‹ Iconographie romaine (volume 2)Chapitre 13 sur 45 · ET LUCILLE SON EPOUSE · texte numérisé non relu

ET LUCILLE SON EPOUSE

En voyant le contraste frappant qui existoit dans les inclinations, dans les mœurs, dans toutes les actions de Marc-Aurele et de Lucius Verus, les Romains jugèrent combien étoit dangereuse la création simultanée de deux empereurs; dans le siecle suivant, ils éprouvèrent combien elle étoit funeste. En effet, si Marc-Aurele fut le modèle de toutes les vertus, Lucius Verus fut celui de tous les vices. A la vérité, si l’on en croyoit Capitolin ', il ne faudroit le placer ni au rang des bons princes ni parmi les mauvais, pareeque, dit-il, il n’eut pas d’horreur pour le vice, ui de penchant pour la vertu. Il assure même qu’Antonin aimoit la simplicité de son esprit et la pureté de ses mœurs. Mais cet historien2, qui se contredit souvent, est ici bien peu d’accord avec lui-même , car il fait ailleurs le tableau de la vie licencieuse de Lucius Verus. Il le peint vivant dans l’adultere, passionné pour le jeu, aimant les longs repas, passant les nuits dans les cabarets, engageant des luttes avec les hommes les plus dégradés dans l’opinion publique; de sorte qu’il le compare lui-même, pour les vices, à Caligula, à Néron, et à Vitellius; et il ajoute que l’autorité de son frere, Marc-Aurele, put seule empêcher que ses vices ne fussent portés à des excès qui eussent été funestes pour l’empire. D’ailleurs tous les historiens s’accordent sur le caractère de Lucius Verus; Eutrope3 dit qu’il avoit «un « esprit hautain , que cependant le respect pour son frere l’empê-

(i) In Vero) I et fil. (2) Ibid., IV, VIII, etX. (4) Brev . , VII, 10.

FAMILLE D’ANTONIN-PIE

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«clia seul de commettre des crimes;» et le jeune Victor ' assure qu’il avoit «un caractère dur et porté à la débauche.»

Mais Lucius Verus, selon le même Victor, aimoit beaucoup les poètes tragiques. Il avoit même composé dans sa jeunesse des vers et des harangues2; et Marc-Aurele lui avoit donné les meilleurs maîtres en tout genre. Heureux s’il eût profité, pour former son cœur et son esprit, d’une si bonne éducation! C’est peut-être au temps de son extrême jeunesse qu’il faut rapporter les éloges que l’on a faits de sa douceur, de sa franchise, et de son attachement sincere pour ses amis.

Chap. V.

Antonin-Pie et sa famille adoptive.

PI. XLTII.

Lucius Verus (il est ordinairement ainsi désigné) fut appelé à sa naissance, arrivée l’an i3o (883 de Piome), Lucius Ceionius Commodus; ensuite Lucius Ceionius Aelius Commodus, lorsqu’il entra dans la famille Aelia, par l’adoption du César Aelius son pere, faite par Hadrien; enfin Lucius Aurelius Verus, et Lucius Verus quand Marc-Aurele, l’associant à l’empire, lui fit prendre son nom. On a cru qu’ayant été adopté par Antonin , il avoit reçu le nom d’Antonin ; et Capitolin et Lampride le disent expressément; mais il ne le portoit probablement que dans l’intérieur du palais; car Eckhel3 a prouvé qu’aucun monument public vraiment authentique ne lui donne ce nom vénérable.

Petit-fils d’Hadrien, qui avoit adopté son pere l’an i35, il fit partie de la famille impériale même après la mort du César Aelius, arrivée l’an 1 38. Hadrien remplaça, la même année, ce fils adoptif par Antonin , qu’il obligea d’adopter aussi Marc-Aurele et Lucius \erus, âgé de sept ans. Questeur en 1 53 , Lucius Verus donna des spectacles auxquels il présida, assis entre An-

(i) Epit.,XV I. (2) Capitol., II. (3) Doctr. N. F.,VII,y5.

Cil Al’. V.

Antonin-Pic el sa famille adoptive.

