LEUR FILLE
Chap. VI.
Successeurs de Commode.
PI. XLVI
Je n’oserois assurer que la captivité de Valérien(chez les Perses, l’an 260) ait été plus honteuse pour Rome que l’élection de Didius Julianus. Si Gallien, ce fds dénaturé, eût voulu racheter son pere , l’empire romain n’eût été diminué que de quelques provinces abandonnées pour la rançon; mais, en l’an ig3, les prétoriens seuls, sans la participation des autres armées, mirent à 1 encan, et Didius Julianus acheta l’empire romain, c’est-àdire la plus grande partie de 1 univers connu, depuis les colonnes d’PIercule jusqu’au Tigre et à la mer Caspienne.
Après avoir assassiné Pertinax, les prétoriens, craignant la colere du peuple et du sénat, qui aimoient ce vertueux empereur, se renfermèrent dans leur camp fortifié, placé sur le mont Quirinal. Mais la terreur s’étoit emparée de tous les esprits, même de ceux des personnages les plus distingués par leur rang ou par la considération que leur avoient acquise de longs et utiles services. La plupart se renfermèrent dans leurs maisons ; quelques uns se retirèrent dans leurs campagnes. Sulpicianus, beau-pere de Pertinax, que celui-ci avoit envoyé dans le camp des prétoriens pour apaiser la révolté dont il devoit être la victime, profitant de la stupeur générale, ne rougit pas de demander 1 empire pour lui-même aux meurtriers de son gendre, et de leur offrir des largesses considérables. «Cependant, dit un
«auteur contemporain', Didius Julianus, qui eomptoit des sé- (1) Dio, LXXIII, ii.
Chai*. VI.
.Successeurs de Commode.
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«nateurs parmi ses aïeux, mais qui étoit décrié à cause de ses «mauvaises mœurs , homme non moins âpre au gain que «prompt à dissiper, toujours avide de nouveautés..., apprend «la mort de Pertinax. Il se rend en grande hâte auprès des pré- «toriens; et, arrivé à la porte du camp, il leur demande l’em- «pire. On vit alors l’évènement le plus honteux et le plus flétris- «sant pour le nom romain; car Rome avec tout l’empire fut «mis en vente à l’encliere comme dans un marché, et ceux qui «faisoient ce déplorable trafic étoient couverts du sang de leur «empereur. Sulpicianus et Didius Julianus, le premier en de- « dans et le second hors du camp , enchérissoient à l’cnvi l’un sur «l’autre, et en vinrent à promettre à chaque prétorien vingt «mille sesterces , ou cinq mille dragmes ( environ 3,y5o francs de «notre monuoie actuelle). On disoit à Julianus, Sulpicianus «nous donnera telle somme; combien y voulez-vous ajouter? et «à Sulpicianus, Votre compétiteur nous offre autant que vous; «de combien enchérissez-vous sur lui? Placé dans le camp, et «préfet de Rome, Sulpicianus, qui le premier avoit promis les «cinq mille dragmes, l’auroit emporté sur Julianus, si celui-ci «n’eût offert sur-le-champ la sur-enchere de i , a 5 o dragmes, ou «5,ooo sesterces (euviron 937.5 francs), qu’il annonçoit en «criant et en exprimant cette somme avec les doigts des deux «mains étendus, d’après un langage par signes employé dans les «marchés. Les prétoriens, séduits par une offre aussi considé- «rable, craignant d’ailleurs que Sulpicianus ne vengeât un jour «la mort de son gendre Pertinax (vengeance que leur annonçoit « Julianus ) , firent entrer celui-ci dans le camp , et le proclamèrent « empereur. » Hérodien dit 1 qu’ils firent descendre dans leur camp
(1) Lib. U, 23
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des échelles poux l’y introduire. Ainsi le vaste empire romain fut adjugé pour 46,875,000 francs, si les prétoriens n’étoient encore que dix mille, comme au temps d’Auguste; et chacun d’eux devoit recevoir environ 4687.5 francs !
