LEPRA
MACULOSA
Les maladies de la peau.
Planche XXXVI.
LÈPRE MACULEUSE
Observation. — J. W. J., 33 ans, né en Prusse. Quatre ans avant que fût faite la photographie, et pendant son séjour dans l’Amérique centrale, la jambe gauche devint le siège d’une tuméfaction douloureuse, et les mouvements du pied devinrent gênés. Peu de temps après, de l’anesthésie se montra sur l’extrémité du nez, le bord de la mâchoire inférieure et sur d’autres régions de la face. Pendant la première année, des points rouges parurent sur le tronc et les extrémités. Pendant la deuxième année les mains devinrent douloureuses; les extrémités des doigts se tuméfièrent et les ongles tombèrent. Pendant la troisième année, les taches rouges devinrent brunâtres et de l’anesthésie se développa sur plusieurs parties du corps. A plusieurs reprises, des bulles s’étaient formées sur les orteils ; le malade remuait ses doigts difficilement. Dans ce cas aucun traitement systématique ne fut employé ; l’arsenic parut rendre plus de service que le baume deGurjun(t).
Le diagnostic de la lèpre est d’autant plus facile que la maladie est plus avancée; dans ce cas, elle présente des signes particuliers qui permettent de la reconnaître au premier coup d’œil. Au début, elle peut passer inaperçue pendant des mois, et même des années, particulièrementlorsqu’ollc se développe dans un pays où elle est presque inconnue.
Les premiers symptômes sont ordinairement : un affaiblissement général, survenu sans cause apparente, une sensation de froid, des douleurs vagues, de l’engourdissement dans les extrémités. Plus tard elle est caractérisée par des taches brunâtres, qui se montrent sur les extrémités, des tubercules au-dessus des sourcils et autour des oreilles, des plaques d’anesthésie, particulièrement sur les mains et les pieds. Les maladies qui ressemblent le plus à la lèpre sont : la syphilis, le lupus, la leucodermie, la sclérodermie el la morphée.
La lèpre tuberculeuse ressemble à une syphilide tuberculeuse ; le front est le siège favori de l’éruption. Mais l’œdème de la peau, qui accompagne la lèpre, est plus diffus; le volume des tubercules varie, les plus grands étant situés au centre de la plaque; leur coloration est toujours bronzée. Dans cette région, les tubercules syphilitiques sont petits, durs, d’une coloration rouge brunâtre ; ils sont circulaires, ou en forme décroissant; quelquefois ils sont annulaires. La lèpre maculeuse ressemble quelquefois à la leucodermie, sous le rapport de la forme et de la coloration des plaques ; mais celles-ci ne sont jamais lisses dans la première, tandis qu’elles le sont dans la dernière.
En pratique, la lèpre est une affection incurable, car aucun médicament ni aucune médication ne peuvent la guérir avec certitude. Quelquefois, cependant, la maladie rétrograde sous l’influence du traitement.
Il faut d'abord éloigner le lépreux du lieu où il a contracté sa maladie, llutchinson raconte l'histoire d’une femme, dont les parents avaient toujours séjourné en Angleterre, et qui contracta la maladie pendant son séjour à la Jamaïque. Elle y était restée douze ans. Après son retour en Angleterre, tous les symptômes de la lèpre disparurent. Depuis vingt ans, elle n'a eu aucune manifestation de la maladie. Un simple changement d’air ne suffit pas pour guérir la lèpre, car cette maladie évolue et suit sa marche fatale dans presque tous les climats; le changement de nourriture et d'habitudes
(I) Le vvood-oil ou baume de Gurgun est fourni parles Dipterocai'pus trinirvis et incanus. Il est employé aux Indes orientales aux mornes usages que le Copaliu. (Note du traducteur.)
Fox.
