‹ Iconographie romaine (volume 2)Chapitre 16 sur 45 · ET TITIANE SON ÉPOUSE · texte numérisé non relu

ET TITIANE SON ÉPOUSE

L’histoire du régné de Pertinax et son éloge sont renfermés

( * ) Mes guides , dans ce chapitre , ont été les mêmes que ceux du précédent.

SUCCESSEURS DE COMMODE, dans ces lignes de Capitolin ' : «Il fut l’objet de la haine des sol- « dats et des courtisans; mais le peuple fut profondément affligé «de sa mort, parcequ’il voyoit que ce prince étoit assez ver- « tueux pour entreprendre de rétablir les anciennes institutions.» En effet, dans un régné qui dura moins de trois mois, il travailla à relever l’empire, profondément déchu sous Commode; il rendit au sénat ses honneurs et son autorité; il rappela les bonnes mœurs dans Piome, il en bannit les délateurs; il recréa le trésor épuisé ; il donna l’exemple de la tempérance, de l’ordre, de l’économie; enfin il commença à faire revivre la discipline dans les cohortes prétoriennes. Mais celles-ci étoient devenues si profondément corrompues par les prodigalités et par la foiblesse de Commode, qu’elles ôterent la vie à cet excellent prince. Combien de fois a-t-on vu des hommes de bien échouer dans les meilleurs projets de réforme , parcequ’ils avoient voulu combattre en même temps tous les abus ! Il y a donc une sorte de courage a en supporter quelques uns pendant que l’on travaille à détruire les autres. Ce courage, ou plutôt cette patience, a manqué le plus souvent aux réformateurs: elle manqua à Pertinax3, qui crut peut-être trouver dans son âge avancé un motif pour faire promptement disparoitre tous les désordres qui sapoient les fondements de l’empire.

Pub bus Helvius Pertinax naquit l’an 126, dans la contrée de la Ligurie appelée aujourd’hui le Montferrat. Les historiens , qui ne s accordent pas sur le lieu, disent tous que son pere étoit un affranchi, quil vendoit du bois, et qu’il employa son fils à ce commerce. Celui-ci le quitta bientôt, et se livra à l’étude des langues et delà grammaire, qu’il enseigna pendant quelque temps

(1) InPertin., XIV. (2) Dio, LXXIIJ, 10.

Chap. VI.

Successeurs de Coin mode.

>1. XLVetXI.VI.

ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL

;t Rome, pour trouver îles moyens d’existence. Mais ses inclinations le portoient à l’art militaire; il fit ses premières armes en Syrie, sous Antonin, sous Marc-Aurele, et se distingua dans la guerre contre les Parthes du temps de Lucius Verus. Son courage et ses talents lui firent donner plusieurs commandements importants dans la Grande-Bretagne, dans la Mœsie, en Italie, dans la Germanie, où il eut la flotte sous ses ordres; enfin dans la Dace. Destitué sur un faux rapport , il fut bientôt rétabli par Marc-Aurele dans le commandement d’une légion , créé sénateur, et envoyé dans la Rhétie et dans le Norricum (le pays des Grisons, la Souabe, et la Bavière) pour combattre les barbares. Cet empereur avoit pour Pertinax une grande estime; il la lui témoignoit en toute occasion , et il le choisit pour aller en Syrie apaiser la révolte de Cassius. Enfin Pertinax revint a Rome sous Commode, à l’époque où Perennis gouvernoit l’empire, vers l’an 1 4 3 , et il entra dans le sénat pour la première fois.

Jaloux du respect que portoient à Pertinax le sénat et l’armée , Perennis lui ordonna de se retirer dans la Ligurie. Pertinax y demeura trois ans, fit construire plusieurs édifices dans son lieu natal; et conserva religieusement la petite maison de son pere. Mais les Bretons s’étant révoltés, Commode le mit à la tête des troupes qui dévoient les rappeler à l’obéissance, et Pertinax étouffa la rébellion par sa fermeté et par sa douceur1. L’empereur le nomma ensuite préfet de Rome : charge quil remplit avec intégrité, sans déplaire au prince.

