, 1875, p. 632.
heures. Dans l'intervalle de deux attaques on observe l'état suivant : la tête est un peu inclinée, la face paie; les paupières sont closes, les pupilles dilatées; par instants, ou remarque des mouvements de déglutition ; le ventre est quelquefois volumineux, ballonné [^iympanite).
C'est sur ce terrain que se développent les attaques proprement dites.
Première période, a] La tète se soulève, se dirige sur l'épaule gauche; les cheveux sont rejetés en arrière (Pl. II); la face, devenue très-rouge, regarde à droite ; si on ouvre les paupières, on constate que les globes oculaires sont dirigés en haut et à droite, qu'ils sont animés de convulsions rapides et que les pupilles sont davantage dilatées. Le cou est gonflé, tendu.
Les membres supérieurs , demifléchis, rigides, et qui reposaient d'abord sur le tronc, se soulèvent au-dessus du lit.
Les membres inférieurs sont rigides et dans l'extension.
b) Th. pousse un cri plus ou moins prolongé: Oue! Oue !
et jette brusquement la tête sur la ligne médiane (Pl. III).
c) Après un court repos,
surviennent les mouvements de balancement: Th. fléchit violemment le tronc, puis le rejette en arrière; ces mouvements se répètent cinq ou six fois avec une grande rapidité. Puis, le corps se met en arc et conserve cette position durant quelques secondes. On observe ensuite quelques mouvements légers du bassin.
d) La tète se place sur l'épaule droite, la face est tournée vers la gauche (Pl. IV).
De petits mouvements tétaniques envahissent tout le corps et surtout les membres inférieurs.
Période clonique. La tête et le corps se reportent sur la ligne médiane; de nouveaux mouvements de balancement apparaissent et sont suivis de mouvements cloniques trèsétendus des bras, des jambes et du tronc : c'est cette période qui nécessite l'emploi de la camisole.
Période terminale. Th. tombe en résolution ; la respiration est stertoreuse ; la bouche laisse parfois couler une écume sanguinolente (morsure de la langue) ; le corps se couvre souvent de sueurs.
Bientôt la malade se réveille et pleure.
Les urines recueillies après les attaques, loin d'être claires, sont en général assez colorées. Elles ne contiennent ni sucre, ni albumine.
L'examen de la température chez Tli. confirme l'opinion que nous avons émise ailleurs (1). 1 '6 octobre 1 872 :Th.
est prise à 8 h. d'attaques hystériques épileptiiormes qui continuent encore à 11 h.; à ce moment, T. V. .38»; P. 120.
— 18 oct. Début de la série à 9 h. .3/4; à 10 h. 1/2 : T. V.
37°, 8. — 28 oct. La température est prise quand la malade est en attaques depuis une heure; elle est de 38", 2 ; — un quart d'heure après la dernière, T. V. 37°,5. — 30 ocl. Une demi-heure après le début, T. V. 37», 7. — 9 août :
ï. V. 38°, 2 une heure après la première crise.
Traitement des attaques. — Divers moyens, mécaniques ou médicamenteux, arrêtent les attaques. — En premier lieu, vient la compression^^ la
(l) Etiules cliniques et tjtermomefriques sue les maladies du système nerveux, p. 247.
région ovarienne droite! Sous son influence, la tête se soulève doucement , la gorge semble se gonfler et se tendre à l'extrême; les paupières s'ouvrent peu à peu ; les yeux d'abord en haut et à gauche, deviennent directs; les pupilles reprennent leurs "dimensions normales ; la respiration s'accélère et s'accompagne d'une sorte de sanglot étouffé; des larmes coulent sur les joues. Alors Th. recouvre la connaissance, se rend compte de ce qu'on fait et se plaint de souffrir du ventre ; ses pleurs augmentent, elle se débat pour échapper à la compression et se cache le visage. Suivant elle, la compression détermine une sensation de strangulation, prédominant à droite. En général, lorsque la manœuvre est continuée durant quelques minutes, les attaques ne reparaissent pas. Pratiquée à gauche, la compression est de nul effet.
Les inhalations de nitrite (Vamyle (1) et de valératc d'é-
(l) Voyez : Bourneville. — Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie et l'hystérie, Obs. xxiv, p. 99.
thyle arrêtent également les iiltaques. Sous l'influence de ce dernier médicament, Th.
revient à elle au bout d'une vingtaine de secondes : elle dit qu'elle étouffe, que ça sent mauvais, que ça ràcle dans sa gorge et qu'elle a mal à la tète.
Traitement de la maladie.
— Le Iromure de iwlassiiim a été employé longtemps, quand Th. était chez ses parents et à Necker : il n'a eu d'autre résultat que de donner naissance à de nombreuses pustules d"acné. — Le bromure (le camphre, administré à la Salpétrière, n'a agi que sur les phénomènes cardiaques ([ui ont été amendés et sur le sommeil qui est devenu meilleur (1).