Les soldats conduisirent au sénat le nouvel empereur, avec tout l’appareil militaire, comme s’ils eussent marché contre l’ennemi, et ils lui donnèrent le surnom de Commode. Julianus harangua le sénat, ne rougit pas de parler de ses vertus, et de dire qu’il venoit seul pour demander que les sénateurs confirmassent son élection. De là il se rendit au palais, où il trouva le frugal repas qui avoit été préparé pour Pertinax; il le tourna en dérision, et fit dresser un festin des plus somptueux: car, après l’avidité pour les richesses , les plaisirs de la tahle furent chez lui, comme chez Vitellius, la passion dominante et l’unique emploi de son temps.
Julianus apprit le lendemain , lorsqu’il parut en public , combien étoient grands le mécontentement du peuple et son mépris pour un empereur élu à prix d’argent. Il fut appelé hautement usurpateur de l’empire, parricide; le peuple exhala sa colere en imprécations contre les soldats, et leur jeta des pierres. Julianus promit des largesses pour apaiser sa fureur ; mais on répondit qu’on ne vouloit rien accepter de sa main. Il se hâta , pour plaire à la milice, de détruire les sages institutions de Pertinax, et de rétablir les folles ordonnances de Commode; cependant, ne pouvant trouver dans ses biens, ni dans le trésor public épuisé par les dissipations du fils de Marc-Aurele , les sommes immenses qu’il avoit promises aux soldats, leur affection pour lui diminua sensiblement1.
Chap. VI.
Successeurs de Commode.
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(1) Herod., II , 25.
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chap. vi. Pendant ce temps les armées, jalouses du droit d’élire un ernpereur, que s’étoient arrogé les prétoriens, usèrent du même pi-XLVj. privilège. Albin fut proclamé par celle de la Grande-Bretagne, Pescennius Niger par celle de Syrie, et Septime Sévere par celle d’Illyrie. Les deux premiers , demeurés dans leurs camps, furent prévenus par l’infatigable Sévere, qui marcha sur l'Italie avec six cents hommes d’élite. En vain conseilla- t-on à Julianus de se porter aux défilés des Alpes pour arrêter ce rival ; il ne put se résoudre à se soustraire aux voluptés de Rome. En vain employa-t-il les moyens les plus vils pour achever de donner aux prétoriens les sommes qui dévoient être le prix de l’empire, et pour les engager à défendre la capitale, ils imitèrent sa lâcheté, et on les vit payer des ouvriers pour travailler à leur place aux fortifications de la ville. J uliauus envoya des assassins pour trancher les jours de Sévere; mais ce fut inutilement '. Enfin il eut recours à la magie, et il fit tuer plusieurs enfants pour lire l’avenir dans leurs entrailles.
Effrayé de l’approche de Sévere, Julianus lui fit offrir de l’associer à l’empire; et, à son refus, il offrit l’empire au gendre de Marc-Aurele, au vertueux Pompeianus, qui s’excusa sur son grand âge. Le sénat députa alors plusieurs de ses membres pour annoncer à Sévere qu’il l’avoit déclaré empereur , qu’il a voit condamné ii mort Julianus , et qu’il avoit décerné à Pertinax les honneurs divins. Il envoya aussi quelques personnes pour ôter la vie à Julianus, qui termina comme un lâche un régné de soixantesix jours. Il étoit âgé de soixante ans, étant né l’an i33, selon Dion, auteur contemporain. Sévere permit à Manlia Scantilla, épouse de Julianus, et à Didia Clara sa fille, de déposer les restes
(i) Dio, LXXtlI, 12) etc., Iierod., 3g, etc.
SUCCESSEURS DE COMMODE
de ce prince dans le tombeau de ses ancêtres. On ne sait pour Cu„ VI quelle raison Spartien , qui écrivoit dans le troisième siecle , Succes3eurs dc donne de grands éloges à Julianus; tandis que Dion et Idéro- hi. xi,vr. dien , qui écrivoient sous son régné , et qui lui accordent le mérite d’un savant jurisconsulte, le dépeignent sous des traits avilissants, que les faits confirment abondamment.