La mort violente de Commode ayant laissé le trône vacant, le soir du dernier jour de l’an 192 (g4ô de Rome), Lætus , préfet du prétoire, et Electus, chambellan, auteurs de cette mort,

SUCCESSEURS DE COMMODE. i->3

vinrent , au milieu delà nuit, accompagnés de quelques soldats, à la demeure de Pertinax. «Ils ne trouvoient dans le sénat, dit « l’historien Dion1, qui faisoit partie de ce corps illustre, per- « sonne qui fût plus digne de l’empire, et ils vinrent le lui offrir. » Pertinax crut qu’ils alloient lui ôter la vie par ordre de Commode; cependant il les fit entrer, les reçut couché sur son lit1, sans trouble et sans effroi, et leur dit que, se voyant le seul des amis de Marc-Aurele qui vécût encore3, il regardoit chaque nuit comme la derniere de sa vie; qu’ainsi ils eussent à exécuter l’ordre fatal. Quelle fut sa surprise lorsque Lætus lui apprit que le tyran étoitmort, et qu’ils venoient lui offrir l’empire ! Il crut qu’on le trompoit; alors Electus lui montrant les tablettes de Commode , prouva que leur mort n’avoit été prévenue que par celle de ce prince odieux. Ses doutes ne furent dissipés qu’au retour d’un de ses amis, quiavoit vu le corps du tyran privé delà vie.

Pertinax se rendit alors au camp des prétoriens; il leur dit qu’il acceptoit l’empire parcequ’onle contraignoit à le faire; qu’il donneroit à chacun d’eux 3,ooo dragmes (environ 2,2Ûo francs de noti’e monnoie actuelle), et qu’il espéroit réformer, avec leur secours , plusieurs abus. Ces dernieres paroles leur firent craindre qu’il ne voulût les priver de quelques avantages accordés par Commode et les mécontentèrent vivement; mais ils n’oserent résister au vœu fortement exprimé par le peuple. Pertinax se rendit alors au sénat, sans vouloir accepter encore aucune marque de la dignité impériale. Il y fut salué empereur et Auguste par les consuls et les sénateurs, entre lesquels se trouvoit le beau-frere de Commode, le vertueux Pompeianus. Pertinax pria, pressa celui-ci d’accepter l’empire ; mais ce fut sans succès.

(i) Lib. LXXIII, i. (2) lier., II, 4* le vertueux Pompeianus, beau-frere de

(3) Dans ce trouble extrême il oublioit Commode, qui survécut à Pertinax.

Ont P. VI.

Successeurs de Commode.

ri.xi/v et xi ; vi.

ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Cm p. VI.

Successeurs d< Commode.

PI. XLVetXLV

Agé de soixante-six ans, il s’assit donc sur le trône, pour lequel Capitolin' (qui se montre très partial contre lui) dit qu’il téi moigna toujours un éloignement siucere.

On ignore la cause de la haine de cet historien contre Pertinax; mais on est encore plus étonné de voir l’empereur Julien, surnommé l’Apostat, répéter, d’après lui seul, que Pertinax, «ayant été admis dans le conseil où l’on avoit projeté la mort « de Commode , il paroissoit avoir été le complice des assassins !. » Faut-il redire encore qu’on ne trouve cette accusation ni dans Dion, qui étoit sénateur à cette époque, ni dans Hérodien, qui avoit vécu avec les contemporains de Pertinax , s’il ne l’avoit pas été lui-même, ni dans les autres historiens, les deux Victors, Eutrope, Sextus, Rufus, Orose, Zonare, et Zozime? En croirat-on davantage le même Capitolin, lorsqu’il accuse Pertinax non seulement d’une économie excessive, mais d’une avarice basse et sordide? Dion' réfutera cette calomnie; c’est ainsi qu’il s’exprime: «Pertinax rendoit à Pompeianus et à Acilius Glabrio des «honneurs particuliers; mais il ne nous traitoit pas avec moins «d’égards (les autres sénateurs); car il étoit affable.... Il nous « invitoit à sa table, qui étoit frugale; et, lorsqu’il ne nous y ap- « peloit pas , il envoyoit à plusieurs d’entre nous différents mets « de peu de valeur: c’est pourquoi les riches et les hommes ma- « gnifiques le tournoient en dérision ; mais nous autres, qui pré- « ferions la modestie à un vain luxe, nous avons toujours loué «sa conduite. 53 Hérodien4 nous fait connoitre un autre motif de cette louable parcimonie; ce n’étoit pas seulement son amour pour la simplicité des mœurs antiques ; «car, dit-il, ilfautajou- «ter cet éloge aux autres que méritoit Pertinax, qu’il étoit le

(1) XIII, et IV et V.