Marche des attaques. — Aoù tdécembre 1872, .30. — En 1873, 26 : — en 1 874, 35 ; — eu 1 87o,
Relation entre la menstruation et les attaques d'hystérie.
— Dans ce cas, cette relation
(l) La glace a été appliquée avec un certain succès contre les crises cardiaques. (Bourneville, loc, cit., p. 58.)
n'a été que rarement observée, ainsi que le démontre l'examencomparatif des jours où les règles ont paru pendant Tannée 1873.
Ib, i'6 et "20 janvier, attaque; — règles, le 11. — 1,2, 10, l'i et 24 février, attaques : — règles, le 9. — 9, 12, 10 et 26 mars, attaques; — règles, le 7. — 12 et 23 avril, attaques; — règles, le S. — 3, 11 et 30 mai, attaques ; — les règles font défaut. — 0, 4, 10 et 24 juin, attaques ; — règles, le 22. — Eu juillet, ni règles, ni attaques. — 5 et 10 août, attaques ; — règles, le 9. — En septembre, attaques le 1*^'' ; — pas de règles. • — En octobre, les règles viennent le 3 ; — pas d'attaques.— 5 et 22 r^ovembre, attaques; — règles, le 20. — En décembre, pas d'attaques, — règles, le 23.
Tuberculose pulmonaire. — Th. avait toujours été chlorotique. A partir du mois de janvier dernier, ses forces ont décliné ; elle a eu de temps à autre de la diarrhée et des vomissements fréquents. En mai, ces accidents se sont aggravés ; Th. a maigri promptement et on a constaté les premiers signes d'une tuberculose pulmonaire. Celle-ci a fait de rapides progrès et Th.
a succombé le 21 juillet.
Influence de la tuberculose sur les attaques et les symptômes permanents de V hystérie.
— Th. n'a eu aucune attaque en 1876. — Dans les premiers jours de mai — c'est-à-dire tout-à-fait au début de la tuberculose — Vhémianesthésie et Vhyperesthésic ovarienne du côté droit étaient présentes avec leurs caractères parfaitement accusés.
Le ic' juin, l'hyperesthésie ovarienne (spontanée ou provoquée) persistait encore, quoique moins intense qu'autrefois.— Le simple contact et le chatouillement n'élaicnt pas sentis sur la moitié droite du corps ; mais la piqûre d'épingle, lu traclion des poils, le pincement, le froid (glace) étaient perçus, un i)eu moins vivement toutefois qu'à gauche. L'ouïe était encore moins nette à droite; la vue, l'odorat et le goût étaient à peu près les mêmes des deux côtés.
Le 13 juillet, Thyperesthésie ovarienne spontanée avait disparu ; la pression exercée sur cette région était encore douloureuse, mais Th. assurait que cette manœuvre ne déterminait plus la sensation ordinaire de strangulation. La sensibilité générale, dans ses
divers modes, était complètement revenue, mais toujours un peu moins vive sur la moitié droite du corps que sur la moitié gauche.
AuTOVSiE 21 juillet 1876.
— Crâne. L'examen le plus attentif, à l'œil nu, ne fait découvrir aucune lésion dans le cerveau (113.5 gr.), dans le cervelet, la protubérance et \ebulbe (145 gr.), ni dans la moelle épinière.
Thorax. — Adhérences au niveau du sommet des deux poumons. — Poumon gatiche :
cavernes dans le tiers supérieur ; granulations disséminées dans le reste de son étendue. — Poumon droit : plusieurs petites cavernes dans le lobe supérieur ; — nombreux tubercules dans les autres lobes. — Cœîir, -petit, mou, décoloré.
Les autres organes ne présentaieijt pas de lésions méritant d'être relevées, sauf les ovaires. Ceux-ci ont été examinés avec soin par M. de Sinéty ; voici un résumé de la commvinication qu'il a faite sur ce sujet à la Société de biologie. (Séance du 2 décembre) :
Les organes génitaux externes étaient normaux. L'ovaire droit était distant de l'utérus de 4 centimètres, tandis que le gauche était seulement à un centimètre environ de l'ovaire droit. — Entre cet organe et le pavillon de la trompe, on voyait une petite tumeur hémisphérique, de la grosseur d'un pois, simulant un ovaire surnuméraire.
» A Vexamenhi^tologique, on constatait qu'il n'y avait sur aucun point des deux ovaires un seul follicule de Graaf à une période quelconque de sondéveloppement ascensionnel. On ne trouvait que des follicules primordiaux contenant leur ovule avec une seule rangée de cellules. On voyait quelques follicules atrophiés, mais aucune cicatrice indiquant une ovulation plus ou moins ancienne.
