‹ Iconographie romaine (volume 2)Chapitre 11 sur 45 · XI.I ei XUI · texte numérisé non relu

XI.I ei XUI

allectionnoit et pratiquoit la doctrine. Contre l’ordinaire de semblables associations, les deux collègues vécurent en apparence dans la plus parfaite union; Lucius Verus cherchant, en tout ce qui concernoit le gouvernement, à imiter le sage Marc- Aurele, et ne contrariant jamais ouvertement ses vues bienfaisantes.

La première année du régné de Marc-Aurele fut marquée par plusieurs des fléaux qui à cette époque affligèrent l’univers. Une vaste inondation du Tibre causa une grande famine; le roi des Parthes, Vologese III, fit une invasion dans la Syrie; et les Germains et les Cattes pillèrent les frontières de l’empire. Marc- Aurele envoya Lucius Verus commander dans l’Orient , espérant l’arracher à la vie molle et voluptueuse qu’il menoit à Rome; mais cette attente fut trompée, et les délices de l’Orient augmentèrent son penchant à la débauche. C’étoit peut-être dans le même dessein que Marc-Aurele envoya en Syrie sa fille chérie Lucille, pour devenir l’épouse de Lucius Verus. Il l’avoit fait élev er avec le plus grand soin, et lui avoit inspiré l’amour de la sagesse et de la vertu; mais la vue des débauches de son mari lui fit oublier les bons principes de son éducation, et elle sembla vouloir se venger, par la plus honteuse prostitution, des outrages qu’elle recevoit.

Autant le régné d’Antonin avoit été tranquille, autant celui de Marc-Aurele fut agité par des guerres allumées dans toutes les parties de l’empire; et cependant le caractère et les goûts particuliers de cet empereur étoient pacifiques. Ce fut peut-être même son goût pour les études philosophiques, et son amour

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connu pour la tranquillité, qui inspirèrent aux peuples soumis aux Romains l’envie de secouer le joug. Au reste Capitolin1 dit que, k clans le délire de la fievre qui termina les jours d’Antonin, «ce prince ne parloit que du gouvernement de l’empire, et des «rois qui excitoient son mécontentement.» D’où l’on peut conclure que, s’il eût vécu encore quelque temps, il auroit été forcé d’ouvrir le temple de Janus.

Les lieutenants de Yerus remportèrent des victoires importantes sur les Parthes, qui, l’an i65, demandèrent et obtinrent la paix en cédant la Mésopotamie aux Romains. Après avoir terminé cette guerre, Verus fut obligé de quitter Antioche, ville qu’il avoit rendue le théâtre des plus honteuses débauches. Les deux empereurs triomperent ensemble, l’an 166; et les enfants de Marc-Aurele furent placés dans le char de triomphe. Le sénat donna aux empereurs les glorieux surnoms de Parthiques et de Médiques.

L’année suivante, 167 (920 de Rome), vit se répandre dans 1 Asie et dans l’Europe une maladie contagieuse des plus célébrés de l’histoire. Sans rapporter les origines diverses que lui assigna la superstition, je ferai observer que Lucien3, qui écrivoit à cette époque, ne la fait point écloi’e dans l’Ethiopie, comme les historiens inexacts; mais qu’il lui donne, comme Capitolin*, la Babylonie pour berceau. L’armée romaine en fut infectée dans la guerre contre les Parthes; elle l’apporta en Europe; et, dit l’his- « torien de F erus , «il fut dans la destmee de cet empereur de pa- « roître amener à sa suite dans chaque province, jusqu’à Rome, «ce terrible fléau s. » Il se répandit jusqu’au Rhin, dans les Gaules,

(0 n‘ ■ Plus, XII. tagieuses ; c’est pourquoi je n’emploierai

(2) Les anciens écrivains ont désigné par point ce mot. (3) Q. Hist. , t. II , p. 222.

le nom àe peste toute sorte de maladies con- (4) Feras, VIII. (5) Aurai., I. XXIII.