(2) In Cœsaribus.

(3) Lib. LXXIII, 3.

(4) Lib. IL, 3.

SUCCESSEURS DE COMMODE. ia5

«plus pauvre de tous ceux qui avoient rempli des fonctions «éminentes dans l’administration.»

On trouve encore une preuve formelle de la prévention de Capitolin dans le récit suivant. Selon lui', Pertinax ayant dit au sénat qu’il reu doit grâce à Lætus d’avoir tué le tyran, le consul Falco s’exprima ainsi : « Dès à présent nous pouvons prédire ce «qu’il faut attendre de votre gouvernement, en voyant à vos « côtés Lætus et Marcia, les auteurs de la mort de Commode'.» Comment croire que Marcia fût présente dans le sénat, tandis que l’épouse de Claude, Agrippine, n’osa jamais yparoitre, quoiqu’elle en dictât les décisions ? Est-il certain d’ailleurs que Lætus ait avoué dès les premiers instants la part qu’il avoit prise au meurtre de l’empereur?

Si l’on ajoute aux reproches rapportés plus haut que faisoient à Pertinax les compagnons de débauche de Commode, la vente publique des honteuses parures de ce prince , la réforme des vices introduits dans le gouvernement, les soins assidus cpi’il prenoit pour rétablir l’ordre dans le camp des prétoriens , pour empêcher le pillage et les excès que Commode avoit tolérés de leur part, on ne sera pas étonné de voir cette soldatesque effrénée conspirer chaque jour contre lui. Us tentèrent d enlever le consul Falco pour le transporter dans leur camp , et pour l’y déclarer empereur. Mais cette entreprise hardie n’eut pas de succès , et l’on en ignore la raison.

Enfin les prétoriens se portèrent en foule au palais, le 28 de mars, pour ôter la vie à l’empereur. Il alla au-devant d’eux , les harangua avec force-et courage. Ils l’écouterent assez long-temps avec l’attitude du respect; de sorte que la sédition sembioit s’é-

Chap. VI.

Successeurs de Commode.

Pl.XLVetXLVI.

(1) In Pertin. , V. (2) Tacit., Annal., XIII , 5.

Chap. VI.

Successeurs de Commode.

pi. xr.VeiXLvi.

N’ 5, 6, et 7.

teindre, lorsqu’un des soldats se jeta sur lui, et dit, en le frappant de son épée: «A'oilà ce que les soldats t’envoient 1 . » Pertinax se couvrit la tête avec son manteau, et expira sous les coups des prétoriens, âgé de plus de soixante-sept ans , après un régné de quatre-vingt-sept jours. Didius Julianus, qui lui succéda, lui fit rendre les honneurs funèbres. Sévere célébra avec pompe l'apothéose de Pertinax; et les sénateurs, en la décrétant avec des applaudissements extraordinaires, firent entendre entre autres exclamations celle-ci: «Nous avons vécu dans la sécurité «sous le règne de Pertinax; alors nous ne redoutions personne. « O pere très bon! ô pere du sénat! ô pere de tous les gens de « bien ! »

Pertinax avoit pour épouse Titiane , qui le rendit pere d’un bis et d’une fille. Il refusa le titre de César, que le sénat vouloit donner à son fils, et il voulut qu’il cont inuât à être élevé comme ceux des simples citoyens. Caracalla condamna à mort ce bis de Pertinax, à cause d’une raillerie piquante qu’il avoit faite sur lui après son fratricide: il avoit appelé le tyran Géticpie (le vainqueur des Getes, ou le meurtrier de Géta).

Vo:ci le portrait qu’a tracé de Pertinax son historien Capitolin’: «Une vieillesse vénérable, la barbe longue, les cheveux «crépus, beaucoup d’embonpoint, une taille haute et telle qu’on «peut la desirer dans un empereur. >3 On retrouve ces traits dans un buste de la villa Piuciana (jadis Borghese), dessiné ici pl. XLV, n° 5 et 6. Il n’a fait partie de cette collection qu’après la publication des deux volumes qui en renferment la description, car on ne l’y trouve point. La ressemblance de ce buste est prouvée par la médaille de bronze dun" 7, sur laquelle on lit au-

(1) Dio , LXXIII , 10.