» La muqueuse utérine était dans l'état qu'elle présente au début de la période menstruelle. Les vaisseaux étaient nombreux et gorgés de sang; les glandes hypertrophiées et dépourvues à peu près partout de leur épithélium cylindrique. Dans la lumière des glandes, on observait un grand nombre de petites cel-
lules rondes, présentant les caractères des éléments embryonnaires. En outre, tout le tissu interposé entre les glandes était infiltré des mêmes éléments.
« La couche la plus interne de la muqueuse ne se colorait pas par le picro-carminate, et, à un grossissement suffisant, on reconnaissait que les éléments de celte couche avaient subi la dégénérescence graisseuse.
» La peti te /zme?»' située dans le voisinage de l'ovaire droit ressemblai tau premier abord, ou avec un grossissement faible (15 diam.;, à un ovaire de nouveau-né. On y voyait, en effet, un revêtement épithélial se prolongeant sur certains points dans le stroma et rappelant la disposition des tubes de Pfliiger et des cavités contenant de petits masses arrondies. Mais, avec un objectif plus puissant, on constatait que l'épithélium de la surface et des tubes, — aussi bien que celui qui recevait les cavités, — étaient formés de cellules à cils vibratiles. Les petits corps globulaires, contenus dans les cavités, n'étaient euxmêmes que des amas d'épithélium desquamé. Le stroraa
était à peu près semblable à celui de l'ovaire normal adulte. Mais, sur aucun point de celte tumeur, on ne voyait un
seul ovule ou rien qui pût y ressembler. C'était donc un pseudo-ovaire surnuméraire. »
Les attaques, chez Th. L..., ont toujours otfert une régularité parfaite : les Planches II, III, IV donnent une idée exacte des principales attitudes de la tête.
Contrairement à ce que nous relèverons plus tard, elles n'étaient pas d'ordinaire suivies de délire : toutefois nous devons dire que, à la fln de quelques-unes de ses crises. Th. revoyait son patron proférant des menaces contre elle.
Un point, à notre avis, très-intéressant de cette observation, est relatif à l'influence de la tuberculose (dont l'évolution a été rapide) non pas sur les attaques, fait connu, mais sur les symptômes permanents de l'hystérie : Vhémianesthésie et Vhypevesthésie ovarienne. Nous avons constaté, en effet, que ces symptômes ont disparu très-vite à mesure que les lésions pulmonaires faisaient des progrès.
OBSEEYATION II.
Hy stéro-Epilepsie .
Ler. . ., Rosalie, âgée actuellement de 53 ans, habite la Salpétrière depuis trente ans. Son histoire est déjà connue. Nous l'avons racontée en entier (1). Aussi, nous bornerons-nous, ici, à rappeler les causes présumées de sa maladie, à décrire ses attaques et, enfin, à mentionner les modifications survenues chez elle depuis l'année dernière.
A onze ans, L... ent une première peur . Allant un jour porter le déjeuner de son père nourricier qui travaillait dans un autre village, elle rencontra un chien qui avait les yeux hors de la tête, la gueule pleine de bave, la queue traînante et balayant le sol. Cette vue l'effraya. Le chien, qu'elle supposait enragé, la suivant toujours, sa frayeur redoubla. Elle s'enfuit, tomba par terre et se fit de profondes blessures. Elle put se relever néanmoins et reprendre sa course folle
(l) Recherches cUidques et thilrapeviiqucs sur l'épilepsie et Thystérie, p. 116 à 150.
jusqu'à la maison où, en arrivant, elle tomba de nouveau, le corps tout raide et couvert d'une sueur froide. . . Durant huit jours, elle fut souffrante, eut de « fausses peurs », s'imaginant que le chien courait encore après elle. A partir de ce jour, elle fut sujette à des accidents qu'elle qualifie de « pertes de connaissance. »
Cinq ans plus tard, seconde peur. Voyant un attroupement autour d'une maison, elle voulut en connaître la cause et, malgré les recommandations des personnes sensées qui essayaient de l'éloigner, elle se faufila jusque dans la maison où elle vit le cadavre d'une femme que son mari venait d'assassiner. La vue du cadavre et de l'assassin arrêté par les gendarmes, déterminèrent une « attaque de nerfs. »
L... eut une troisième imir dans les circonstances suivantes. Une nuit d'hiver, traversant un bois où, deux années auparavant, on avait tué une enfant de 10 ans, et portant sur elle une somme de 200 francs, elle fut poursuivie par un voleur. Elle se sauva, appelant au secours ; mais, de plus en plus épouvantée par cet homme qui lui criait : « Je t'attraperai, va, gueuse! tu auras beau faire, » elle s'accrocha dans des « éronces» et tomba sans connaissances, en proie à une violente attaque convulsive.