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tonin et Marc-Aurele. Antonin le désigna consul l’année suivante et l’année 1 6 1 ; mais il ne le nomma point César, et il ne l’éleva jamais au-dessus du rang de simple particulier; à cause, dit Capitolin ', de son penchant pour la mollesse et la débauche ; de sorte que Yerus n’eut d’autre titre personnel que celui de fils d’Auguste. L’année 161, qui fut celle de la mort d’ Antonin, vit Lucius Yerus élevé à un rang auquel il sembloit ne devoir jamais prétendre; car le sénat força Marc-Aurele à accepter l’empire, sans faire mention de sou frere adoptif. Mais le premier acte du nouvel empereur fut de nommer Lucius Yerus, César, Auguste, Proconsul, et de le revêtir de la puissance tribunitienne, en lui donnant son ancien nom, Verus.

Quelle raison put engager Marc-Aurele à faire une chose qui n’avoit pas encore été tentée , à se donner un collègue? Ce ne fut pas sans doute la considération pour Verus , qu’il n’estimoit pas; mais la justice qu’il croyoit devoir rendre à son frere adoptif, ou plutôt, comme on l’a dit, le choix d’un chef actif et robuste qui pût le suppléer dans le commandement des armées, pendant qu’il selivreroit aux études philosophiques et aux soins de l’administration, cpii convenoient seuls à sa foible santé. Aussi l’envoya-t-il, l’année suivante, faire la guerre aux Partlies, qui venoient de soulever tout l’Orient contre les Rumains2. Il cherclioità lui donner l’occasion d’acquérir de la gloire, et à l’arracher aux délices de Rome. Mais ses espérances furent trompées; Lucius Verus parut seulement à l’armée, et il en abandonna le commandement à ses lieutenants, qui se couvrirent de gloire. Pour lui, après avoir épuisé dans un voyage prolongé outre mesure tous les genres de volupté que lui présentèrent la Cam-

(i) In Vero ,\\\. (2) Capitol., IV.

Il N

FAMILLE D’ANTONIN-PIE. io5

panie, la Grece, les côtes de l’Asie, il passa quatre années à Antioche, l’été dans ec bourg de Daphné célébré par les débauches et les prosti Lu tions , et l’hiver à Laodicée. Cependant , ayant donné un roi à l’Arménie, il reçut le surnom d’Arméniaque , que prit aussi Marc-Aurele, suivant l’usage'.

Celui-ci envoya, l’an 164, dans l’Orient, sa fille Lucilîe, qu’il donnoit en mariage à Lucius Verus. Il 11e l’accompagna que jusqu’à Brindes, parcequ’on disoit qu’il vouloit aller en Syrie pour s’attribuer la gloire d’avoir terminé la guerre contre les Partîtes1. Lucius Verus vint au-devant d’elle à Ephese, et la conduisit dans l’Orient, où elle fut témoin de la vie licencieuse de son mari; et elle se crut autorisée à l’imiter. Celui-ci fut contraint de quitter des contrées où tout favorisoit ses inclinations vicieuses, pour se rendre à Honte, où l’appeloit Marc-Aurele. Il y partagea avec lui l’honneur du triomphe l’année 166, et ils prirent ensemble les surnoms de Partbique et de Pere de la patrie. On auroit pn s’attendre à voir Lucius Verus amener de l’Orient des rois captifs pour orner son triomphe; mais il arriva suivi d’une troupe de comédiens. Sou nombreux cortege transporta en Occident cette épidémie terrible qui le ravagea pendant plusieurs années.

A peine arrivé à Rome, Lucius Verus fut forcé de suivre dans la Germanie, pour combattre les Marcomans, Marc-Aurele, qui vouloit soustraire aux regards des Romains un empereur méprisé pour ses folies et ses débauches. Enfin, l’an 16g, les deux empereurs, voyantla soumission des barbares, et fuyant l’épidémie, se retirèrent à Aquilée, où ils vouloient passer l’hiver; mais la contagion ayant atteint cette ville, ils repartirent presque

(1) Capitol., VII. (2) Ibid., M. Aurel., IX.

Cusr. V.

Antonin-Pi et sa famill adoptive.

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ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

(lliAP. V.

Antonin-Pie cl sa famille adoptive.