On ne connoissoit d’autres portraits de Didius Julianus, de h* a, 3,014. Manlia Scantilla, et de Didia Clara, que ceux qui sont gravés sur des médailles. Mais Visconti en a reconnu un très beau dans la tête de marbre du Musée royal (avec le 11“ 207), et qui a été rapportée sur une statue romaine, revêtue de la toge. On en voit ici la face et le profil aux n° 2 et 3 de la plan elle XL VI. La ressemblance est prouvée par la médaille du n°4- Ce grand bronze présente la tête de Julianus couronnée de laurier, avec la légende IMPerafor CAESzzr Marcus DJDzwv SEVERma IVLIANwa AVG ustus. Revers : l’empereur, en habit civil , tenant un globe; légende, RECTOR1 ORB1S, souverain de l’univers;
S. C. dans le champ.
Spartien' seul nous a conservé les noms de Manlia Scantilla, épouse de Julianus, et de sa fille Diuia Clara; seul il dit que ces deux princesses furent saisies de frayeur, en voyant, à leur entrée dans le palais, le corps de Pertinax privé de la sépulture, et qu’elles présagèrent la même destinée pour elles et pour le nouvel empereur. Cependant Hérodien" assure que ce furent ces deux princesses qui, avec une foule de parasites, exhortèrent Julianus à quitter la table aux premiers bruits du tumulte excité par les prétoriens , à se rendre au palais , et à solli-
(1) In Julian., III. (2) Lib. II, 22.
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chap. vi, citer l’empire. Le sénat, forcé par les soldats de reconnoltre Ju- Successeurs je [janils p0ur empereur, donna en même temps à Manlia Scantilla
Commode. il' 1
pi, slvi et à Didia Clara le titre d’ Augustes'. Septime Sévere les en dépouilla, et leur permit seulement de rendre les derniers devoirs à Julianus.
w s. La tête de Manlia Scantilla paroit, sur le bronze du n° 5, avec la légende MANLIA ■ SCANTILLA • AV G usta. Revers : Junon debout tenant une patere et une liaste ; le paon est à ses côtés. Légende, IYNO • REGINA; SC- dans le champ.
Tout ce cpie l’on sait de Didia Clara se trouve dans la vie de sa mere ; en ajoutant que son pere , devenu empereur, lui donna pour époux Cornélius Repentinus , qu’il nomma préfet de Piome à la place de Sulpicianus.
N" 6 La médaille d’or de Didia Clara, gravée ici sous le n° 6, plan¬
che XLVI , présente sa tête , avec la légende DIDIA . CLARA KVGusta. Revers: une femme debout tenant une palme et la corne d’abondance, avec la légende HILARztotf TEMPORVM, bonheur du siecle.
§. 3. PESCENNIUS NIGER.
Spartien2, qui reconnoit dans Pescennius une fermeté constante pour maintenir la discipline militaire , et une grande habileté dans l’art de la guerre (qualité avouée par Sévere même, son heureux compétiteur), dit «qu’il étoit peu instruit, très «sévere; qu’il avoit une fortune médiocre; qu’il étoit très économe, et qu’il s’ahandonnoit sans réserve à toutes ses pas-
(i) Spart., III et VIII. (2) InPezcenn., 1,3.
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« sions. »Mais, selon Hérodien écrivain contemporain, «Niger, «ayant occupé plusieurs et de très importantes charges, avoit « acquis la réputation d’un homme doux et habile ; de sorte que «l’on croyoit qu’il prendroit Pertinax pour modèle; ce qui lui « avoit mérité l’affection du peuple. » Aussi l’appela-t-il à grands «cris, lorsque Didius Julianus eut obtenu l’empire à prix d’argent. Au reste Dion3 dit de lui «qu’il étoit trop peu recomman- «clable par ses vertus, et trop peu remarquable par ses vices, « pour qu’on pût lui donner de grands éloges, ou lui prodiguer « le blâme : ce qui avoit déterminé Commode à le nommer gou- « verneur de Syrie. »
Caïus Pesceunius Niger étoit originaire d’Aquinum, dans le Latium (aujourd’hui Aquino , dans la terre de Labour). Après avoir parcouru les divers grades de la milice, il obtint des commandements de Marc-Aurele , qui l’estimoit; et pendant qu’il en étoit chargé dans les Gaules, dont Sévere étoit gouverneur, il contracta avec celui-ci une amitié étroite. Sur la recommandation de l’atblete Narcisse, Commode le nomma consul, puis commandant de la Syrie et des armées de l’Orient3. De sorte qu’à la mort de Pertinax il se trouvoit maître de l’Asie mineure et de la haute Asie jusqu’à l’Euphrate. Au moment de cette mort, ayant appris que les habitants de Rome l’invoquoient hautement, même en présence de Julianus, pour les délivrer de sa tyrannie, il accepta le titre d’Empereur, que lui offrirent ses soldats, l’an 193 (946 de Piome). Pescennius eût été véritablement empereur s’il eût marché promptement sur l’Italie , et qu’il eût secondé par sa présence l’amour des Romains. Mais il compta trop sur cette honorable affection ; il s’endormit à Antioche dans
Chai». VI. Successeurs de - Commode.