Ces détails sommaires nous ont paru nécessaires afin que le lecteur puisse mieux interpréter les manifestations délirantes qui accompagnent les attaques d'hys-
téro-épilepsie. Enfin, si dans le récit qui précède nous avons pris le soin de reproduire quelques-unes des expressions qu'elle emploie quand on lui fait raconter sonhistoire, c'est parce qu'elles donnent unejuste idée du degré de ses facultés intellectuelles. Elles sont médiocrement développées ainsi qu'on peut en juger par l'examen de la Planche V qui représente la malade dans son état normal. Rien, du reste, n'a été fait pour cultiver son intelligence. L. . . ne sait pas lire et plus loin on verra que, même sous l'influence de ses crises convulsives, son imagination ne lui fournit que des tableaux vulgaires.
heîi symptômes permanents de l'hystérie que présente Ler. . . sont : une anestliésie générale et une hyperesthésie ovarienne double; mais ces symptômes, et par conséquent les phénomènes de Vaura, prédominent d'ordinaire dans la moitié droite du coi'ps.
Divers phénomènes annoncent à l'avance, quelquefois de plusieurs jours, rap})roche des attaques. Leur intensité s'accroît progressivement et, à un moment, la malade vient trouver la surveillante pour qu'elle' prenne les précautions habituelles en pareille circonstance.
Description des attaques. — I,es attaques, dans ce cas, offrent des formes assez nombreuses et qu'il serait bien difficile de décrire clairement et d'une manière très-
exacte, si nous ne nous aidions des figures et des planches. Bien que les unes et les autres soient en partie connues, nous les reproduirons afin de mieux réaliser le
but que nous poursuivons à | le des différentes phases
Formes communes. — L...., éprouvant les phénomènes habituels de l'aura, a prévenu qu'ellé allait être malade ; on la déshabille rapidement et entièrement parce que, sans cette précaution, elle déchirerait tout(l). A peine est-elle couchée que la crise éclate.
La face pâlit et se tourne à gauche ; la tète ou s'incline sur l'épaule droite [Fiff. ! et 2) ou bien demeure rectiligne {Fiff. 3). Les yeux regardent en haut et à gauche, à un tel degré quelquefois que les pupilles sont cachées sous les paupières qui, elles, sont animées de palpitations rapides. Les muscles de la face,! surtout ceux de la moitié droite, sont agités par des secousses cloniques. Ces phénomènes qui s'accompagnent d'une rigidité générale de tout le corps et des membres constituent une première période très-courte, que l'on pourrait désigner sous le nom de période épilejjlo'ide.
Puis, survient une seconde période, que nous appellerons,
(l) C'est ce qui explique pourquoi, dans la plupart des figures que nous reproduisons, L... est représentée toute nue.
avec M. Charcot, la période des contorsions. Le èras droit s'élève dans l'extension et se place au-dessus de la tète :
tantôt les doigts sont trèsallougés et écartés [Fiç. i et 2); — tantôt deux d'entre eux sont allongés, simulant des cornes, tandis que les autres sont fléchis : — tantôt enfin ce sont les trois premiers doigts qui sont allongés. — Le b->-as gauche est étendu le long du tronc ; les doigts sont fléchis, le pouce étant fortement appliqué contre la paume de la main.
Les membres inférieurs, à l'origine très-rigides et dans l'extension , s'infléchissent, tout en conservant leur rigidité, et s'entre-croisent. Les pieds participent à la contracture et les orteils sont vigoureusement fléchis
Cette seconde période pré-
(l) L'auteur de Y Histoire des Diables de Loudun mentionne la variabilité des symptômes chez les religieuses, réputées possédées : < On recommença aussitôt les exorcismes et la Supérieure commença aussi à être travaillée de grandes convulsions, à peu près semblables à celles du matiu, hormis que ses pies parurent crochus, ce qu'on n'avait point encore vu auparavant. • (p. 49).
sente d'ailleurs des variétés dont les Figures 2et 5 donnent une idée suffisante pour qu'il soit inutile de les décrire.
On observe ensuite de grands mouvements avec prédominance de la projection du bassin en avant. Par instants, le corps ne repose plus que sur les talons et la partie postérieure de la tète.
Puis, L... a une espèce d'accès de rage : elle pousse des cris effrayants, appelle à son secours, voit des brigands, des voleurs, etc. Ensuite, elle s'asseoit sur son lit, se lamente, se plaint de ne plus voir clair, incline la tète, la secoue violemment en grinçant des dents et en imitant les cliiens qui ont saisi un objet qu'ils déchirent ; elle clierclie à se mordre et, afin de s'y opposer, on interpose entre ses arcades dentaires une compresse qu'elle secoue avec furie.
D'autres fois, en même ternies que L... crie : « Jean- Louis - Philippe !» , elle se donne de violents coups sur la poitrine sur laquelle on place un coussin pour qu'elle ne se blesse pas, elle retombe sur son lit et, à diverses reprises, elle fléchit et étend brusquement le tronc et la
tète. Enfin, elle se met à souffler, comme si elle allumait du feu. Durant la plupartde ses attaques, le ventre se ballonne démesurément (1).