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qu’il dévasta pendant plusieurs années. Galien, célébré médecin , le décrivit en témoin oculaire. Cette maladie dépeupla les villes, les campagnes, et Pltalie en particulier. A Rome , les personnages les plus distingués eu furent les victimes; les morts étoient si nombreux, qu’il falloitles transporter sur des chars, et que l’empereur ht enlever aux dépens du trésor public les cadavres des pauvres'. On vit des imposteurs contrefaire des prodiges, pour exciter le peuple à piller la ville ; mais la vigilance et la fermeté de Marc-Aurele arrêtèrent ces funestes projets.

Pendant que les Parthes troubloient à l’orient l’empire romain, presque tous les peuples qui liabitoient au-delà du Danube levèrent l’étendard de la rébellion. La révolte des Marcomans, les plus redoutables des Germains, jeta l’épouvante dans Rome . Quoique Marc-Aurele fût, par ses principes philosophiques, exempt de superstition , il crut cependant devoir, pour relever le courage de la multitude, recourir aux sacrifices expiatoires et aux cérémonies extraordinaires, soit romaines, soit étrangères, dont la célébration retarda même son départ1 2 3. Enfin, l’an 167, il partit, avec son collègue Lucius , revêtu du manteau militaire des généraux4. U est probable que le grand appareil de force déployé par Marc-Aurele imposa aux barbares, qu’ils sollicitèrent, et obtinrent au moins une treve, et que les empereurs rentrèrent dans Piome l’an 168; mais il n’est pas moins vraisemblable (car on ne trouve ici rien de clair dans Capitolin) que ces peuples, revenus d’une première surprise, re-

(1) Oros., lib. VII, cap. xviii ; Capitol., iXI. Ant. , XIII.

(2) Doctr. Num. V et. , VII, 55.

(3) Capitol., XIII, 14. Cette profusion de victimes fit naître l’idée ingénieuse de

la requête suivante : « Les bœufs blancs à

« Marc-Antonin : à moins que vous ne re- « veniez triomphant , nul de nous ne sur- « vivra. » ( Amm. Marcell., XXV, 67. )

(4) Il étoit couleur d’écarlate , ou de pourpre-cochenille , et s’appeloit Paluclamenturn.

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prirent les armes , et que les empereurs quittèrent Rome de nouveau l’an 16g. La maladie contagieuse les força de s’arrêter à Aquilée, sur les bords de la mer Adriatique, où Galien accourut pour arrêter les progrès de ce fléau. Ses soins et sa science furent inutiles; de sorte que les empereurs reprirent le chemin de Rome, montés sur le même char. Verus fut frappé d’une apoplexie foudroyante. On le transporta à Altinum ( Altino ) , dans le pays des Yénetes, où il mourut. Je ne parlerois que dans la vie de Verus du poison qui, selon quelques écrivains, Dion entre autres', auroit terminé ses jours, si l’on n’avoit pas craint d’en charger la mémoire de Marc-Aurele, contre lequel, disoit-on , il auroit conspiré. Mais Dion parle du poison sans indiquer celui qui l’auroit employé ; et Capitolin , dans la vie de Marc-Aurele et dans celle de Lucius Verus, répété cette odieuse calomnie, dont Galien , écrivain contemporain, ne fait pas même mention1 2. Son auteur, ou du moins celui qui la reproduisit le plus hautement, me paroit être Caracalla; qui, dans le discours prononcé devant le sénat pour excuser son fratricide, après le meurtre de Géta3, s’exprima ainsi: «Ce Marcus lui-même, qui affectoit la «philosophie et la douceur, ne put supporter les injures de son «gendre Lucius, et le fit périr en lui dressant des embûches4. » Après avoir fait rendre les plus grands honneurs à la mémoire de V erus , l’empereur s’occupa avec plus d’activité que la première fois des préparatifs pour la guerre contre les Marcomans, qui se rendoient tous les jours plus redoutables. Pour remplacer les soldats que la maladie contagieuse avoit moissonnés, il enrôla les esclaves ( comme on l’avoit fait dans les guerres contre Annibal ) , les gladiateurs, quelques habitants des frontières de Dalmatie,

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(1) Lib. LXXI , 2.

(2) Gai., t. IV, p. 362.