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aussitôt pour Rome, montés sur le même char. C’est dans ce voyage que, près d’Altinum, Lucius Yerus fut frappé d’apoplexie, comme le raconte le médecin Galien ', que les empereurs avoient fait venir de Rome à Aquilée , pour retarder les progès de l’épidémie. Il mourut à Altinum, après qu’on l’eut inutilement saigné; mais cette saignée servit de prétexte à ceux qui accusèrent de sa mort Marc-Aurele, ou Faustine, ou Lucille, et qui parleront aussi de poison. Quant à Marc-Aurele , Dion 2 raconte « qu’il «avoit été forcé, à ce qu’on disoit, de prévenir les complots que «Lucius formoit contre ses jours;» mais Capitolin3 dit expressément que «c’est un crime ( nef as ) d’ajouter foi à une sem- «blable calomnie; quoique les pensées et les actions de Yerus « eussent dû lui faire éprouver une pareille fin. » Victor 4 exprime fortement l’horreur que lui iuspiroit cette calomnie : «Il n’ap- « parti eut, dit-il, qu’à des esprils enclins aux crimes d’admettre « cette accusation contre un si grand homme. » On dounoit pour motif à la haine de la belle-mere de Yerus l’aveu que celui-ci auroit fait à Lucille du commerce criminel qu’il avoit eu avec sa mere, Faustine; et, à la haine de la fille, l’empire qu’exerçoit Fabia, sœur de Yerus , sur ce prince foible.

Quoi qu’il en soit de ces conjectures, Lucius Verus mourut, après neuf ans de régné, dans la trente-neuvieme ou la quarantième année de son âge. Par l’ordre de Marc-Aurele, on le déposa dans le mausolée d’Hadrien, et on lui rendit les plus grands honneurs5. Cet empereur étoit bien fait de corps; il avoit de beaux traits; son front étoit avancé; il laissoit croître entièrement sa barbe, à la maniéré des peuples barbares; et il attaeboit un si grand prix à la couleur blonde de ses cheveux (ceux des Ro-

(1) Tom. IV, p. 362.

(2) Lib. LXXI, 2.

(3) In V ero , XI.

(4) Cœs.jXVI. (5) Capitol., X.

FAMILLE D’ANTONIN-PIE

mains, ainsi que ceux des habitants de l’Europe méridionale, étoient noirs), qu’il les poudroit avec de la poussière d’or.

Les portraits en marbre de Lucius Verus sont les plus communs de tous ceux de la collection des empereurs. Le musce royal en renferme plusieurs. Le plus précieux est le buste colossal du n° in, gravé ici sous les n" 1 et 2, planche XLIII. On le découvrit, avec plusieurs autres du même empereur et de son frere Marc-Aurele, à une lieue de Rome, sur la voie Cassienne, dans la ferme d’Acqua Traversa, où l’on croit, avec vraisemblance, qu’étoit située la maison de plaisance de Lucius Verus. Ilfaisoit partie de la collection conservée dans la villa Pinciana, jadis Borghese. On regarde ce buste, qui est de marbre de Paros, comme un chef-d’œuvre de sculpture. La barbe, et les cheveux courts et fort épais, sont traités avec la plus grande habileté; la ressemblance est pleine d’expression et de noblesse.

On a gravé ici deux médailles de Lucius Verus pour justifier la ressemblance du buste. La première, n° 3, est un très petit bronze de la ville d’Elæa dans l’Aeolie ; elle présente d’un côté la tète nue, sans barbe, de Lucius, avec la légende AOYKIOC- KAICAP, Lucius César, et au revers, dans une corbeille, un pavot entre quatre épis, avec la légende EAAITflN, (monnoie) des Eléens. La seconde, n° 4? est un grand bronze sur lequel on lit autour du buste de Lucius Verus, IMP erator CAESar Lucius AVRELzwv VERVS AVG ustus; et au revers, CONCORD/a ENQusta (pour concordia Augustorum ) 'YW'buniùd Votes taie COS. ( consul) IL Pour type , une femme assise tenant un globe, ayant à ses côtés une corne d’abondance surmontée d’une petite figure peu distincte.

Cii.vp. V.

Antonin-Pie et sa famille adoptive.

PI. XLIII

N° 1 et 2.

N> 3 et L.

Lucille, épouse de Lucius Verus, et fille de Marc-Aurele et

(JllAP. V.

Antonin-Pie et sa famille adoptive.