Période de délire. — Aux convulsions succèdent des' pliénomènes délirants : L...
divague, parle de chiens enragés, de gardes-champètres, de forêts ; dit qu'elle a des oiseaux dans la tète, des lézards dans le ventre. Elle a des hallucinations de la vue et de l'ouïe : elle voit au plancher des papillons, des hirondelles, des étincelles qui voltigent, des lézards qui grimpent le long des murs , ou bien elle aperçoit un -gros animal noir avec des cornes, et ressemblant à un bœuf :
sa figure, dans ce cas, exprime l'efl'roi. Elle entend des voix, des cloches qui sonnent à toute volée, etc.
Variétés. Dans quelques attaques, le membre supé-
(l) Ce gonflement est un trait cruel de la possession ; c'est un supplice et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de Strasbourg, renverse sa tête en arrière. . . . ' (Michelet : La Sorcière, p. 80.)
exécuté quelques grands I arrière ; l'avant-bras va se mouvements oscillatoires, se | placer horizontalement sur le
conserve cette position pendant des heures et ne redevient libre qu'à la suite de nouvelles crises convulsives.
D'autres fois, L... pousse
pointe descend jusqu'au menton et, en conséquence de la contracture, les papilles sont plus saillantes et la muqueuse devient bleuâtre.
A ces attaques, si diverses par l'ensemble des symptômes qui les composent, peuvent succéder des contractures plus ou moins persistantes, affectant soit la face et les mâchoires (Pl. VIII), soit la langue, l'isthme du pharynx, le col de la vessie, etc.
Crucifiement. — Les attaques dont nous avons parlé jusqu'ici constituent de véritables attaques démoniaques. Celles que nous allons décrire et qui sont très-rares ont un caractère tout à fait opposé. Kous les désignerons sous le nom ù'atlaqnes de crucifiemciit. Elles sont précédées d'ordinaire par de l'agitation, un hoquet fatigant et des mouvements de déglutition. Bientôt, la tète se porte en arrière, les bras s'étendent, le tronc se raidit, les jambes deviennent rigides. Alors , le crucifiement est complet. Voici les caractères qu'il présente (PlanC£ies VI, VII et IX).
D'une façon générale, immobilité complète de la face, du tronc et des membres. La tète estrectiligne,fortementportée en arrière; les paupières sont entr'ouvertes et parfois animées de mouvements convul-
sifs très-rapides ; elles laissent voir les globes oculaires qui sont immobiles , portés en haut et en dedans (Plan'Ciik VII). Les muscles des mâchoires sont contracturés et les arcades dentaires, distantes d'un centimètre l'une de l'autre, ne peuvent être ni rap- IDrochées ni écartées.
La face antérieure du cou, arrondie, comme gonflée, est soulevée momentanément par de bruyants mouvements de déglutition. Les muscles du cou sont durs, tendus.
hesmembres supérieurs, très contracturés et étendus perpendiculairement au tronc, sont (?«(roij: (Pl. VI et IX); les mains sont fermées et les doigts fléchis si violemment sur la paume des mains qu'il est impossible de les allonger.
Le tronc est légèrement incurvé, de telle sorte que sa face postérieure est concave et que le ventre, par conséquent, est un peu projeté en avant. Les membres inférieurs sont rapprochés, allongés, les orteils sont fléchis, crochus.
En un mot, la rigidité est si accusée qu'on pourrait soulever le corps tout d'une pièce comme une barre de fer.
Ces attaques durent quel- | quefois six ou sept heures. La descente de croix s'effectue peu à peu. Les membres qui, pendant l'attaque, étaient pâles, presque froids, deviennent bleuâtres etchauds; les avantbras se fléchissent puis s'étendent comme si la malade se détirait. Elle porte les mains à son cou qu'elle déchirerait si on ne la surveillait. Elle a un hoquet qui se précipite de plus en plus. La tète se fléchit. L... semble se réveiller d'un songe : « Où suis-je ? »
Elle se soulève, s'assied, se lamente : « J elais si bien làhaut, dit-elle C'était si
beau ! « Enfin, elle se plaint d'être fatiguée et courbaturée.
Lorsqu'on demande à L
de raconter ce qu'elle a vu, sa physionomie revêt une
I expression de bonheur :« Elle était dans le ciel au milieu d'une lumière éblouissante.
Partout, il y avait de la mousse, des petits Saint-Jean, des moutons frisés, des diamants qui brillaient, des dessins des tableaux, des étoiles de toutes les couleurs... Notre Seigneur a de longs cheveux bouclés, une grande barbe rouge; il est beau, grand, fort, tout en or. La Sainte-Vierge est dorée.