(3) Herodian., IV, io.

(4) Vict., Cœs., XVI.

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bellion en l’an 175, Marc-Aurele, qui avoit vaincu ou pacifié anv.v. presque toute la Germanie, de fermer le temple de Janus. Vul- ^"tonln-p,e catius Gallicanus a écrit la vie de cet usurpateur; et il en donne adoptive, pour raison à Dioclétien', auquel il la dédie, «le dessein qu’il Pl' XLIclXU «avoit formé de lui faire connoître tous les Augustes qui out «revêtu la pourpre; en écrivant l’histoire de tous ceux qui ont «porté, soit justement, soit injustement, le nom d’empereur. »

Cassius étoit habile dans l’art de la guerre, et rigide observateur delà discipline militaire. Dion2, qui écrivoitpeu d’années après sa mort, dit que c’étoit un grand homme, tel qu’on eût pu souhaiter un empereur. II attribue sa révolte aux sollicitations de Faustine, qui, voyant l’empereur son époux d’une santé chancelante, son fils Commode adolescent et d’un esprit borné, craignant d’ailleurs pour son sort futur, lui promit de l’épouser, s’il se faisoit déclarer empereur. Cette opinion acquiert un grand poids, quand on observe que Cassius n’usurpa ce nom qu’au moment où se répandit le faux bruit delà mort de Marc-Aurele.

Quoi qu’il en soit, presque tout l’Orient, l’Egypte, et une partie de 1 Asie mineure, trompés par cette fausse nouvelle, se révoltèrent, et reconnurent Cassius pour empereur.

Marc-Aurele ayant appris, dans la Germanie, cette rébellion, assembla ses soldats et leur lut un discours dans lecpiel il parloit de Cassius avec une grande modération3. Il leur dit entre autres ces paroles mémorables : «Je crains seulement (car je vous ferai «connoître toute ma pensée) que Cassius ne s’ôte la vie, par la «honte qu il éprouverait il paraître devant moi; ou qu’un autre, «apprenant que nous allons marcher contre les révoltés, ne la «lui arrache. Dans ce cas, il me ravirait le grand avantage de

(1) Avid. Cass., III. (2) Lib. LXXI, 22. (3) Ibid., 24.

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«la victoire, si grand même que jamais personne n en a obtenu «un pareil. Quel est donc cet avantage? demandera quelqu’un; «celui de pardonner à un homme qui a fait une offense, et de «conserver de l’amitié et la fidélité au violateur de l’amitié et de «la bonne loi. Ce que je dis vous paroît peut-être incroyable; «il 11e faut cependant pas refuser d’y croire; en effet toutes les «qualités louables ne sont pas encore effacées, et nous conser- «vons encore des restes des vertus antiques. Si quelqu’un doute «de ma véracité, je desire plus ardemment encore de rendre «tous mes concitoyens témoins de ce que je me propose de «faire. Car les maux qui nous accablent me procureront au «moins cet avantage, si je puis apaiser les troubles, de montrer « à tous les hommes que l’on peut tirer quelque utilité même « des guerres civiles. »

Ce que l’empereur avoit prévu arriva; un centurion et un autre officier ôterent la vie à Cassius, et portèrent sa tête à Marc-Aurele. «Ainsi périt Cassius, après avoir rêvé pendant «trois mois et six jours qu’il étoit empereur Marc-Aurele refusa de voir les tristes restes d’un homme qu’il avoit aimé, et dont il u’avoit point commandé la mort. On peut conclure des principes d’humanité qu’il professoit, et dont il ne s’est jamais départi, qu’il ne croyoit pas permis d’abréger la vie d’un homme pour sa propre sûreté. En effet, de tous les partisans de Cassius il ne poursuivit que ceux qui, dit l’historien Dion, étoient coupables de grands crimes2. Il demanda avec instance au sénat la grâce des autres, «n’espérant, ajoutoit-il, de consolation de la «perte de Faustine que de ce pardon généreux.... A Dieu ne «plaise qu’un seul de vous perde la vie par votre jugement ou

(1) Dio, LXXl , 27.