LEPRE MACULEUSE.
joue un rôle bien plus important. Dans le cas précité, Hutchinson attribua la guérison au changement de nourriture. A la Jamaïque celle-ci avait été, en grande partie, composée de poissons malsains, ce qui est, dit-on, une des causes principales de la lèpre. Il faut ensuite placer le malade dans de bonnes conditions hygiéniques, et traiter les symptômes. Lorsqu’il existe des ulcères, il faut les nettoyer avec soin et les panser avec une préparation légèrement stimulante, telle que le •baume de Tolu. Contre la douleur, qui est ordinairement très vive à une période avancée de la maladie, on emploiera la morphine.
Dans les cas de lèpre compliquée d’anesthésie, on a pratiqué l’extension du nerf cubital. Dans un grand nombre de cas, cette opération semble avoir produit une amélioration momentanée, et ramené la sensibilité dans les parties anesthésiées.
On a préconisé beaucoup de médications contre la lèpre ; mais aucune d’entre elles ne mérite le nom de spécifique. Quelques baumes et quelques huiles, employés pendant longtemps, ont pu soulager les malades, sans les guérir : le baume de Gurjnn, les huiles île Cashew et de Chaulmoogra sont les plus usités. Le premier a été employé avec succès par les chirurgiens anglais dans l'Inde et d'autres pays chauds. Pour l’usage interne, on émulsionne l’huile avec de l’eau de chaux, à parties égales, et on l’administre à la dose de 30 gr. par jour, en deux fois. Pour l’usage externe on mélange 1 partie d’huile avec 3 parties d’eau de chaux. On frictionne tout le corps avec cette mixture. Sous l’influence de ce traitement, la lèpre, même lorsqu’elle est très avancée, rétrograde, les malades reprennent des forces, les ulcères se cicatrisent, les tubercules se ramollissent et disparaissent, et la sensibilité renaît. L’huile de Chaulmoogra (extraite de la graine du Gymnocardia odorata) a été recommandée; on la donne à la dose de 5 à 20 gouttes trois fois par jour. Chez un malade âgé de 9 ans, atteint de la lèpre maculeuse et que j’ai soigné, une médication antisyphilitique ordinaire produisit une amélioration considérable.
Dans la plupart des pays où la lèpre est endémique, on croit arrêter l’extension de la maladie en séquestrant les malheureux, qui en sont atteints. C’est une bonne précaution; mais on n’a pas encore démontré que la lèpre soit contagieuse.
D’après ce qui précède il est évident que le pronostic de la lèpre est défavorable. Dans la forme tuberculeuse, la maladie évolue en (rois ou neuf ans et se termine par la mort. Souvent elle se complique d’infection purulente, qui emporte rapidement le malade. La forme maculeuse ou anesthésique suit une évolution plus lente. Des médecins, qui l’ont observée à l’état endémique, ont affirmé qu’elle peut durer pendant vingt-quatre ans.
EPITHELIOMA.
Les maladies de la peau.
Planche XXXVII.
ÉPITHÉLIOMA
Synonymie. - Viens rodens. — Cancroiile, cancer épithélial, carcinome épithélial.
Observation I. — Ëpithelioma rongeant. — La photographie épi . XXXVII) appartient à la collection de Bellevue. Dans ce cas, la maladie commença probablement sur la paupière, envahit lentement la conjonctive et détruisit l'œil. Les bords élevés et sinueux de l'ulcère sont très visibles sur la photographie.
Observation IL — Ép ithélioma superficiel. — Ce malade est à l’hôpital de la clinique des maladies de la peau d'Univ cr si ty medical College. La forme circulaire de la plaque, son bord nodulaire et la dépression centrale sont caractéristiques. Les parties malades furent excisées par le professeur Pillard. La plaie se cicatrisa rapidement.
On donne le nom de cancer à un néoplasme de nature maligne, qui tend à envahir et à détruire certains tissus (surtout les tissus cutanés et glandulaires), à récidiver après excision, et à produire un état cachectique particulier, qui se termine fréquemment par la mort. V épithélioma est une des formes les moins malignes du cancer. 11 se développe primitivement sur les surfaces cutanées et muqueuses.