Notre Seigneur lui a parlé, mais elle ne peut se rappeler ses paroles. Elle n"a pu lui répondre tant elle était émue. »
Elle gémit et parait regretter de ne plus avoir ses visions (1).
(l) Voyez aussi Bourneville. — Louise Lateau ou la Stiffmatisée belge.
Les attaques de L... se présentent, en définitive, sous deux formes principales : les unes, rares d'ailleurs, observées pour la première fois en 1872 (Pl. VI) et pour la dernière fois, en 1875 (Pl. IX), revêtent la forme du crucifiement sur laquelle nous aurons bientôt l'occasion de revenir ; — les secondes, les plus ordinaires, qui rappellent la plupart des caractères assi-
gnés par les auteurs aux convulsions des possédées, justifient tout à fait le nom d'aùSaqites démoniaques que leur donne M. Gharcot.-.aojlD ômbm izl ?novj;. ïïnji iii9m9biiBû.imoo s.( ta£Jèqè L'histoire ést riche en documents sur les possédées et certes, il n'y a guère plus d'un siècle, c'est parmi elles qu'on aurait rangé L... pour ces dernières attaques. Rien n'est plus facile que de justifier cette assertion. Ce qui frappait surtout les spectateurs dans toutes les séances d'exorcismes auxquelles se livraient les prêtres et les moines, c'était la variabilité des convulsions, les attitudes effrayantes que prenaient les malheureusesmalades. Relever toutes les analogies qui existent entre leurs attaques„>e>t- celles de L... serait., trop long et sans grande utilité. Aussi, nous borne-7:, rons-noiis Jt^gomgargrj, guel^ues-un,S,4^ symptômes .
Nous avons raconté que souvent, dans ses attaques, L. . essaie de se déchirer les membres, la poitrine,, , le cou. C'est également ce qui avait lieu chez les possédées de Loudun. « Ayant proféré quelques paroles, le Démon devint encore plus forcené et, témoignant une grande rage de ce qu'il avait dit, se mordait aux . bras et contournait horriblement tous les membres (1).
Nous avons vu encore que, dans quelques-unes de;
(1) Calmeil. — De la faite considérée sous le point de vue pa- Iholoijiqiie, philosophique, historique et judiciaire, etc., t. II, p. 53.
ses attaques, L. . . sortait la langue hors de la bouche à un degré tel que la pointe venait toucher le menton : nous retrouvons la même chose chez les possédées : « Bientôt le Père, répétant le commandement qu'il avait déjà fait, mit le corps de la Prieure dans une effroyable convulsion, tirant une langue horriblement difforme, noirâtre et boutonnée oic grenue comme d^^^' maroquin. .u.'iMgu(. 9û ô.up ôIiobI auiq jas ii iiwm ,86iipjsî f.ii.:..î.Gjoôq3- 89i îmHii'à Jiiiqqfiil ii;p 90 ..noi-i-ïss
■-ï:;^s in^d%Hns qùi's^^^ piôurfa'prëmièi'e"'!oïé des attaques de L... sont fortement impressionnés. Qu'ils jugent donc par les sentiments qu'ils éprouvent de l'émotion que devait ressentir la population tout ' entière d'une ville qui voyait réunies dans une église^ une dizaine de religieuses, et même davantage, en ' proie à la possession, — c'est-à-dire à des attaques ' semblables à celles de notre malade, — excitées par la solennité du lieu, parla présence des congrégations rivales, par les cérémonies dont elles étaient l'objet , excitées enfin par le contact incessant des prêtres et des moines et par le délire de leurs compagnes! Assu- ' rément des scènes aussi effrayantes devaient frapper' vivement l'imagination des assistants. Et, puisque L... nous en fournit l'occasion, nous allons reproduire, bien qu'il soit un peu long, le récit d'un de ces tristes spectacles qui se terminaient presque toujours par le sacrifice de quelques victimes. Il s'agit encore des possédées de Loudun.
« Le Vendredi 23 de juin 1634, veille de la Saint- » Jean, sur les trois heures après midi, Monsieur de » Poitiers et Monsieur de Laubardemont étant dans » l'Eg-lise de Sainte-Croix de Loudun, pour continuer » les exorcismes des Religieuses Ursulines, de l'Ordre » dudit Sieur de Laubardemont Commissaire , fut » amené de la prison en ladite Eglise, Urbain Gran- » dier Prêtre Curé, accusé, et dénommé Magicien par » lesdites Religieuses Possédées, auquel furent pro- » duits par ledit Sieur Commissaire quatre Pactes, » raportés à diverses fois, aux précédents exorcismes, » par lesdites Possédées, que les Diables qui les pos- » sédoient, disoient avoir faits avec ledit Grandierpour » plusieurs fins, mais l'un particulièrement rendu par » Léviatan, le Samedi 17 du présent mois, composé de » la chair du cœur d'un Enfant, prise en un Sabat fait » à Orléans en 1631 ; de la cendre d'une Hostie brûlée, » du sang et de la se... dudit Grandier ; par lequel » Léviatan dit avoir entré au corps de Sœur Jeanne » des Anges, Supérieure desdites Religieuses, et l'avoir » possédée avec ses adjoints, Béhémot, Isaacarum et » Belaam ; et ce le 8 de Décembre 1632.