(2) Ibid., 28.

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«par le mien!.... Si je n’obtiens ce que je vous demande, mon cw. v. «trépas ne sera pas éloigné.» Tertullien fait observer qu’on (("“'((('ii n’avoit trouvé aucun chrétien parmi les partisans de Cassius'. ad°Ptive-

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Pendant que Marc-Aurele allmt en Orient pour prévenir les suites de cette révolte, accompagné de son fils Commode, auquel il venoit de donner la toge virile, et de Eaustine, il vit mourir celle-ci au pied du mont Taurus. Quoiqu’il n’ignorât pas la conduite licencieuse de son épouse, il avoit répondu à ceux qui lui conseilloient de s’en séparer par le divorce : «Si je «la répudie, il faut donc aussi que je rende sa dot (l’empire)*.»

Il se conduisit, après sa mort, avec la même modération, et lui fit rendre tous les honneurs civils et religieux qui avoient consacré la mémoire des autres impératrices. Ou peut expliquer d’une maniéré favorable cette tolérance extraordinaire, en disant que Marc-Aurele se plaisoit à voir dans Faustine plutôt la fille de son pere adoptif, auquel il devoit tant, qu’une épouse infidèle.

Tous les rois de l’Orient, et les ambassadeurs de celui des Partbes, se rendirent à la cour de Marc-Aurele pour y renouveler les traités de paix. Il ne quitta ces contrées qu’après les avoir pacifiées, et après en avoir assuré la tranquillité par les plus sages reglements. Il fit ensuite un long séjour à Athènes, qui, malgré sa décadence, étoit encore, relativement aux lettres et à la philosophie, la capitale du monde. Il exécuta le dessein qu’il avoit formé depuis long-temps, et dont il avoit entretenu dans seslettres le sophiste Hérode Atticus3.... «Je desire, lui écri- « voit-il, que vous pensiez toujours bien de moi, que vous 11e «vous offensiez pas de voir que j’ai sévi contre des criminels,

(1) Tertull., ad Scapul. (2) Capitol., M. Aurel., XIX. (3) Philost., Vit. Soph., II, 12.

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« d’autant plus que j’ai employé les punitions les moins rigou- « reuses. Conservez-moi donc toujours votre affection. Si ce- « pendant vous croyez que j’aie été répréhensible , ou que je le « sois encore , faites-m’en porter la peine , à l’époque des mys- «teres, dans le temple de Minerve à Athènes; car j’ai toujours «désiré, même au milieu des camps, d’y être initié; et je sou- «haite que vous exerciez alors le sacerdoce.» Il le fut en effet; et Capitolin' fait remarquer qu’ayant sollicité, pour prouver l’innocence de sa vie entière, entre autres initiations celle des mystères de Cérès, il étoit entré seul dans le temple. On sait que le héraut en interdisoit l’entrée à tous ceux qui étoient coupables de grands crimes; et que Néron, venu à Athènes après le meurtre de sa mere, n’osa s’y présenter.

Marc-Aurele accorda de grandes prérogatives à cette ville et à ses écoles; ce qui lit dire à Aristide2, dans un discours composé en l’honneur de cet empereur, que , par ses bienfaits honorables, ilavoil relevé la Grece et les sciences des Grecs, qui, négligées auparavant, étoient même devenues un objet de mépris, et avoient perdu les honneurs et les privilèges dont elles avoient long-temps joui. «Il institua, pour l’utilité de toutes les nations, «des professeurs de toute espece de doctrine, qui recevoient un «traitement annuel.» Philostrate nous apprend qu’il étoit de

10 mille drachmes (environ 7, 5oofr. de notre monnoie actuelle)3.

11 nous apprend aussi qu’il y avoit des professeurs pour chaque secte de philosophes, stoïciens, péripatéticiens, platoniciens, et épicuriens, et que l’empereur les nommoit.

Marc-Aurele revenant d’Atliênes en Italie, l’an 176, aborda à Brundusium (Brindes ou Brindisi, dans le royaume de Naples);

(3) Dio,LXXI, 3 1 ; Pliilost. , Vit.Soph.,

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