Comme dans les autres maladies de la peau, son apparence extérieure varie suivant les individus et les régions du corps, qui en sont atteints, et suivant la période où on l'examine. En clinique, on décrit quatre formes d’épithélioma : XÉ .superficiel; YÊ. rongeant ;1’ È . profond et YE. papillomateux . Toutes ces formes peuvent se rencontrer chez le même individu pendant révolution de la maladie.
L 'épithélioma superficiel débute sous la forme d’une petite plaque d'infiltration circulaire, légèrement élevée, sans changement de couleur de la peau. La plaque peut rester dans cet état pendant trois ou quatre ans, sans que le malade s’en aperçoive. Puis il se développe une ou plusieurs papules aplaties, d’un blanc jaunâtre ou cireux, qui, en se réunissant, forment une tumeur saillante, de forme circulaire ou ovale. Quand elle a atteint un certain volume, le centre se déprime, tandis que la partie périphérique reste lisse et brillante, ou prend un aspect nodulaire. Souvent la tumeur se compose de trois ou quatre nodules groupés de façon à imiter la couronne d’une dent molaire. Entre eux on voit quelques petits vaisseaux sanguins qui se ramifient vers la partie centrale. Lorsqu’il se développe une ulcération superficielle, recouverte d’une croûte mince, sur la dépression centrale, la tumeur ressemble, quant à sa forme, à une pustule de vaccin bien développée.
L’ épithélioma rongeant ou ulcère rongeant peut commencer, comme il a été dit, au centre d’un épithélioma superficiel; elle s’étend en largeur et en profondeur, et constitue alors un ulcère circulaire ou irrégulier, à bords saillants, taillés à pic et indurés. Par suite du développement de nouveaux nodules à la périphérie de l’ulcère et de la destruction des parois de celui-ci, la plaie augmente d’étendue et, dans l’espace de quelques années, peut atteindre h1 volume d une pièce de cinq francs. Son développement est très lent. 11 peut durer 15 ans, 20 ans, sans affecter la santé du malade ou envahir les glandes Empathiques voisines. L'épi thélioina rongeant débute souvent par un simple bouton ou verrue; si on l’arrache, il se forme une petite croûte noirâtre, qui, en se détachant, laisse il nu une ulcération insignifiante en apparence, mais qui n'a aucune tendance à se cicatriser. Si, sous l'influence du traitement, la cicatrisation a lieu, l’ulcère ne tarde pas a se reproduire, mais Fox. — 73 — 37
EPITHELIUM A.
plus grand qu’auparavant. L’ulcère peut revêtir une forme annulaire, et circonscrire une plaque de tissu catriciel, ou la forme d’un croissant; il peut devenir serpigineux, envahir les tissus superficiels et laisser derrière lui une cicatrice superficielle. L’induration est superficielle et, par conséquent, souvent difficile à percevoir; les tissus se détruisent à mesure que la maladie les envahit.
Ces deux formes d’épithélioma peuvent se transformer en épithélium a profond ou infiltrant. Ses formes cliniques dépendent de son siège. Lorsqu’il atteint la paupière, il débute généralement sous la forme d’un nodule superficiel. Au bout de quelques années, quelquefois plus tôt, les deux paupières sont envahies et alors la maladie révêt la forme rongeante. L’ulcération peut alors s’étendre à la conjonctive et détruire rapidement les paupières et l’œil. Souvent elle envahit les parties profondes, détruit les os de l’orbite et creuse une cavité horrible à voir. Les mêmes phénomènes ont quelquefois lieu, quand l’épithélioma atteint l’orifice nasal ou la commissure buccale.
Lorsque l’épi Ibélioma profond débute d’emblée, ce qui a lieu ordinairement sur la lèvre inférieure, il se forme une tumeur du volume d’un pois, légèrement saillante. Elle est d’abord mobile, mais elle finit par devenir adhérente aux tissus sous-jacents. Plus tard le centre se ramollit et se transforme en abcès. Il se produit alors une ulcération. L’épithélioma profond évolue plus rapidement que l’ulcère rongeant; il diffère principalement de cette variété d’éphithélioma en ce qu’il envahit rapidement le système lymphatique.