« L'autre composé de graines d'oranges et de gre- » nades, rendu par Asmodée alors possédant la Sœur » Agnès, le jeudi 22 du présent mois, fait entre ledit » Grandier, Asmodée et quantité d'autres Diables, » pour empêcher l'éfet des promesses de Béhérit qui » avoit promis pour signe de sa sortie, d'enlever la
» calotte du Sieur Commissaire de la hauteur de deux » piques, l'espace d'un miserere. Tous lesquels Pactes » représentez audit Grandier, il a dit sans être aucune- » ment étonné, mais a.vec une résolution constante et » généreuse, ne savoir en façon quelconque ce que » c'étoit desdits Pactes, ne les avoir jamais faits, et ne » connoître point d'art capable de telles choses ; » n'avoir jamais eu communication avec les Diables » et ignorer absolument ce qu'on lui disoit. Dont fut » fait Procès-Verbal qu'il signa. ^-
« Gela fait on amena toutes lesdites Religieuses Pos- » sédées, au nombre d'onze ou douze, comprises trois » filles Séculières aussi possédées, dans le chœur de » ladite Eglise, accompagnées de quantité de Religieux, »■ Carmes, Capucins et Recollets, de trois Médecins et » d'un Chirurgien ; lesquelles à l'entrée firent quelques ') gaillardises, appellant ledit Grandier leur Maitre, et » lui témoignant alégresse de le voir. Alors le Père » Lactance Gabriel, Recollet, et l'un des Exorcistes, » exhorta toute l'Assistance d'élever leur cœur à Dieu » avec une ferveur extraordinaire, de produire des » actes de douleurs des ofenses faites contre cette » adorable Majesté, et lui demander que tant de péchés )> ne missent point d'obstacle aux desseins que sa Pro- » vidence avait pour sa gloire en cette occasion, et » pour marque extérieure de la contrition interne, » dire le conftteor, pour recevoir la bénédiction de » Monsieur l'Evéque de Poitiers.
» Ce qui aiant été fait, il continua de dire que » l'affaire dont il s'agissoit, étoit de si grand poids, et « tellement importante aux véritez de l'Eglise Catho- » lique Romaine, que cette seule considération devait » servir de motif pour exciter la dévotion ; et que » d'ailleurs le mal de ces pauvres Filles étoit si étrange, y après avoir été si long, que la charité obligeoit tous » ceux qui ont droit de travailler à leur délivrance et » à l'expulsion des Démons, d'employer l'éficace de » leur caractère pour un si digne sujet, par les éxor- » cismes que l'Eglise prescrit à ses Pasteurs, et adres- » sant la parole audit Grandier, il lai dit qu'étant de » ce nombre par l'onction sacrée de Prêtrise, il devoit » y contribuer son pouvoi-r et,,SQn ,zél^^ s'il plaisoit à « Mr. l'Evêque de lui en donner la permission, et de » commuer sa suspension, en autorité ; ce que ledit » Sr. Evêque aiant concédé, le Père Recollet présenta » une étole audit Grandier, qui^ s'étant tourné vers le- » dit sieur Evêque, lui demanda s'il lui permettoit de y> la prendre ; à quoi aiant répoïidn que oui, il se mit » ladite étole aU cou, et alors le Père Recollet lui pré- » senta un Rituel, qu'il demanda permission de prendre » audit sieur Evêque, comme ci-dessus, et reçut sa » bénédiction, se prosternant à ses piés pour les bai- » ser. Sur quoi, le Veni Creator Spirilus, aiant été » chanté, il se leva et adressa la parole à Monsieur de » Poitiers, et lui dit : Monseigneur, qui dois-je exor- » Cl ser? ; „
?^ « A quoi lui aiant été répondu par ledit sienr Evêqne » t'es Filles. II continua et dit : Quelles filles"? à quoi il » ' fut répondu : Ces filles Possédées. Tellement, dit-il, ». Monseigneur que je suis donc obligéde croire la Posr> session ; V Eglise la croit, je la croi donc aussi, » quoique j'estime qu'un Magicien ne peut faire Possé- ■^'Éèr ùri-^Clirétien sans son consentement. Lors quel- » ques-uns s'écrièrent qu'il étoit hérétique d'avancer » cette créance, que cette vérité étoit indubitable, » reçue unanimement dans toute l'Église, et aprouvée » par la Sorbonne. Sarquoi il répondit qu'il n'avoit pas » formé de créance déterminée là-dessus, que c'étoit » seulement sa pensée, qu'en tout cas il se soumettoit » à i'opinition dit TQut,'dont il n'étbit^ qu'un^ M^ » et que jamais personne ne fat hérétique pour avoir * eû des doutes, mais pour y avoir persévéré opiniâ- » trément, et que ce qu'il avoit proposé audit Sieur » Évêque, étoit pour être assuré par sa bouche qu'il » n'abuseroit point de l'autorité de l'Église.