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(.1) Lib. 11,27. ^2) Lib. LXXIY, 5. (3) Spart. . IV.
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N’ 7 et 8.
les voluptés de l’Orient, dans les jeux et les fêtes perpétuelles. G’étoit là l’occupation habituelle de ce vieux général. Il se réveilla cependant lorsqu’il apprit que Julianus avoit été tué, et que Sévere envoyoit contre lui des forces considérables. Pescennius fit alors de grands préparatifs pour sa défense ; il fortifia Byzance et les principales villes d’Asie; il envoya Emilien avec une armée pour garder les défilés de la chaîne du Taurus. Mais il fut vaincu d’abord près de Cyzique, sur les bords de l’Hellespont, ensuite auprès d’issus, entre la Cilicie et la Syrie, dans cette même plaine où Darius avoit été défait par Alexandre , cinq cent vingt-sept ans auparavant.
Niger se réfugia à Antioche; et, bientôt après, ne s’y voyant par en sûreté, il s’enfuit vers l’Euplirate, comme s’il eût voulu chercher une retraite chez les Parthes; mais des soldats de Sévere l’atteignirent dans sa fuite, le tuerent l’an 194 (q47 de Rome), et lui coupèrent la tête. Le vainqueur envoya ce triste monument de son triomphe à son armée, qui assiégeoit Byzance, pour engager les habitants à se rendre; ensuite à Piome, pour prouver sa victoire. Il fit d’abord garder à Rome la femme ( dont on ignore le nom) et les fils de Niger, puis il les fit mourir, lorsque Albin eut pris le titre d’Empereur.
Pescennius étoit très grand et bien fait' ; ses cheveux étoient relevés sur son front avec grâce ; il avoit une voix si forte qu’on l’entendoit en plaine à la distance de plus de mille pas romains (environ un tiers de lieue de poste); son visage étoit coloré, et son col fort noir, d’où lui vint, selon quelques auteurs, le surnom Niger. On ne connoit point de portraits en marbre de ce général; mais on en voit sur des médailles extrêmement rares.
(1) Spart., VI
SUCCESSEURS DE COMMODE. t37
Le n° 7 de la planche XLVI présente un médaillon d’argent du cabinet du roi, frappé, selon de Bose, à Tyr ' ; mais plus vraisemblablement à Antioche de Syrie, selon EckbeU. On y voit la tête de Pescennius couronnée de laurier, avec la légende A YTOKparoçt KAICAPi I\u« nF.CKEvvio NirPç) Aixaiç , (dédiée) «a 1 Empereur César Caïus Pescennius Niger (le) Juste.» Revers : aigle, les ailes éployées, posé sur une massue; légende, nPONOlA ©EoN , la Providence céleste. La médaille unique d’or dun° 8, conservée dans le cabinet du roi, n’est placée ici qu’en seconde ligne, parcequ elle a donné lieu à quelques doutes. Elle présente d un côté la tête de Niger couronnée de laurier, avec la légende IMP erator CAEStzr Caius VES Cennius NIGER IVSTVS AV G us tus1 2 *. Revers: femme debout, élevant la main droite, tenant de la gauche une corne d’abondance double, avec la légende CONCORDIA; et dans le champ, les lettres P. P., qui peuvent être les initiales des mots P ater Patrice , titre que donnoit seul le sénat, par qui Pescennius ne fut jamais reconnu empereur.