L’ épithélioma papillomateux est rare. On peut le considérer comme une transformation verruqueuse des deux premières variétés déjà décrites.
L’épilhélioma atteint habituellement la face, et, dans 30 p. 1 00 des cas, la lèvre ; quelquefois, surtout chez l'homme, les organes génitaux externes et d’autres parties du corps. Les formes superficielle et rongeante se développent ordinairement sur les yeux et le nez; la troisième forme a pour siège habituel la lèvre inférieure. Sur le scrotum la maladie est d’abord superficielle; bientôt elle envahit les parties profondes. Sur le gland et surtout au niveau de sa couronne, les variétés superficielle et papillomateuse sont les plus fréquentes; elles s’accompagnent de gonflement et d’induration des vaisseaux lymphatiques de la verge.
L’épithélioma se développe ordinairement vers l’âge de 50 ans, quelquefois plus tôt; 57 p. 100 des cas s’observent chez l’homme. Chez les vieillards atteints d’épithélioma. on remarque quelquefois une blancheur particulière, de nature atrophique, de la peau des tempes, et quelques taches de xanlhelasma. de séborrhée recouvertes d’écailles dures et noirâtres.
L 'étiologie de l’épithélioma est obscure; le plus souvent on n’en connaît pas la cause. Quelquefois on peut invoquer l’hérédité. Les irritations locales agissent comme causes prédisposantes; mais il ne faut pas en exagérer l’importance. Ainsi on a donné le nom de cancer des fumeurs à l’épithélioma de la lèvre. Or la maladie atteint souvent des individus qui ne fument pas, tandis qu’elle n'atteint pas toujours ceux qui fument. De même le cancer des ramoneurs , ou épithélioma du scrotum, existe dans des pays où le ramonage esl inconnu.
Les maladies de la peau.
Planche XXXVIII.
ÉPITHÉLIOMA
Obseuvation. — Epithélioma de la lèvre. — P. D, âgé de 73 ans. Les ancêtres de ce malade sont tous morts à un âge très avancé ; son père a vécu jusqu’à 108 ans. Avant d’être atteint d’épi thélioma, c’était un homme fort bien portant, travailleur. 11 fumait constamment la pipe en travaillant. Deux ans et demi avant que fût faite la photographie, une petite tumeur parut sur la partie gauche de la lèvre inférieure. I.a tumeur s’indura, et devint le siège d'une ulcération superficielle, recouverte d’une croûte. Peu à peu le néoplasme envahit la partie moyenne de la lèvre; deux ans après il s’ulcéra. Au moment où le malade se présenta au Dispensaire Nord-Ouest, la lèvre inférieure était recouverte d’un ulcère irrégulier, induré. Près de la commissure, les bords de l’ulcère étaient saillants et renversés. Au milieu de la lèvre, les tissus avaient été détruits et la salive s’écoulait continuellement. Sur la lèvre supérieure, au-dessous d’une des narines, existait un nodule blanchâtre, induré, du volume d’un pois. A la réunion de l’aile du nez et de la lèvre, il y avait une fissure presque cicatrisée, mais dont les bords et le fond étaient légèrement indurés. Celte disposition n’est pas visible sur la photographie. Le malade affirme que dix ans auparavant, il avait été coupé en cet endroit, par un barbier. La cicatrice étroite et déprimée ne s’était indurée et ulcérée que depuis trois mois.
Le traitement de l’épithélioma doit être prompt et énergique. Lorsque la maladie a une marche envahissante, il ne faut pas perdre de temps. Il vaut mieux détruire la maladie à son début, et même une petite portion de peau saine qui l’entoure, que de la laisser envahir par le néoplasme. Lorsque l’épithélioma a une marche rapide, il faut l’exciser ou le cautériser énergiquement. Les toniques, une nourriture saine et l’exercice au grand air agissent d’une manière indirecte, retardent les progrès de la maladie et favorisent le succès de l’opération. La question de savoir si une médication interne peut retarder le développement de l’épithélioma n’a pas encore été résolue. Les résultats que l’on a obtenus à l’aide des médicaments anticancéreux les mieux connus, ont été illusoires ; il ne faut pas, cependant, pour cela affirmer qu’il n’existe aucun spécifique contre l’épithélioma. Quelques médecins très connus nient l’utilité d’une médication interne; d’autres au contraire l’affirment.