« Et lui aiant été amenée par le Pére Recollet la »'^œur Catherine, comme la plus ignorante de toutes, » et la moins soupçonnée d'entendre le Latin, il com- « mença l'exorcisme en la forme prescrite par le Ri- » tuël, qu'il ne put pas continuer longuement, parce » que toutes les autres Possédées furent travaillées des » Démons, et firent force cris étranges et horribles, et » entre autres, la Sœur Claire s'avança vers lui, lui » reprochant son aveuglement et son opiniâtreté ; si-
» bien qu'en cette altercation il quitta cette autre Pos- » sédée qu'il avoit entreprise, et adressa ses paroles à » ladite Sœur Claire, qui pendant tout ce tems de » l'exorcisme ne ût que parler à tors et à travers, sans » aucune attention aux paroles de Grandier, qui )' furent encore interrompues par la Mére Supérieure, » qu'il entreprit, laissant ladite sœur Claire.
» Mais il est à noter qu'auparavant que de commen- » cer à l'exorciser, il lui dit, parlant en Latin, comme » il avoit presque toûjours fait, s'expliquant puis après » en François que pour elle, elle entendoit le Latin, et » qu'il vouloit l'interroger en Grec, étant une des mar- » ques requises pour justifier une Possession indubi- » table, et que les Diables entendoient toutes sortes » d'idiomes ; à quoi le Diable répondit par la boucbe » do la Possédée, Ah! que tués fm, tu sais bien que » c'est une des premières conditions du Pacte fait » entre toi et nous, de ne répondre point en Grec.
» A quoi il répondit, 0/ pulchra illasio, egregia )' evnsio ! à la belle défaite ! Et lors il lui fut dit qu'on » lui permettoit d'exorciser en grec pourvu qu'il » écrivit premièrement ce qu'il voudroit dire. Ladite » Possédée offrit néantmoins de lui répondre en quelle » langue il voudroit, mais cela n'eut point de lieu, » car toutes les Possédées recommencèrent leurs cris » et leurs rages, avec des désespoirs nompareils, des » convulsions fort étranges, et toutes différentes ; per- » sistant d'accuser ledit Grandier de magie, et du
» maléfice qui les travailloit, s'ofrant de lui rompre » le cou, si on vouloit le leur permettre, et faisant » toutes sortes d'éforts pour l'outrager; ce qui fut » empêché par les défences de l'Ég-lise, et par les » Prêtres et Religieux là présens, travaillans extraor- » dinairement à réprimer la fureur dont toutes étoient » agitées.
« Lui, cependant demeura sans aucun trouble ni » émotion, regardant fixement lesdites Possédées pro- » testant de son innocence, et priant Dieu d'en être le » protecteur ; et s'adressant à Monsieur l'Evêque, et à » Monsieur de Laubardemont, il leur dit qu'il implo- » roit l'autorité Ecclésiastique etRoiale, dont ils étoient » les Ministres, pour commander à ces Démons de lui » rompre le cou, ou du moins de lui faire une marque » visible au front, au cas qu'il fût Fauteur du crime » dont il était accusé, afin que par là la gloire de Dieu » fût manifestée, l'autorité de l'Eglise éxaltée, et lui )) confondu, pourvu toutefois que ces Filles ne le tou- » chassent point de leurs mains, ce qu'ils ne voulurent » point permettre, tant pour n'être point causes du » mal qui auroit pû lui en arriver que pour n'exposer » point l'autorité de l'Eglise aux ruses des Démons, » qui pouvoient avoir contracté quelque Pacte sur ce » sujet avec ledit Grandier.
« Alors les exorcistes au nombre de huit, aiant com- » mandé le silence aux Diables, et de cesser les désor- » dres qu'ils faisaient l'on fit aporter du feu dans un
y réchaut, dans lequel on jetta tous ces Pactes les uns
» après les autres, et alors les premiers assauts redou-
» blèrent avec des violences et des confusions si horri-
» bles, et des cris si furieux, de postures si épouvanta-
» bles, que cette assemblée pouvait passer pour un
» Sabat. . . (i) »
(!) Cruels effets de La vengeance du cardinal de Richelieu ou Histoire des Diahles de Loudun, de la possession des religieuses ursulines, et de la condamnation et du suplice d'Urbain Orandier, curé de la même ville. Amsterdam, 1176, p. 118.