(2) In Per tin., XII.

SUCCESSEURS DE COMMODE

tour de la tête de Pertinax, couronnée de laurier, IMPerator c.i*,. u. CAESar Vublius HELYûw PERTINAX AYG ustus. Revers: Cy- Su‘;cesseu” tl<‘

•J Commode.

bele debout, coiffée de tours, avec un voile, versant de la main pi.xlvmxlvi. droite une patere sur un autel , et tenant de la gauche la boite qui renfermoit l’encens ; à ses pieds est assis sur un globe un très joelit enfant qui éleve les mains: légende, DIS • GENITOPilBUS S C-,

«aux Dieux peres (des autres Dieux).» Cybele étoit appelée la Mere des Dieux.

Le monument le plus précieux de Pertinax est une belle agate ■. blanche gravée en relief, qui faisoit partie de la collection d’Orléans, et qui appartient aujourd’hui à l’empereur de Russie.

Elle est dessinée ici, planche XLVI, n° 1, et elle a fourni le sujet d’un savant mémoire de l’abbé Belley', On voit à la gauche du spectateur le buste de Pertinax couronné de laurier; à la droite, les tètes accolées de son épouse et de son fils. Les lettres TIT, placées derrière la tête de la femme, sont les initiales du nom de Titiane; et celles-ci, A1K, initiales du mot AIKcuoç, juste, se lisent derrière la tête de Pertinax. On ne trouve point, dans les historiens de cet empereur parvenus jusqu’à nous, que ce titre lui ait été donné par le sénat. Il paroît cependant qu’il l’auroit été: car Pescennius Niger prit ce titre, de même que Sévere adopta celui de Pertinax, pour annoncer qu’il vouloit imiter un prince si cher aux Romains. Entre les têtes est placée une urne dans laquelle sont deux palmes, et sur laquelle sont gravées les lettres XP, initiales du mot XPraccvôiva; on lit au-dessus de l’urne, KATIETfiAEINA ; et au-dessous, EAOYIA. Ces trois mots nous apprennent que la ville de Sardes, en Lydie, célébré par ses jeux chrysantins (ainsi appelés des fleurons d’or, ou du

(1) Mémoires de C Académie des inscriptions et belles-lettres , t. XXVI.

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dur. vi. chrysanthemum, qui composoient la couronne des vainqueurs), Successeurs d« K aVOit célébré les jeux chrvsantins-helviens, sur le modèle des pi. xi.veixLvi. «jeux capitolins de Rome, en l’honneur de l’empereur Helvius «Pertinax, de l’impératrice Titiane, et de leur fils. »

Titiane, épouse de Pertinax. Lorsque le sénat reconnut Pertinax empereur, et qu’il lui donna le titre de Pere de la Patrie', il décerna le titre d’Auguste à son épouse Flavia Titiana, qui étoit fille de Flavius Sulpicianus, préfet de Rome en remplacement de Pertinax; et il donna aussi à leur fils le titre de César. Mais le nouvel empereur répondit que son fils ne recevroit cette faveur qu’après l’avoir méritée, et qu’il la refusoit pour son épouse. Dion1 donne à entendre que la conduite licencieuse de Titiane fut le véritable motif de ce refus, dont la modestie de Pertinax ne fut que la cause apparente. Elle survécut à son mari; mais l’on ignore le temps et le genre de sa mort. k 8. Le refus que fit Pertinax de ratifier le décret du sénat qui

donnoit à son éiiouse le titre d’Auguste est la raison pour laquelle on ne trouve point de médailles de Titiane frappées à Rome. On en voit ici, planche XLV, n° 8, une de bronze frappée à Alexandrie d’Egypte , au moment où l’on y avoit appris le décret du sénat, mais où l’on ignoroit probablement encore le refus de l’empereur; car on lit autour de la tête, TITIANH • CEBACTH, Titiane Auguste. Revers : la Victoire marchant, tenant une couronne avec les lettres Ltmaôavroç A, première année (du régné de Pertinax).

( i) ‘Capitol., in Pertin., V, i3. (2) Lib. LXXIII, 7.

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