Neligan, qui décrit la variété rongeante de l’épithélioma sous le nom de lupus dévorant , insiste sur l’utilité de l’iode, de l’iodure de potassium et île l’huile de foie de morue, donnés à petites doses, et continués pendant longtemps. Il croit que le traitement local doit être subordonné au traitement général. Je n’ai aucune confiance dans ces agents thérapeutiques; je les emploie cependant et encore mieux l’arsenic, dans les cas où la maladie ne s’étend pas et où les malades craignent une opération sanglante ou la cautérisation. La solution de Fowler à l’intérieur et à l’extérieur peut rendre des services, puisqu’on a vu, dans quelques cas d’épithélioma, une ulcération légère se cicatriser sous l’influence d’un badigeonnage journalier, avec 10 ou 20 gouttes de cette solution (Anderson).
Les caustiques sont souvent inefficaces, parce que, pour une raison ou pour une autre, on ne les applique pas assez énergiquement. Au lieu de disparaître, le néoplasme s'enflamme et s’étend. Il faut renoncer aux caustiques si l’on ne veut pas cautériser énergiquement. Le choix entre l’excision et la cautérisation dépend de l’étendue, du siège et des caractères du néoplasme. Lorsqu'il est très volumineux, il est préférable d’enlever tout ce que l’on peut avec la curette ou le bistouri, et d’appliquer ensuite, sur la peau, du chlorure de zinc liquide, surtout dans les cas où la récidive est à craindre. Lorsque la maladie est très superficielle, une ou deux applications de pâte caustique suffisent. La pâte arsenicale de Hébra (acide arsénieux 1 partie, sulfure rouge de mercure 3, cold-
ÉPITHÉLIOMA.
cream20) est. douloureuse,, mais très utile ; elle ne détruit que les tissus malades et épargne les tissus sains. On l’applique sur un morceau de toile, qu’on laisse en place pendant 24 heures, et que l’on renouvelle au besoin. La pâte de Marsden se prépare de la façon suivante : acide arsénieux et gomme arabique, parties égales; eau, q. s. pour faire une pâte épaisse; on l’étend sur la surface que l’on veut cautériser, préalablement nettoyée, et on la recouvre avec du coton préparé. Il se forme une eschare, qui se dessèche et tombe au bout d’une semaine ou deux. Le meilleur caustique est celui dont l’opérateur se sert habituellement. Je préfère la potasse caustique, solide ou liquide. Elle produit une eschare noirâtre; on limite facilement son action. Pour arrêter ses effets caustiques, il suffit de laver la plaie avec du vinaigre ou de l'acide acétique étendu. La douleur qui accompagne la cautérisation n’est ni vive ni de longue durée. Depuis quelque temps, on préconise, comme caustique, une pommade à l’acide pyrogallique à 20 p. 100.
L’ablation d’un épithélioma volumineux, situé sur la lèvre ou ailleurs, nécessite souvent une opération pour restaurer les tissus détruits. Dans ces cas, le bistouri est préférable aux caustiques; il permet, en effet, d’exciser la tumeur et île restaurer les parties dans une même séance. Lorsqu’on excise une petite tumeur dans le voisinage de l’œil, pour prévenir la déformation des paupières, il faut opérer de façon à ce que l’axe de la cicatrice passe par le centre de la pupille.
SARCOMA
P1GMENTOSUM.
Les maladies de la peau.
Planche XXXIX.
sarcome pigmenté
Synonymie, — Melunosis, Metanosarcoma. — Carcinome mélanique, cancer pigmentaire.