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de Faustine, n’eut aucune des vertus de son pere, et rappela tous les vices de sa mere : du moins 1 histoire n a conservé d elle que de honteux souvenirs. Elle naquit, comme on peut le conclure d’un passage de Capitolin', l’an 147 (900 de Rome), ou le précédent; et elle reçut en naissant les noms d’Aunia Lucilla, ainsi qu’on les lit sur une médaille des Byzantins . Marc-Aurele la donna pour épouse, l’an 164, a son collègue Lucius Verus. On trouve les détails de ce mariage dans la section précédente.

La mort subite de Lucius Yerus, arrivée l’an 169, donna lieu à de violents soupçons. On disoit que, jalouse de l’empire qu’il avoit laissé prendre sur lui par sa sœur Fabia , Lucille avoil joint son ressentiment à celui de Fausdnc, qui ne pardonnoit pas a Yerus d’avoir appris à son épouse la liaison criminelle qu’elle avoit eue avec lui; de sorte que, de concert, elles avoient empoisonné l’empereur. Leurs mauvaises mœurs seules purent faire naître ces soupçons, que l’histoire n’a pas confirmés Le deuil de Lucille n’étoit pas achevé que Marc-Aurele, près d’aller faire la guerre aux Germains, lui donna pour époux Claudius Pompeianus, originaire d’Antioche. Fils d’un simple chevalier, celuici avoit illustré sa famille par sa bravoure, par ses talents, et par sa probité. Lucille, qui étoit fille d’un Auguste, et Auguste ellemême, regarda, ainsi que sa mere Faustine, d’un mauvais œil cette alliance avec Pompeianus; mais l’histoire en a porté un autre jugement4; et l’on croit, avec beaucoup de vraisemblance, que l’empereur Julien veut parler de ce gendre vertueux, lorsqu’il dit que Marc-Aurele eût agi plus sagement en lui laissant l’empire, qu’il auroit su bien gouverner, plutôt qu’à son fils.

Ce fils, Commode, devenu empereur, laissa Lucille jouir de

( 1 ) In Vero , X .

(2) Must. Christ. , tab. T XI.

(3) M. Aurel. , XX.

(4) Cæsar. , ï > p. 3 12.

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tous les honneurs qu’on lui rendoit comme impératrice' (moins par respect pour ses aïeux que par suite de la liaison criminelle qu’il eut avec sa sœur) ; mais elle et oit forcée de céder à l’impératrice régnante, à Crispine. Ce motif la porta à conspirer contre les jours de Commode ; Dion2 en assigne un autre : « Cette femme, K dit-il , aussi injuste et aussi débauchée que son frere, méprisant «son époux Pompeiauus, excita un autre Pompeianus à dresser « des embûches à Commode ; elle l’entraîna à sa perte , et elle lut «tuée elle-même, après la découverte du crime.» Zonare’ parle de ce jeune Pompeianus, de son mariage avec la fille de Lucille, et de ses liaisons criminelles avec sa belle-mere. Lampride4 seul dit que les cruautés de Commode portèrent Lucide et Quadratus à conspirer contre ce prince. On croit qu’elle vouloit faire régner ce Quadratus. Commode l’exila d’abord dans l’ile de Caprée, où ensuite il lui fit ôter la vie l’an i83. Elle mourut âgée de trente-sept ans.

Les portraits de Lucide sont rares parcequ’il est probable que Commode les fit détruire. Entre tous ceux qui ont échappé à sa vengeance , on doit mettre au premier rang le buste de marbre pentélique dont on voit ici gravés, sous les n° 6 et 7, la face et le profil. Ses grands yeux et les autres traits sont conformes à ceux des têtes placées sur les médailles de Lucide. 11 est conservé dans le musée royal, sous le n° 97. Il fut trouvé dans les fouilles que l’on fit, en 1792, dans les ruines de Gabies, par ordre du prince Marc-Antoine Borghese.

Le médaillon de bronze du n° 5 justifie la ressemblance du buste. On y voit d’un côté la tête de l’impératrice, coiffée comme celle du buste , avec la légende LVCILLAE A Y G ustæ ANTONINI

ClIAP. V.

Antonin-Pie et s:» famille

pi. xLiir.

N’ 6 et 7.

(1) Lamprid. , Cotnmod., IV, v.

(a) Lib. LXXII, 4.

(3) Lib. XII, 4.

(4) In Commod. , IV»

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