Oiiseuvation. — William R. , 22 ans, Américain ; cocher. Ce malade fui traité successivement par MM. Geo. K. Smith, S. Sherwell, de Brooklyn et L. D. Bulkley, de New-York. C'est aux Drs Sherwell et Bulkley que je dois les détails sur l’histoire du malade, au Dr Bulkley les négatifs, qui ont servi pour faire la planche XXXIX.
A part quelques convulsions, le malade avait joui dans son enfance d'une lionne santé. Six ans avant que fussent faites les photographies, il reçut un coup sur le côté externe du globe oculaire droit.
Peu de temps après, un petit point noir apparut en cet endroit et augmenta lentement de volume. Plus tard, quelques petites tumeurs se montrèrent sur différentes parties du corps ; mais elles ne furent accompagnées d’aucune douleur. Au mois de juin 1874, ces tumeurs étaient au nombre de 40 ou 30 ; leur volume variait depuis celui d’une petite nodosité à celui d’un marron. Le Dr Matthewson examina le fond de l’œil, mais n’y trouva aucune lésion (I).
A celte époque, une seule tumeur, située sur la poitrine, s’était ulcérée ; encore s’agissail-il plutôt d’une simple abrasion produite par le frottement (des vêtements). Une tumeur du volume d’une noisette, située sur la tempe droite, fut excisée par MM. Smith et Sherwell, pour corriger la difformité et pour servir en même temps d’étude.
Elle était friable, presque noire. Examinée au microscope, on y trouva un grand excès de pigment.de nombreuses grandes cellules, munies de deux et même trois noyaux. L’urine avait une couleur de fumée et contenait des cristaux d'acide urique, qui, à la lumière transmise, présentaient une coloration bleuâtre, et de petites granulations de pigment d’un bleu foncé. L’état général du malade paraissait satisfaisant, quoiqu’il fut découragé par les pronostics qu’on avait formulés sur l’issue de sa maladie.
A partir de ce moment, les tumeurs se développèrent assez rapidement ; presque tous les jours, on en découvrait une nouvelle. Quelques-unes disparurent totalement ou en partie. La surface de la peau prit une coloration plus foncée ; celle de la face était bronzée, comme dans la maladie d’Addisson. Au mois de décembre 1874,1e madade passa entre les mains du Dr Bulkley, qui nota les faits suivants : Toute la peau, depuis la tète jusqu’aux pieds, est plus ou moins couverte de tumeurs sous-cutanées, de volume et de forme variables ; la plus petite a le volume d’un petit pois, les autres atteignent un diamètre de 2 à 3 centimètres.
La plupart d’entre elles sont circulaires, quelques-unes ovales ou longues (rares). Sur l’avant-bras droit, on voit une de ces dernières, longue de 3 centimètres, sur 2 de large. Quelques-unes paraissent composées d’un certain nombre de tumeurs plus petites, réunies en groupes. Le plus grand nombre d’entre elles font saillie au-dessus de la peau; les unes sont arrondies, les autres plates; même celles qui atteignent un diamètre de 23 millimètres au plus, peuvent n’avoir que 3 millimètres environ de hauteur. Celles-ci paraissent avoir atteint leur maximum de développement et sont en voie d’être résorbées. Toutes sont fermes et dures au toucher.
Quelques tumeurs présentent une coloration, qui varie du brun verdâtre au noir bleuâtre ; mais le plus grand nombre ont, extérieurement du moins, la même coloration que la peau. La peau est tout à fait mobile au-dessus de ces dernières; mais au-dessous de celles qui ont une coloration foncée et qui sont en voie de s’atrophier et de s’aplatir, la peau est épaisse, dure et adhérente.
On ne peut compter les tumeurs, car un grand nombre d’entre elles sont si profondément situées, que le toucher seul peut révéler leur présence. Lorsque le malade est deshabillé, elles paraissent nombreuses ; la semaine dernière, son frère en compta 130. Comme nousl’avons déjà fait remarquer, quelques tumeurs étaient en voie de disparaître. Après avoir atteint un certain volume ou plutôt une certaine hauteur, avec tous les caractères de tumeurs sous-cutanées recouvertes de peau normale, elles devenaient d’abord violacées, puis noires.
Pendant que ces phénomènes ont lieu, les tumeurs paraissent s’aplatir, puis un travail de résorption commence ;
(I) Voy. Transactions of the American o/ihthalmulogical soc., juillet 1874 Fox. — 77 —
SARCOME PIGMENTÉ.
la tumeur s’affaisse, sa couleur pâlit, de telle sorte que quelques-unes des plus anciennes d’entre elles, situées sur la poitrine et l’abdomen, paraissent maintenant comme de simples taches aplaties et ressemblent assez à des taches de nitrate d’argent. Le malade raconte que toutes les tumeurs qui ont subi ces modifications, ont saigné spontanément ou par suite du frottement des vêtements. Quelques tumeurs portent encore des traces d’hémorrhagies.
Quelques-unes des tumeurs, particulièrement celles qui siègent sur la poitrineetsur l’abdomen, présentent un aspect très curieux. Pendant que le travail de résorption se faisait, et que la tumeur s'aplatissait, elle s’entourait d’un anneau ou collier, qui, dans plusieurs endroits, est encore très visible. Cet anneau a une largeur de C millimètres environ ; il est quelquefois dur et légèrement saillant, d’une coloration noir bleuâtre.
Dans d’autres endroits, l’anneau ne se montre que sous forme d’une simple bande colorée, non saillante, située autour de la tache centrale, dont elle est séparée par un cercle étroit de peau saine. Dans quelques cas, cet anneau entoure des tumeurs recouvertes d’une peau peu ou point colorée. Le malade affirme que l’on retrouve cet anneau autour de toutes les tumeurs qui ont pâli, et, en outre, que toutes les tumeurs ont été, à un moment donné, le siège d’hémorrhagies.
On peut raconter la suite de l’observation en quelques mots. Le malade s’affaiblit et maigrit rapidement. Les tumeurs continuèrent à se développer, et subirent les modifications que nous avons déjà signalées . Malgré la disparition de quelques-unes d’entre elles, leur nombre devint de plus en plus considérable. De nouvelles tumeurs se développèrent sur les points où l’on en avait excisé.
Six semaines après, le malade était dans une position déplorable. Il était survenu de l’œdème des membres inférieurs. On appliqua un bandage sur les jambes; mais, la faiblesse augmentant toujours, le malade entra à l’hôpital de Roosevlt.
Il v demeura trois semaines et succomba le 16 mai. Pendant ce temps, les urines étaient acides, d’une densité de 1018, foncées et contenaient des traces d’albumine. Le malade perdit rapidement ses forces ; la couleur de la peau devint de plus en plus foncée, jusqu’au moment de la mort; elle avait alors un aspect noirâtre très remarquable.
A utopsie faite par le Dv Delafielcl le 17 mai 1877. Toute la peau présente une coloration foncée. A la surface du corps, immédiatement au-dessous, ainsique dans la peau, il existe un très grand nombre de tumeurs dont le volume varie d’un pois à celui d’un œuf de poule; beaucoup d’entre elles ont une coloration noir-violet. La dure-mère est grisâtre ; sa face interne est recouverte d’une mince couche de fibrine. La pie-mère est normale, à l’exception d’un petit noyau pigmenté. La substance cérébrale est normale et n’est pas pigmentée.
Dans la sclérotique de l'œil droit, près du bord externe de la cornée, il existe une petite tumeur noire, du volume de la moitié d’un pépin de raisin. Les poumons ne sont pas pigmentés; le lobe inférieur du poumon gauche est œdémateux et en partie hépatisé. Le péricarde est distendu par du sérum limpide, le cœur est normal. La cavité péritonéale contient du sérum purulent ; le foie et la rate sont pigmentés. Les glandes cervicales, bronchiques et mésentériques sont hypertrophiées et noires.